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L'année 2000 est-elle la mal-aimée du rap français ?
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Lunatic, Ali et Booba (photo : DR)
Lunatic, Ali et Booba (photo : DR)

L'année 2000 est-elle la mal-aimée du rap français ?

Il y a vingt ans, en l’an 2000, le rap français traversait une année charnière dans son histoire. Une époque à la fois de transition, de fin de cycle et de passage de témoin entre deux générations qui, malgré un manque de disques passés à la postérité, a laissé des traces durables.

Ces dernières années, le rap français a été acteur d’un phénomène assez régulier dans l’histoire de l’industrie musicale mais dont il avait été jusque-là relativement dispensé. Et pour cause, puisque c’est une tendance qui marque surtout le temps qui passe et que le genre devient, malgré sa réinvention constante, une musique qui a une histoire et de l’âge. Il s’agit des anniversaires autour des vingt ans de grands albums, célébrées par des rééditions ou des concerts. L’Ecole du Micro d’Argent d’IAM, Les Tentations de Passi, Opéra Puccino d’Oxmo Puccino, l’album éponyme de Busta Flex, Quelques gouttes suffisent d’Ärsenik… Autant de disques majeurs du rap français dont la double décennie a été célébrée. Ces albums sortis entre 1997 et 1998 mettent en exergue une réalité : la production discographique du rap français a donné naissance sur ces deux années à ce qu’il est convenu d’appeler des classiques, pour l’impact qu’ils ont eu et l’héritage qu’ils ont laissé dans le rap. Or, vingt ans plus tard, si l’on tire un bilan de l’année 2000, les albums qui peuvent se hisser à ce rang sont plus rares. Lorsque l’on regarde une liste exhaustive mais pas tout à fait complète des disques sortis sur cette année “deux triple zéro” sur le site de Genius, peu sont passés réellement à la postérité. L’an 2000 a-t-il été un trou d’air dans l’histoire du rap français ? Ou est-ce que le millésime 2000 est mal estimé ?

Fin de cycle

En début d’année, nos confrères du site Le Bon Son ont, dans la continuité des années 96, 97, 98 et 99, sélectionné vingt disques qui leur semblent représentatifs de cette année 2000. Et pour le rédacteur en chef du magazine, Olivier Perret, les album sortis cette année-là ont surtout subi le poids de l’histoire. “Je pense qu’on arrive au bout d’une formule en termes de construction d’albums et de morceaux qui a très bien marché les années précédentes, avec une apogée en 1998. Un album comme celui de La Clinique, qui est très bien fait, n’a pas l’exposition qu’il aurait mérité parce que des albums avant lui ont fait vraiment dates, comme ceux d’Ärsenik ou de la Fonky Family. C’est compliqué de briller après de tels albums”. Pourtant, dans le détail, de nombreux disques sortis en 2000 ont plutôt bien passé l’épreuve du temps.

Celui de La Clinique mentionné par Olivier, Tout Saigne, montre un groupe à la fois malicieux et sensible, qui a pris de la bouteille depuis le morceau Tout saigne, single de la compilation pivot Hostile, en 1996. Le groupe a bénéficié d’une notoriété nouvelle avec le succès de La Playa, à l’été 1999 ; mais la postérité du single semble avoir surpassé celle de l’album. Même sentence pour Le Chant de l’exilé, premier album de Mystik, rappeur de Meaux membre du Ménage à 3 et du Bisso Na Bisso. Sur ce disque maîtrisé, bien mis en son par le duo White & Spirit (aux commandes de la B.O. de Ma 6T Va Crack-er trois ans plus tôt), Mystik racontait avec humilité et détails son parcours d’enfant immigré. Mais l’album a peut-être été éclipsé par le single Le Fruit défendu avec K-Reen sur la mixité amoureuse, qui a beaucoup tourné à la radio il y a vingt ans et sur l’émission Le Boulevard des clips de M6. “Il a fallu parfois cinq ans à ces artistes pour sortir un album, on sent certaines galères. Parce que les majors et le rap, ça n’a pas fitté très bien au départ”, explique Vincent Portois, ancien journaliste du magazine Groove de 2000 à 2009, devenu ensuite manager d’artistes comme Seth Gueko. “La preuve aussi avec Expression Direkt, qui ont galéré avant de sortir un album en 1998, et qui ont finalement sortis leurs meilleurs disques d’eux-mêmes, comme Le Labyrinthe de Kertra qui sort en 2000”. Le passage du deuxième album a aussi été parfois difficile pour certains artistes. Malgré des qualités évidentes, un gros single radio (Hip-Hop Forever) mais aussi une teinte plus sombre, le Sexe, Violence, Rap & Flooze de Busta Flex a par exemple moins marqué que le premier album éponyme du rappeur d’Épinay-sur-Seine.

Dans le morceau La Lettre de Lunatic, présent sur l’album Mauvais Oeil sorti cette même année 2000, Booba a cette sentence implacable : “Parait qu’l’industrie du disque a saigné, et qu’les négros arrêtent pas d’signer”. Incarcéré au moment de l’explosion des signatures de rappeurs en maisons de disques, le rappeur de Boulogne n’a pas pu profiter lui aussi de cet appel d’air dont bénéficient alors certains de ses anciens comparses de Time Bomb comme Oxmo Puccino et Pit Baccardi. Pour Olivier Perret, “à partir du moment où Skyrock a commencé à jouer du rap français, les maisons de disques ont signé beaucoup d’artistes pour plusieurs albums. Ce qui fait que les premiers arrivés ont été assez exposés, et que ça a été assez compliqué d’exister pour les suivants”. Vincent Portois ajoute : “Il y avait en effet une bulle spéculative, parce que souvent quand un artiste ou un groupe signait, il essayait d’en ramener cinq avec lui. Du coup, il y avait un bouchon total. Ça a poussé des groupes à aller en indépendant, comme le projet Big Bang des Ghetto Diplomats et des X”. Les X, anciennement X-Men, étaient eux aussi membres de Time Bomb. Après un premier album sortis l’année précédente chez Universal, Jeunes, coupables et libres, ils sortent avec les Ghetto Diplomats, eux aussi rescapés de Time Bomb, un album commun en 2000 chez 357 Records. Un label qui produit la même année les premières traces discographiques de Sinik (maxi Malsain), Kennedy (maxi Tout ce que j’voulais), et Buffalo Soldiers, le groupe de Joe Lucazz et Cross (maxi Braquage 2000).

Passage de témoin

Ces sorties, plutôt confidentielles pour l’époque, sont révélatrices d’un autre aspect de cette année 2000 pour le rap français : le début d’un renouvellement de générations. À cette époque, trois équipes étaient très bien installés sur le rap français, construites autour de collectifs phares : IAM et le label La Cosca fondé par Akhenaton, NTM avec les labels B.O.S.S. de Joey Starr et IV My People de Kool Shen, le Secteur Ä et les labels montés par ses artistes, comme Première Classe. “Tous ont d’ailleurs bénéficié à l’époque d’émission spécialisée en nocturne sur Skyrock : B.O.S.S., Total Kheops, Couvre Feu…”, souligne Olivier Perret. Des émissions qui permettaient à ces artistes de mettre évidemment leurs artistes affiliés en avant, mais pas uniquement. Le cas Disiz La Peste est intéressant.

Signé sur le label indépendant Nouvelle Donne, ancien membre du trio Rimeurs à Gage avec Fouta Barge et Fdy Phenomen (qui signe de son côté chez Secteur Ä après son apparition sur Première Classe Volume 1), Disiz se lance en solo en 1999 avec un premier maxi, C'Que Les Gens Veulent Entendre (Bête De Bomb), que Joey Starr et DJ Spank jouent alors beaucoup dans l’émission B.O.S.S.. L’année suivante, Disiz est sélectionné pour faire partie de l’équipe One Shot (avec Nuttea, Jalane, Taïro, Faf Larage et Vasquez du groupe Less du 9) qui interprète la bande originale de Taxi 2, chapeautée par La Cosca, label d’Akhenaton. Le pionnier marseillais et son homologue (longtemps rival) Joey Starr se retrouvent, de manière inédite, tous les deux sur le premier album de Disiz la Peste, Le Poisson rouge. Pour Vincent Portois, d’ailleurs, “c’est un classique de cette année-. Il a apporté un rap qui allait au-delà des banlieues, une vision plus externe, un recul”. Le sens du story-telling et les angles décalés de Disiz sur des titres comme Dieu seul sait quand le glas sonne, Le Poisson rouge, La Philosophie du hall et évidemment le tube J’pète les plombs vont présenter en cette année 2000 un rappeur avec une nouvelle approche de son art, bien aidé par son producteur JMDee.

À l’image de Disiz, pour Olivier Perret du Bon Son, “il y a toute une nouvelle génération qui commence à exister : Sinik, Ol’Kainry, les Psy 4 de la Rime, Salif. Le point commun de ces nouvelles têtes c’est qu’ils amènent tous quelques chose de nouveau. Il y a une fraîcheur”. Les Psy 4 font en effet leurs premiers pas discographiques officiels, sur la compilation Sad Hill Impact de Kheops et la bande originale de Comme un aimant, et amènent une fougue nouvelle au rap marseillais dont les codes commencent à être peut-être trop établis après les succès d’IAM, la Fonky Family et 3e Oeil. Ol’Kainry, membre du groupe Agression Verbale, se lance en artiste solo sur la compilation Nouvelle Donne II et apporte avec lui tout le style cainri assumé et affiné dans certains quartiers de l’Essonne.

Enfin, le nom de Salif commence à résonner. Après des premières apparitions les années précédentes (album de Bam’s, EP IV My People avec Eenie, Meenie, Miny Mo), et avant la sortie de son premier album Tous ensemble - Chacun pour soi en 2001, il apparaît de nouveau chez IV My People et l’album Certifié conforme, mais aussi avec son acolyte Exs et leur duo Nysay sur l’album Dans la ville de Beat 2 Boul, collectif de rappeurs de Boulogne gravitant autour des Sages Poètes de la Rue. “Nysay va traumatiser tout le monde avec leur nouvelle manière de rimer”, se rappelle Vincent Portois. Pour l’ancien journaliste, le duo de Boulogne est représentatif d’un nouveau virage que prend le rap français. “Avec Nysay, Sinik, Kennedy, et évidemment Lunatic qui sont les pères de tout ça, il y a une nouvelle mentalité, une nouvelle manière d’appréhender les textes, des instrus différents grâce à de nouveaux compositeurs. Ça a posé les bases du rap qui va exploser vers 2004/2005, plus sombre, plus violent, à l’image de la vie qui se durcit en France”. Un groupe comme Tandem, qui commence à enregistrer les producteurs Tefa et Masta, s’ajoute à cette génération d’artiste, grâce à leur apparition sur le maxi Meilleurs voeux 2 / Sport de sang, sorti aussi en 2000.

Nouvelles directions musicales

Mauvais oeil. S’il ne fallait retenir qu’un seul album de ce millésime 2000, ce serait évidemment celui-ci. Le premier et unique album de Lunatic est devenu, avec le temps, un classique incontestable du rap français, et a, comme le souligne Vincent Portois, durablement influencé le genre pour la décennie qui va suivre. Pourtant, à sa sortie en 2000, le disque ne fait pas consensus. “S’il peut paraître comme un classique ultime aujourd’hui, on a souvent tendance à oublier que l’accueil qu’il a reçu en 2000 est très mitigé”, rappelle Olivier Perret, qui continue d’archiver de nombreux magazines de la presse spécialisée rap de cette époque. “Le ton nihiliste, les productions sombres ont fait que, dans les chroniques des magazines de l’époque, il ne fait pas l’unanimité. C’est avec le temps qu’il s’est imposé comme un grand classique, parce que le public s’en est emparé”. Vincent Portois se rappelle d’ailleurs du climat plutôt dubitatif qui régnait autour du duo de 45 Scientific à l’époque. “En octobre 2000, Groove avait fait le choix de mettre La Garde en couverture, le duo de Shurik’n et Faf la Rage, déguisés en chevaliers. J’avais dit : “quoi, pas Lunatic ?!” On m’avait répondu qu’ils n’étaient pas assez connus pour pouvoir vendre des magazines. Alors que moi, j’avais été traumatisé par Time Bomb au milieu des années 90, j’avais 15 ans ! Je n’avais pas compris ce choix... et au final j’avais raison. [rires]

Aujourd’hui, ce monument qu’est Mauvais Oeil a tendance à couvrir de son ombre le reste de la production discographique de l’année 2000 - à part peut-être Mode de vie - Béton style du Rat Luciano de la Fonky Family, “qui avait plutôt déçu à sa sortie”, souligne tout de même, à raison, Olivier Perret. Avec ses rythmiques rapides et sèches et ses quelques samples de funk synthétiques, le premier et unique album de Luciano a pris à contre-pieds un public plus habitué au son mélodieux et mélancolique de la FF. Pone, producteur de l’album, racontait cette anecdote à l’Abcdr du Son en 2015 : “Oxmo Puccino m’a dit par exemple qu’il n’avait écouté l’album que quatre ans après, parce que sur le moment le single Sacré ne lui avait pas plu. Et c’est quelque chose qu’on m’a souvent dit. Le single était peut-être musicalement trop commercial”. Pourtant, cette direction vers des sonorités éclectiques et années 80 remises au goût du jour va faire le succès du deuxième album de la Fonky Family, Art de Rue, l’année suivante.

“Le problème, c’est que tu peux être trop en avance et que les gens ne comprennent pas”, lance Vincent Portois. Et cette évaluation vaut aussi pour un autre phénomène important du rap français des années 2000, un peu oublié aujourd’hui : des premières traces d’audace musicale. Il y a déjà un constat sur les nouveaux albums de rappeurs établis : la formule musicale reste assez similaire aux années précédentes. “On peut penser à l’album Genèse de Passi, qui est plus ambitieux par moments avec les choeurs de l’armée rouge sur Émeutes, mais un peu moins bien que Les Tentations. Il y a aussi une compilation comme Sad Hill Impact, qui ne vaut pas le premier Sad Hill”. De la même manière, le troisième album de Stomy Bugsy, Trop jeune pour mourir et le dernier album de Fabe, La Rage de dire, sont considérés par la critique comme en dessous de leurs oeuvres précédentes, peut-être trop engoncés par moment dans leurs certitudes musicales.

Les nouvelles aventures musicales d’Akhenaton avec la B.O. très soul de Comme un aimant et le retour au hip-hop électro du début des années 80 sur Electro Cypher vont aussi surprendre - il s’en défendra l’année suivante sur son deuxième album solo, Sol Invictus. Pourtant dès 1999 deux albums ont montré des signes encourageants dans un éclectisme bien reçu : Les Princes de la ville du 113, couronné d’un succès immédiat et de deux Victoires de la musique, et KLR du Saïan Supa Crew, qui décollera réellement grâce au travail de fond du groupe sur scène et au carton de leur single zouk-rap Angela. En 2000, d’autres albums vont ouvrir des portes musicales au rap français. Pour Olivier Perret, “les albums Une Couleur de plus au drapeau de KDD, À l’intérieur de nous de N.A.P. et Touche d’espoir d’Assassin proposent par moment des productions plus électroniques, qui lorgnent parfois vers le sud des États-Unis au niveau des influences : Si tu aimes ça de KDD, $$$ d’Assassin, Ghetto gothique de N.A.P. Les résultats ne sont pas toujours réussis, mais il y a une vraie envie de se démarquer”. Avec des titres comme Plus l’temps de Disiz et Qui tu es ? de KDD, tous ces morceaux proposent des rythmiques plus lentes, dans lesquels les rappeurs usent d’un flow plus rapide. “Alors qu’on était un peu restés en vase clos, à sampler de la funk et de la soul, un titre comme Qui tu es ? est un bon exemple de variation d’un rap français qui commence à être plus riche des musiques autour de lui”, ajoute Vincent Portois. Et puis il y a aussi un underground qui commence à bouillonner avec une volonté de casser les codes, réuni sur une mixtape : L’Antre de la folie. Sortie sur le label Kerozen Music monté par La Caution et Mouloud Achour, L’Antre de la folie réunit les artistes qui seront classés dans la case du “rap alternatif” pendant les années 2000 : La Caution, TTC, Le Klub des Loosers, Cynaure, James Delleck, Kroniker… “Dans L’Antre de la folie, le mot d’ordre c’est vraiment l’innovation”, affirme Olivier Perret.Tout n’y est pas réussi, mais l’idée c’est vraiment de sortir de tous les codes du rap des années 90, quitte à aller sampler des choses complètement improbables. Là, il y a une vrai révolution”. Vincent Portois complète : “Il y a tous les préceptes du rap français qui ne suivra pas l’autoroute du rap pour les dix ans à venir”.

On fait le bilan

À l’image du tube de Neg’Marrons extrait de leur deuxième album Le Bilan, sorti aussi en 2000, quel bilan peut-on tirer de ce cru 2000 du rap français ? Pour Olivier Perret, “il n’y pas de débat, elle est moins qualitative. Pourtant, je dirai qu’elle est mal estimée, parce qu’il y a des très bons albums qui sont un peu passés à la trappe, notamment Wesh on écoute quoi ? d’Expression Direkt”, deuxième album du groupe de Mantes-la-Jolie, cette fois sorti en indépendant, et plus proche de leur esprit irrévérencieux et frontal. Pour Vincent Portois, “2000, c’est une année de transition, la fin d’une boucle. La bulle du rap qui a explosé pendant les années 90 s'essouffle. C’est une vague qui descend pour mieux remonter après. On sent qu’il y a un truc qui se prépare avec l’album de Lunatic, mais aussi un album classique pour moi et qu’on oublie, c’est le Scred Selexion 99/2000 qui réunit leurs maxis. Ça a eu une influence sur ce genre de rap pour les années à venir, avec Bouteille de gaz et les autres morceaux”. Le mot d’ordre “jamais dans la tendance, mais toujours dans la bonne direction” de la Scred a en effet été partagé par de nombreux artistes pour la décennie qui va suivre, avec des labels comme Néochrome, 45 Scientific ou Kerozen qui vont définir des esthétiques durables du rap français, en pleine distillation en cette année 2000.