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Kobo : l'art et la passion à fleur de plume
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Kobo - capture clip "Fucked Up" (Romain Habousha)
Kobo - capture clip "Fucked Up" (Romain Habousha)

Kobo : l'art et la passion à fleur de plume

Avec son nouvel album "Anagenèse", Kobo propulse son art musical et ses émotions dans une nouvelle dimension.

Les esprits les plus étroits l'appellent « le petit de Damso ». Pourtant, au même titre que ce dernier s'est rapidement émancipé de Booba, Kobo s'est très vite affranchi de l'ombre nwar de Dems. Trois ans après son premier album, le rappeur belge revient avec un second projet plus abouti, le bien nommé Anagenèse. Mais avant d'entrer dans le vif du sujet, prenons le temps de se plonger dans son histoire, de laquelle découle toute la subtilité de son art.

Né à Bruxelles, il grandit les premières années de sa vie au Congo. Ce n'est qu'après plusieurs aller-retours entre ses deux patries qu'il s'installe définitivement à Bruxelles en 2010. On pourrait voir cet ancrage comme une occasion parfaite pour se lancer dans la musique, mais non, pas encore. A l'heure où les carrières de Damso, Romeo Elvis, Hamza, Caballero & JeanJass décollent tour à tour, Kobo lui préfère observer l’ascension de ses compatriotes d'un œil attentif.

Il a bien sûr lui aussi commencé à faire de la musique, mais seulement dans une démarche créative, passionnée et récréative. A ce stade, il n'envisage même pas de faire carrière dans le game et préfère se consacrer pleinement à ses études de droit. Le talent et les sources d'inspiration ne manquent pas, ce dont il aura besoin pour franchir ce cap, c'est d'un mentor.

Merci Damso

Le destin s'est montré plutôt clément avec lui puisque son mentor, il l'a vite trouvé en la personne de Damso. Tous les deux sont des amis d'enfance de longue date. Ils se connaissent depuis plus de quinze ans au point qu'ils ont fréquenté la même école lors de leurs premières années au Congo. Leurs liens sont tels qu'une fois de retour à Bruxelles, Kobo sera l'un des premiers à l'accompagner et le soutenir durant ses débuts difficiles. De la galère des premières années jusqu'au succès qu'on lui connaît, il a vu de ses propres yeux la montée en puissance de Dems. Rien d'étonnant à ce que son pote soit devenu pour lui une grande source d'inspiration. C'est finalement quand l'auteur de Ipseité signe son premier contrat que Kobo, sous les conseils de ce dernier, se laisse tenter.

A ce moment, tout reste encore à faire pour le jeune rookie. Certes l'artiste jouit déjà d'une belle plume, mais il n'a même pas encore de blase. C'est justement lors de l'écriture de son premier morceau What's my name en 2016, qu'il décide d'officier en tant que Kobo. Un pseudo qu'il n'a évidemment pas choisi au hasard, ce dernier signifiant : « Une personne noire » en lingala. La machine est lancée et viendront ensuite un second titre clippé, Présumé sobre, un adoubement public de Damso, une participation à la bande originale du film Tueurs et une performance remarquée dans le Cercle de Fianso . Des prouesses successives qui l’amèneront en toute logique à signer son premier contrat en maison de disques, chez Polydor.

A partir de là vous vous dites, ça y est, il est signé et va embrasser un parcours de rappeur classique : balancer des freestyles, des singles, des clips, des mixtapes et des EP pour se faire connaître et ensuite, enchaîner avec un album. Et bien encore une fois, vous avez tout faux. Ce que cherche Kobo par-dessus tout, c'est de donner vie à sa vision artistique. Ne lui parlez pas d'âge, ni de chiffres, et pas non plus de stats. Pour lui, seul l'artistique compte et sa musique revêt carrément une dimension salvatrice.

Il faut comprendre que Kobo entretient une relation passionnée et même quasi-sacrée avec la musique. Son rap est d'abord un moyen de fuir son quotidien morose et de rester sur le droit chemin face aux tentations de la vie de rue. Son art, il s'en sert aussi pour se construire et s'épanouir aussi bien spirituellement qu'humainement. Écrire apparaît alors pour lui comme un « exercice thérapeutique pour voir tous ses soucis s'envoler ». Sa plume sera donc son moyen d'expression ultime pour faire passer des messages et mettre des mots sur ses émotions. Pour ce qui est du support, pas le temps pour un EP ou autre format court donc : Kobo a déjà une vision claire de ce qu'il veut accomplir et est arrivé d'emblée dans le game avec un album carré et plein de promesses.

Période d'essai

Nous sommes en 2018. Le clip de Baltimore est déjà sorti et connaît un franc succès. Le rappeur belge qui nous avait habitués à briller de ses talents de kickeur nous fait alors découvrir une nouvelle corde de son arc musical. Il dispose d'un sens inné de la chanson et la mélodie. Ce morceau sera le porte-étendard de son premier album Période d'Essai. D'entrée de jeu, Kobo affirme ses ambitions et se présente comme un artiste déterminé à « se donner au maximum et qui ne pourra pas se contenter du minimum ».

Cet album, bien que nimbé d'une aura mystérieuse et nébuleuse, nous permet de saisir quelque peu l'essence de la personnalité de son auteur. Kobo apparaît en effet comme un loup solitaire, un misanthrope rongé par le spleen, la gamberge et la colère. Mais en dépit de toute l'introspection dont il fait preuve durant le dix-sept titres du projet, il ne laisse jamais ses émotions prendre le pas sur sa raison et reste lucide pour nous livrer sa vision du monde. Fin observateur de son environnement, celui qui écrit toutes ses joies, toutes ses peines sur feuille de papier quadrillée dresse un tableau noir, sombre et froid du monde qui l'entoure. Pour échapper durablement à ce quotidien pesant, il n'a alors qu'un seul objectif : faire de la musique et de l'argent.

La différence notable qu'il a avec certains de ses contemporains, c'est qu'il ne considère pas la moula comme une fin en soit. Loin du matérialisme à outrance, il cherche à s'en détacher au profit d'une philosophie bien plus terre-à-terre : l'argent n'est pour lui qu'un outil qui lui permettra de s'accomplir, réaliser ses rêves, stabiliser sa vie et mettre sa famille à l'abri.

Artistiquement, il fait déjà preuve d'une approche bien construite et éclectique. Ses racines africaines sont profondément ancrées dans sa musique et ses vibes jonglent sans mal entre hip-hop aérien et trap en passant par la dancehall la pop et le reggae dans sa façon de chanter. Un cocktail d'influences sonores époustouflant qui se marie parfaitement avec sa douceur vocale et la finesse de son interprétation. Bien entendu, si son sens de la mélodie est omniprésent tout au long de ce premier album, des morceaux comme All Eyes on Me, Style Libre et Follow Me sont là pour nous rappeler que Kobo est aussi un excellent découpeur de prods.

Malgré toutes les qualités évidentes de son premier album et son côté « carte de visite », le poulain de Damso termine sa période d’essai sur un goût d’inachevé. A raison que l'exercice d'introspection auquel il se livre n'en dit finalement que très peu sur lui et qui il est vraiment. Kobo se voit rattrapé par son côté introverti, un aspect renforcé dans ses clips par le fait qu'il s'exprime sous les traits d'un alter ego masqué. Un masque qu'il finit par faire tomber à la fin du magnifique visuel de Nostalgie X Succès. Signe qu'il est temps pour lui de conter au monde sa véritable histoire.

Anagenèse, essai et artiste transformés

Le masque est tombé et le succès d'estime est là, mais Kobo n'est pas au bout de ses surprises. Galvanisé d'avoir réussi à mettre son nom sur la carte du rap francophone, il est bien décidé à poursuivre sur sa lancée, mais c'était sans compter sur le covid qui viendra malheureusement freiner sa dynamique et lui mettre des bâtons dans les roues. Qu'à cela ne tienne, le rappeur va prendre le temps de faire mûrir son art, d'abord en retournant auprès de sa famille à Kinshasa.

De ces quelques mois passés à se ressourcer auprès des siens sur ses terres natales d'Afrique naîtra son deuxième album Anagenèse. Un opus au titre cryptique dans la veine de ceux proposés par Damso. Rien de surprenant quand on connaît la filiation entre les deux artistes. Sans parler du fait que cet album soit en réalité le premier co-édité par son label TheVie.

Commençons donc par les bases : l’anagenèse, qu'est-ce que c'est ? Le terme revêt en fait trois définitions distinctes. Ethnologiquement, ce terme d'origine grecque signifie « renaissance ». Biologiquement, on parle de transformation lente et graduelle d'une espèce et physiologiquement, il s'agit d'un processus visant à régénérer des tissus détruits. Voilà donc trois définitions connexes qui reflètent à la perfection l'évolution humaine et artistique de Kobo. Telle une chenille qui se transforme en papillon, il a mûri, grandi, changé et évolué et compte bien le prouver en livrant avec ce projet, la forme la plus aboutie de son art.

Contrairement à son premier album sur lequel il entretenait un certain mystère en avançant masqué, il décide cette fois de s'assumer et d'avancer à visage découvert. En cela, il se livre davantage et explore ses émotions encore plus profondément. Sa mise à nu est telle qu'il nous transporte dès l'ouverture dans le ventre de sa mère. De cette pré natalité paisible, il sortira traumatisé, car nouveau-né dans un monde gangrené par la violence, la haine, la pression sociale, le culte de l'argent et les hostilités en tout genre. Une pression directement illustrée en musique par les sonorités rock agressives du titre Fucked Up.

De cette venue au monde cauchemardesque a germé un sentiment d'urgence encore plus fort. Celui de sortir de ce bourbier et de retrouver sa liberté à tout prix, qu'elle soit financière, émotionnelle et spirituelle. La clef de sa rédemption sera sa musique. Puisqu'elle a pour but de lui faire accomplir de grandes choses, celle-ci n'a jamais été perfectionnée, intuitive et spontanée que sur ce projet. Au micro de Pascal Cefran dans Mouv Rap Club, Kobo expliquait cela par le fait que chaque morceau avait été enregistré spontanément, selon l'énergie et le mood du moment. Pour l'anecdote, il a aussi avoué que ses diverses expériences alcoolisées en studio l'avaient aidé à donner à son œuvre un degré lyrique encore plus intense. La potion, aussi bien que les substances, à consommer avec modération bien sûr.

C'est ainsi que la tristesse et la colère qui le dominaient en 2019 ont laissé place aujourd'hui à l'amour, la joie, mais aussi les doutes et la frustration de ne devenir celui qu'il rêve d'être. C'est de ce rollercoaster émotionnel que découle sa plus grande qualité : la remise en question. Car Kobo est un perfectionniste. Dans la mesure où il cherche sans cesse à devenir une meilleure version de lui-même, il n'hésite pas musicalement à sortir de sa zone de confort. Ne soyez donc pas surpris de découvrir un disque encore plus éclectique et expérimental que le précédent.

Enfermé dans l'ombre de son studio, il a testé des choses. Du rock, de la trap aérienne, de la drill et des vibes afro, Anagenèse, c'est un peu tout ça à la fois. Sans transition, il passe d'une ambiance à l'autre et varie les couleurs musicales non seulement pour dérouter l'auditeur, mais surtout pour laisser libre cours au fleuve tumultueux de ses émotions. L'exploit est réel tant cette tempête d'émotivité sonore ne vient pas rompre la cohérence de son storytelling.

Si grâce à sa musique et ses expériences de vie cumulées, le rappeur parvient un tant soit peu à se débarrasser de ses maux, de ses traumas et de ses névroses, sa quête insatiable de liberté personnelle n'est résolument pas terminée. Il est d'ailleurs parfaitement conscient du chemin qui lui reste à parcourir pour atteindre le succès escompté et concrétiser sa vision de carrière à long terme. Pour autant, il promet de garder le sens des réalités, veiller à toujours rendre fier les siens, en gardant toujours à l'esprit de profiter de chaque instant et du moment présent. Ça prendra le temps que ça prendra, mais tout est en place pour que Kobo atteigne sa forme finale : celle d'un futur monstre sacré du rap belge.