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Kamini, Manau, Fatal Bazooka : trôner sur les charts sans être accepté par le monde du rap
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Fatal Bazooka - cover album
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Kamini, Manau, Fatal Bazooka : trôner sur les charts sans être accepté par le monde du rap

Numéro 1 des ventes d’albums rap en 2007, Kamini n’a jamais été accepté par le milieu. Retour sur ces artistes qui ont trôné sur les charts sans convaincre le monde du rap.

Quand on regarde la liste des sorties de projets de ce vendredi 4 décembre, un nom dénote. Kamini, que l’on peut aujourd’hui qualifier de vétéran, vient en effet se glisser au milieu de Triplego, S-Pion, Limsa d’Aulnay, TK ou encore Gims. Après deux albums, un film, et pas mal d’activités annexes (télévision, doublage, one-man-show), l’auteur du single à succès Marly Gomont est donc de retour avec un nouveau disque. Troisième album de sa discographie, il continue à jouer sur le décalage entre son image et l’univers rural -concrètement : un rappeur noir au milieu des vaches et des paysans qui roulent les R.

Kamini est l’un de ces rappeurs qui ont su aller chercher la première place des charts sans pour autant faire l’unanimité dans le milieu du rap. A la même époque, Fatal Bazooka cartonne, alors que quelques années auparavant, d’autres comme Manau ou Benny B avaient déjà occupé cette position. Si le rejet de certains profils par les auditeurs de rap pur et dur est justifié, d’autres artistes ont été décriés alors qu’il étaient d’excellents rappeurs (Alliance Ethnik, Diam’s). On fait le point sur ces noms qui ont squatté le haut des charts sans réussir à convaincre pleinement au sein de leur propre genre musical

Kamini, le succès du rap rural

En 2020, la sortie d’un nouvel album de Kamini est un non-évènement pour le rap français. D’ailleurs, le rappeur a bien compris que sa position n’était pas celle d’un poids lourd de l’industrie du disque : son album est financé par une campagne de crowdfunding, la sortie se fait en indépendant, et les objectifs n’ont rien de très ambitieux. “​Pas de producteur, pas de maison de disque, car je ne veux plus faire dans le mainstream ​ ”, a-t-il d’ailleurs déclaré ​au média belge DH net​.

Si personne ne s’attend à voir Kamini marcher sur les charts aujourd’hui, son succès au milieu des années 2000 était lui aussi imprévisible. Au plus fort de son buzz (2006-2007), il vend 300.000 exemplaires (uniquement en physique) de son single Marly-Gomont, se rend sur le plateau du JT de TF1, squatte les playlists de la majorité des radios musicales, et remporte même la Victoire de la Musique du meilleur clip de l’année.     

S’il n’est pas vraiment accepté par le milieu du rap, puisqu’il se fait tacler par Sinik ou Mister You, Kamini s’en sort tout de même mieux que beaucoup d’autres artistes de la même catégorie. Là où des profils comme Fatal Bazooka ou Manau sont raillés par le public rap et semblent préfabriqué, Kamini a l’avantage de paraître sincère et de sortir de nulle part, devenant l’un des premiers buzz internet. Assez incroyable à l’heure actuelle, il est même dédicacé par Ademo, alors totalement inconnu, sur le titre ​185 Litrons​ en feat avec N.O.S en 2011 : “​j’respecte plus Kamini que ces pédales qui font les mecs ​ ”.

Fatal Bazooka, un carton qui ne fait pas rire tout le monde

Pendant la deuxième moitié des années 2000, alors que le rap français lutte pour survivre en pleine crise de l’industrie du disque, quelques têtes d’affiche surnagent dans les charts : Booba, Rohff, Sinik, Diam’s … et Michael Youn. Son personnage fictif de Fatal Bazooka, initialement créé pour un sketch en 2002, va connaître une ascension spectaculaire et enchaîner les hits : Fous ta cagoule (400.000 ventes), Mauvaise foi nocturne (200.000), Parle à ma main (200.000), J’aime trop ton boule (200.000), etc. Le personnage devient si populaire qu’il enchaine les nominations aux Victoires de la Musique, aux NRJ Music Awards, et a même droit à un film qui dépasse le million d’entrées. Malgré l’aspect parodique de Fatal Bazooka, Michael Youn cartonne parce qu’il s’entoure de véritables artistes : Tefa à la prod, Gérard Baste pour le ghostwriting, Pascal Obispo en feat, etc.

Dans le milieu du rap, voir un comique manger à la table d’artistes qui luttent pour leur survie fait grincer des dents. L’essentiel du débat est résumé par ​Salif et Exs au cours d’une interview avec Street Live​ : certains y voient un beau braquage de la part de Michael Youn, d’autres estiment qu’on leur vole leur pain. Les savoyards du Posse 33, moqués par Fatal Bazooka dans le titre Fous ta cagoule, prennent même très mal la parodie, et ​remixent le morceau​ avec pas mal de véhémence.

Manau, le plus gros succès de l’histoire du rap français

En début d’année 2020, Jul a fait les gros titres en devenant le plus gros vendeur de toute l’histoire du rap français, dépassant MC Solaar (avec une carrière moins longue mais une discographie plus fournie). Un record résiste pourtant encore et toujours, et semble toujours impossible à atteindre : l’album de rap français le plus vendu de tous les temps. Jul, Booba, PNL, Gims, Diam’s, Ninho, IAM, Rohff : tous font pâle figure face à Manau et ses 1,6 millions de ventes de l’album ​Panique Celtique ​ (1999).   

Porté par le tube ​La Tribu de Dana ​, double-diamant avec ses 2 millions d’exemplaires (uniquement physiques) écoulés, Manau explose tous les records à la fin des années 90. Avec son “rap celtique” qui évoque les druides, les guerriers et les dieux anciens (mais pas seulement​), le groupe ne fait pas l’unanimité dans le monde du rap, d’autant qu’il rafle la première Victoire de la Musique consacrée au “rap/groove” ​en 1999 face à Arsenik, MC Solaar, Stomy Bugsy et NTM. Conscient de ne pas être à sa place, Manau ne connaîtra plus un tel succès, malgré une activité artistique maintenue jusqu’à aujourd’hui.

Benny B, le précurseur

Quand on évoque les précurseurs du hip-hop en France, on cite Assassin, IAM, NTM, ou encore Dee Nasty et Lionel D. On a tendance à oublier Benny B, artiste belge auteur de l’un des premiers tubes du rap français :​ Vous êtes fous ​ ! Avant MC Solaar et son single ​Bouge de là ​ (1990), beaucoup de français entendent du rap pour la première fois par son intermédiaire. Le milieu rap est alors trop jeune et balbutiant pour que le belge soit rejeté, mais au fil des années, Benny est quasiment effacé de la mémoire collective, comme si sa présence au milieu des pionniers était honteuse.

Au fil du temps, certains ont tout de même fini par lui rendre hommage, comme Fredy K (paix à son âme) du groupe ATK, Cuizinier de TTC, ou encore Youssoupha, qui expliquait en 2009 à l’Abcdrduson : “​Il y a beaucoup plus de rappeurs qui ont connu le rap à travers Benny B qu’il semble y en avoir. Personne n’en parle jamais, comme s’il n’avait jamais existé, alors que je me souviens que les jeunes de mon âge écoutaient tous ça. Aujourd’hui, il n’en reste rien et ça fait peut-être partie des complexes du rap français. Je ne dis pas qu’il n’y avait que ça mais à l’époque j’écoutais aussi bien Benny B que NTM ​ ”.

Alliance Ethnik, un nom à réhabiliter

Contrairement à Fatal Bazooka ou Manau, Alliance Ethnik est un nom à réhabiliter : d’une part, parce que K-Mel, leader du groupe, est un excellent rappeur ; d’autre part, parce que les parti-pris artistiques du groupe sont franchement salutaires au milieu des années 90, à une époque où le rap français ne regarde que du côté de la côte Est des Etats-Unis. Avec ses sonorités funk et ses refrains chantés, Alliance Ethnik a le mérite de proposer autre chose.

C’est surtout l’image du groupe qui va finir par le couper du reste du rap français : avec ses textes plutôt positifs, son rappeur souriant, ses refrains chantés, Alliance Ethnik est vu par ses détracteurs comme un groupe consensuel. Pourtant, K-Mel et son équipe sont de vrais passionnés, et écrivent ​de vraies déclarations d’amour pour la culture hip-hop​.

Diam’s, un cas à part

Le parcours de Diam’s est très particulier : espoir du rap français au début des années 2000, elle finit par percer bien au delà de ses espérances, devenant l’une des plus artistes de rap français les plus populaires de l’histoire : l’album ​Dans ma Bulle ​ , sorti en 2006, cumule 750.000 ventes. Malgré des qualités artistiques que personne ne nie, la rappeuse divise : on lui reproche par exemple ses singles trop sucrés (​Jeune Demoiselle, Confessions Nocturnes, DJ ​ ), ou la récupération politique qu’elle n’évite pas (Ségolène Royale, le PS).

Attaquée de toutes parts (Booba, Kizito, Roi Heenok, Despo), Diam’s est rejetée par une partie du monde du rap, et même huée à la cérémonie ​Les Trophées du Hip-hop ​ en 2007. Sa position difficilement tenable au sein de son propre milieu musical ajoute des difficultés à sa vie personnelle, et contribue à la pousser à changer de voie.