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Kalash Criminel, brutal mais engagé
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Kalash Criminel - shooting clip "But en Or" ft Damso (Felicity BEN REJEB PRICE)
Kalash Criminel - shooting clip "But en Or" ft Damso (Felicity BEN REJEB PRICE)

Kalash Criminel, brutal mais engagé

Rappeur brutal mais engagé, Kalash Criminel continue sa progression avec l’album Sélection Naturelle, sorti ce vendredi 20 novembre.

La scène se déroule dans le dernier épisode de Checkfood, consacré à Médine. Le havrais, en plein brunch avec une tablée de rappeurs, lâche sans sourciller : aujourd’hui, le rap conscient, c’est Kalash Criminel. Venant d’une icône du rap conscient, cette affirmation a provoqué un débat enflammé entre les convives, la majorité d’entre-eux venant appuyer le propos de Médine. C’est d’ailleurs Youssoupha, autre nom associé au rap dit conscient, qui vient enfoncer le clou :  Aujourd’hui, dans la définition du rap conscient, Kalash Criminel, c’est plus conscient que Médine. Médine a plus de légèreté, tandis que Kalash Criminel apporte un propos un peu plus dur, de manière plus régulière. 

Rappeur conscient 2.0  

On peut évidemment débattre indéfiniment sur la définition réelle de “rap conscient”, mais une chose est certaine : à l’heure actuelle, peu de rappeurs avec le statut de tête d’affiche majeure osent s’impliquer avec une telle vigueur contre l’oppression des minorités, les inégalités sociales ou l’exploitation du continent africain. Derrière son image de rappeur nerveux, cagoulé, et obsédé par l’idée de menacer son prochain, Kalash Criminel glisse dans la majorité de ses morceaux des références très directes à des sujets rarement évoqués, comme la guerre civile en RDC ou l’exploitation des matières premières du continent africain par des puissances étrangères. 

Il y a trois ans, alors que Kalash Criminel était encore dans une position intermédiaire sur l’échiquier du rap français (il a dépassé le statut de simple rookie du rap game, mais n’a pas encore atteint celui de tête d’affiche confirmée), nous lui consacrions déjà un portrait, rapprochant alors son profil de celui d’un artiste comme Despo Rutti : 

Malgré un style très différent sur la plupart des plans, de nombreux éléments font le lien entre les deux rappeurs : volonté d’insister sur les problématiques politiques congolaises, autocritique permanente de certaines mentalités africaines, démystification des idées reçues ...

Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts, et si Kalash Criminel a bel et bien transformé l’essai en devenant un véritable poids lourd du rap français, il a également insisté sur la dimension politisée de son message. Les références aux génocides ou à la néo-colonisation, présentes mais éparses sur ses premiers projets, ont pris une place de plus en plus importante dans ses textes. Surtout, la nouvelle envergure du rappeur offre un impact bien plus fort à ses prises de position. Placer “mon pays s'fait tuer à cause du coltan” ou “pourquoi on censure Dieudonné et pas Eric Zemmour ?” dans un featuring avec Damso destiné à être diffusé assez largement sur les ondes n’a rien d’anodin, d’autant que Kalash Criminel est bien conscient que de tels propos pourraient rendre certains diffuseurs frileux. 

Un personnage brutal mais engagé  

Avec son profil de rappeur cagoulé du 93, sa propension à insulter les mères et proférer des menaces, et son pseudonyme franchement peu subtil, Kalash Criminel est pourtant tout le contraire du cliché du rappeur conscient. Si l’on ne prend pas le temps de s’intéresser au fond de son discours, il apparaît même comme une véritable caricature de rappeur, le genre de personnage inventé par les auteurs de Groland pour parodier le rap hardcore. La dimension engagée du message du sevranais est donc salutaire : d’une part parce qu’elle apporte de l’épaisseur à son univers ; d’autre part parce que la brutalité du personnage et de son univers donnent bien plus de substance à ses prises de position. 

Une phrase engagée (l'Afrique n'avancera pas tant qu'il n'y aura pas de monnaie commune) ou une interrogation concrète (les rebelles au Nord-Kivu, qui les paye, qui les finance ?) prend plus de relief entre une menace et le récit d’un écrasement de tête qu’au milieu d’un long texte déroulant les éléments conscients les uns après les autres. Avant Kalash Criminel, le rap engagé était difficilement autre chose que du rap engagé. Avec lui, c’est tout un format qui s’est vu bouleversé. Au risque de se répéter, malgré des profils très différents, l’arrivée de Despo Rutti dans le game français avait lui aussi bouleversé certaines certitudes, aussi bien sur la forme (absence volontaire de rimes, mesures à rallonge) que sur le fond (qui n’a jamais été secoué par une de ses punchlines ?). 

Résumer Kalash Criminel à sa conscience politique serait cependant aussi faux que réducteur. L’auteur de Cougar Gang reste un rappeur qui donne le meilleur sur des titres énergiques où s'enchaînent les punchlines violentes (j’te coupe un bras et puis deux-trois orteils). Encore une fois, la brutalité des textes et de l’interprétation de Kalash Criminel trouve du sens à travers sa capacité à donner de l’épaisseur à son propos. Si les menaces du rappeur sont si efficaces, c’est que leur crédibilité est renforcée par des passages introspectifs qui laissent entendre que cette violence n’est pas celle d’un personnage, mais bien qu’elle fait partie intégrante de l’homme derrière la cagoule (J'tabassais tout ceux qui prenaient ma gentillesse pour une faiblesse, j'tabassais tout ceux qui prenaient mon albinisme pour une faiblesse). 

Transformer les faiblesses en forces  

Né dans un pays en proie à la guerre civile, Kalash Criminel a très tôt connu la douleur et les injustices de ce monde. Son albinisme lui vaut des ennemis beaucoup trop proches (les propres membres de ta famille veulent t'enlever la vie), et une enfance où l’exclusion, l’incompréhension ou les moqueries le contraignent à adapter son comportement. Potentielle victime au sein d’un environnement scolaire qui ne lui veut pas que du bien, il se transforme donc en prédateur “au sommet de la chaîne alimentaire” et intègre presque malgré lui la violence comme un moyen de survie nécessaire. Parti de très loin, Kalash Criminel a su se construire et transformer ses potentielles difficultés en force (la rareté est une richesse [...] ils s'moquent de mon albinisme, mais c’est ça qui fait ma force). De la même manière, sa propension à la brutalité, qui aurait pu détruire sa vie, est finalement devenue l’un de ses principaux atouts en tant qu’artiste rap. 

Profil à part au sein d’un rap français qui a toujours opposé l’engagement du message et la dimension d’entertainment, Kalash Criminel est de ceux qui peuvent réconcilier les deux camps. Raillé par une partie des auditeurs à ses débuts pour la lourdeur de certaines tournures de phrase (sombre, comme celui qui dirige le pays dont la capitale est Moscou) des punchlines qui tombaient à plat (tout le monde glisse, pas de Philippe Candeloro), ou des featurings sur lesquels l’écart était perceptible (Kaaris, Fianso), Kalash Criminel s’est imposé grâce à son énergie, sa personnalité, et sa volonté de conserver une identité bien précise. 

Quand on observe son évolution de projet en projet, sa progression technique apparaît comme franchement spectaculaire, aussi bien sur le plan de l’écriture, devenue plus précise et plus efficace, que sur celui de l’interprétation, plus variée et mieux maîtrisée. 

Adoubé par les rappeurs conscients historiques qui voient en lui leur héritier, mais aussi par les superstars actuelles qui lui apportent leur soutien (Jul, Damso, Nekfeu, Niska), Kalash Criminel est devenu en quelques années un acteur majeur du rap français, et l’une des plus grosses têtes d’affiche du moment. Sa progression, aussi bien artistique que populaire, est telle que l’on se demande ce qui pourra l’arrêter, ou même le freiner. En 2020, le cagoulé le plus connu au monde ne peut plus se cacher.