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Kaaris : 6 ans plus tard, quel bilan peut-on tirer du classique "Or Noir" ?
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Kaaris - cover "Or Noir"
Kaaris - cover "Or Noir"

Kaaris : 6 ans plus tard, quel bilan peut-on tirer du classique "Or Noir" ?

Le 21 octobre 2013 sortait Or Noir, premier véritable album de Kaaris, et l’un des derniers grands classiques du rap français. Six ans jour pour jour plus tard, quel bilan peut-on tirer ?

La décennie 2010 touche bientôt à sa conclusion, et on commence doucement mais surement à tirer les premières conclusions sur cette période faste du rap français. Entre l’apparition ou la démocratisation de nouveaux sous-genres (le cloud-rap, l’afrotrap, la zumba, etc), le renouvellement quasi-intégral des têtes d’affiche, l’arrivée du streaming, ou encore la santé retrouvée de la scène indépendante, notre musique n’aura jamais évolué aussi vite, et pourtant, n’aura jamais semblé produire autant d’albums éphémères. Là où les années 90 n’offraient que quelques disques par an, les années 2010 ont fait exploser la productivité des artistes, aboutissant à une moyenne supérieure à une sortie d’album par jour ces dernières années. Le rapport entre la quantité de publications et le nombre de disques réellement marquants tend cependant de plus en plus vers zéro, et s’il faut bien entendu quelques années pour juger de l’impact réel d’un album,les classiques unanimement reconnus se comptent sur les doigts d’une seule main au cours de la dernière décennie. Parmi ces quelques exceptions, Or Noir reste l’un des albums de rap français les plus importants de la décennie écoulée -si ce n’est le plus important, tant il marque une rupture et amorce des changements majeurs pour l’ensemble de la scène nationale. 

Le contexte de la sortie

Rappeur intermittent au cours de la décennie précédente, Kaaris compte déjà quelques lignes à sa discographie au moment de dévoiler Or Noir. Si ses premiers titres (fin des années 90 / début des années 2000) restent plutôt anecdotiques, ils présentent déjà les prémices de l’univers hyper-sexualisé du rappeur (“dis à ta go que si j’la baise bien c’est qu’à chaque fois j’me branle une fois avant”). Les choses sérieuses commencent quelques années plus tard avec son premier projet officiel, 43ème BIMA, un disque assez court (une grosse demi-heure) et très confidentiel au moment de sa sortie. Inégal, il contient tout de même quelques pépites (Aide-moi, tue-moi) et marque la première pierre de la lente montée en puissance du sevranais, qui va enchaîner les featurings et se faire progressivement un nom. 

D’année en année, Kaaris s’affirme de plus en plus comme un artiste au style brutal et aux punchlines hardcore, à une époque où le rap dur perd pourtant de grosses parts de marché -la Sexion d’Assaut a fait une OPA sur l’industrie du disque, 1995 est en train de percer, et Orelsan a embrayé son revirement artistique. Sa connexion avec Therapy lui permet en outre de gagner en ambition et de monter son niveau d’exigence d’un cran. Entre un premier featuring avec Booba sur Criminelle League_et la sortie du street-album Z.E.R.O (encore considéré aujourd’hui par certains comme son meilleur projet dans l’absolu), la réputation de Kaaris grandit de mois en mois. Son couplet spectaculaire sur Kalash fait donc office d’étincelle, et en seize mesures, il explose comme du C4 à la face du rap français. On est en novembre 2012, et les évènements s'enchaînent alors à la perfection : deux mois plus tard, Kaaris envoie Zoo_, l’un des singles les plus impactants qu’ait connu le rap français. Efficace et très direct, il synthétise l’essentiel de ce qui va faire le succès du rappeur pendant les années suivantes : des sonorités avant-gardistes pour le rap français, des répliques de super-méchant volontairement surjouées (“j’trempe mes cookies dans tes larmes”), un ancrage très street (“armé comme à l’époque du Clos”), et des codes visuels simples qui viennent renforcer l’ensemble (l’arrivée de Kaaris assis à la fenêtre passager d’une audi, kalachnikov à la main). 

Cette expansion rapide et ce profil de monstre assoiffé de sang aboutissent rapidement à faire de Kaaris l’un des principaux objets de curiosité des auditeurs de rap français. Plutôt que de se précipiter, il prend cependant le temps de terminer un album à la hauteur, aussi bien sur le plan de l'interprétation et des lyrics que de la production. Auditeur assez pointu de rap américain, il importe ainsi avec Therapy des sonorités qui n’auraient alors rien de très révolutionnaire à l’échelle US, mais qui bousculent les codes encore très figés du rap français en 2013. Après avoir passé les 10 premiers mois de l’année à préparer l’arrivée d’Or Noir avec quelques extraits savamment distillés et un personnage qui joue parfaitement le jeu lors de chacune de ses apparitions, l’onde de choc dépasse le petit monde du rap français et vient faire bouger les lignes y compris au sein des médias généralistes. 

Un album qui ouvre la voie 

Malgré une jolie réussite commerciale -disque de platine avant le streaming avec un album hyper-hardcore, bel exploit- et critique, le succès d’Or Noir se mesure surtout sur des indicateurs moins directs : au moment de sa sortie, on l’entend à tous les coins de rue, et ses expressions deviennent virales (commencez par libérer Bizon” ; “je trempe mes cookies dans tes larmes” ; “j’apporte des gobelets en plastique pour ton pot de départ” ; ou encore le fameux “je m’en bats les couilles” en interview chez Clique). La surenchère hardcore de Kaaris tout au long de l’album (puis de sa réédition quelques mois plus tard) rappelle alors au rap français qu’il n’est peut-être jamais aussi bon que lorsqu’il est décomplexé et prêt à remettre en question ses certitudes. Après s’être ouvert à un public plus jeune et avoir mis beaucoup d’eau dans son vin, le rap ré-enclenche alors progressivement un retour au sale et au graveleux, ouvrant la voie à toute une nouvelle génération d’artistes. Si des artistes comme Niska ou Damso ont fait entrer le sale dans les foyers français ces dernières années, le terrain leur a peut-être été préparé par Kaaris en 2013. 

Au delà de cette propension du rappeur sevranais à enchaîner les punchlines spectaculaires (au hasard et pour le plaisir, “quand j’paye, bitch, c’est pour les trois orifices” ou “elle se déboite les babines quand elle suce le dinosaure), c’est surtout son parti-pris artistique très affirmé qui va bouleverser en profondeur le rap français. Les beats trap façonnés par Therapy, les (nombreux) flows de Kaaris, les adlibs, l’influence complètement assumée des scènes de Chicago, Atlanta ou Baton Rouge : au sein d’un rap français qui ne savait plus trop où donner de la tête, Or Noir a indiqué une direction précise. Que Kaaris ait réellement ouvert la voie, où qu’il ait simplement su anticiper une tendance qui aurait fini par s’imposer sans lui, les faits sont là : après lui, la vague trap déferle sur la France, permettant d’une part à toute une nouvelle génération d'apparaître, et d’autre part à des anciens de se renouveler et de s’offrir une deuxième carrière. 

Une marche trop haute ? 

En mettant la barre aussi haut, Kaaris ne s’est pourtant pas rendu service, tant le rappeur se retrouvera mis en concurrence avec son propre héritage pendant la suite de sa carrière. Première tête d’affiche de la trap en France, il va ainsi devoir composer avec toute une nouvelle génération venue manger sur son propre terrain. Surtout, il va voir planer au-dessus de lui l’ombre d’un classique et d’une performance difficile -pour ne pas dire impossible- à réitérer. Malgré une qualité intrinsèque égale, l’album suivant, Le Bruit De Mon Âme, souffre ainsi de la comparaison au moment de sa sortie. Alors que le public attend un Or Noir Part.3, Kaaris -qui offre tout de même globalement le même type de rap hardcore et sur-testostéroné- change légèrement l’angle de tir, s’aventurant sur quelques titres plus introspectifs (Voyageur) voire spirituels (Le Bruit De Mon Âme) ou sur des prods moins punchy (80 Zetrei). Il surprend cependant moins, ne fait pas autant bouger les lignes que 18 mois plus tôt, et son impact reste donc limité. 

Depuis, Kaaris semble traîner un héritage devenu trop lourd à porter, d’autant que son image et sa musique ont évolué dans une direction de moins en moins hardcore, rompant petit à petit avec ce personnage barbare et sanguinaire qui débarquait kalash en main il y a six ans. Malgré des succès ponctuels (le single Tchoin devenu disque de diamant), son revirement artistique n’a que partiellement convaincu, et surtout, n’a pas suffi à le défaire du poids de son propre classique. La sortie d’Or Noir Part.3 a d’ailleurs sanctionné ce double état de fait : d’une part, l’aveu que le public avait raison de n’attendre qu’un retour au style qui l’a fait connaître ; d’autre part, la preuve qu’Or Noir constituait définitivement une marche trop haute et inatteignable. 

Six ans plus tard, le bilan est donc assez clair : Or Noir restera comme l’un des grands classiques du rap français, et surtout, comme l’un des seuls indiscutables de la décennie 2010 (avec A7 et au moins un album de PNL -mais lequel ?). Il aura fait de Kaaris le roi de la trap en France et même le potentiel numéro 1 absolu du rap français pendant une période ; mais il l’aura aussi handicapé pour la suite de sa carrière. D’un point de vue plus général, il constitue le marqueur très net d’une rupture au sein du rap français, avec un avant et un après Or Noir. On se souviendra au moins, pendant la période qui a précédé sa sortie, jusqu’aux mois qui ont suivi celle de la réédition Or Noir Part.2, d’un artiste qui a bousculé les codes de son genre musical comme peu d’autres ont su le faire.