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JuL : comment se maintient-il au top depuis 6 ans ?
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JuL - capture "On m'appelle l'ovni"
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JuL : comment se maintient-il au top depuis 6 ans ?

Malgré un style clivant et une hyperproductivité qui pourrait jouer contre lui, Jul maintient depuis six ans une popularité impressionnante, sans aucune baisse de régime. Comment expliquer une telle régularité ?

2020 est décidément à part sur tous les plans. Alors qu’il a publié, au plus fort de sa productivité (2016-2017), jusqu’à un album par trimestre, Jul n’a toujours pas entamé officiellement son année. Si la situation n’est pas totalement inédite, puisqu’il a également attendu le mois de juin pour ouvrir le bal en 2018, elle surprend tout de même venant d’un rappeur aussi prolifique. La mise en place du confinement aurait ainsi pu laisser penser que le marseillais profite d’être enfermé pendant des semaines pour enregistrer et publier un nombre conséquent de titres inédits. Prenant son mal en patience, le marseillais a pourtant déclaré préférer patienter jusqu’à la sortie de La Machine, convaincu par la qualité de ce projet, tout en restant fidèle à lui-même puisqu’il a décidé au dernier moment de publier un double-album plutôt qu’un album simple, s’estimant incapable de supprimer certains titres de la tracklist. 

Vingtième projet officiel de Jul en six ans (!), le double-album La Machine ce vendredi 19 juin. Avec cette sortie, quelques interrogations subsistent (ce projet sera-t-il vraiment supérieur aux 19 précédents ?), mais aussi et surtout beaucoup de certitudes. Sur le plan du contenu, on s’attend donc à quelques tubes (type Tchikita, Mon Bijou), quelques titres purement axés rap (type Coup de genoux ou Cassage de nuques), des moments d’introspection, d’autres plus légers, quelques prises de risques et beaucoup de morceaux à la Jul, à mi-chemin entre reggaeton, variété française et eurodance. Sur le plan de la réception de l’album, on s’attend à peu de surprises : un disque d’or en quelques semaines (voire moins), une fan-base à nouveau convaincue, et des détracteurs toujours aussi hermétiques à son style. 

Avec une discographie aussi fournie et un rythme de publication si soutenu depuis six ans, cette régularité extrême sur le plan des chiffres (ventes uniquement avant 2016, puis streaming) défie la logique et surtout les études de marché des maisons de disques. La proposition artistique, certes renouvelée par petites touches, reste la même dans les grandes lignes, et ne peut expliquer à elle seule que chacun de ses albums depuis six ans ait été certifié au minimum platine. 

Plus le temps passe, plus il est impossible à détester  

Depuis ses débuts, tout le secret de la réussite de Jul tient dans son apparente simplicité : celle de sa musique, avec des beats parfois minimalistes ; celle de sa communication, gérée de façon très directe sans aucun calcul ; celle de ses textes, d’une sincérité touchante ; celle de son look, plus orienté Asics-Decathlon que Gucci-Fendi. Cet équilibre naturel entre toutes les facettes du personnage aboutit d’année en année à l’augmentation continue de son capital-sympathie. Quand Jul répond très gentiment à une fan qui se scarifie en lui conseillant d’arrêter ou qu’il invite une fille qui lui envoie des nudes à se trouver quelqu’un qui la respecte, il le fait purement et simplement car il est humain et qu’il se sent responsable -là où d’autres rappeurs auraient plutôt tendance à profiter de leur statut, mais ce n’est pas la question. 

Si ces micro-événements font figure de détails dans la communication de Jul, ils s’accumulent et ancrent dans l’esprit du public l’image d’un rappeur attentionné, à l’écoute, proche de ses fans. Si l’on ajoute à son dossier ses actes caritatifs, son refus d’entrer dans le jeu des clashs, ses albums gratuits, ou encore l’absence de mise en scène de sa vie, on se rend vite compte que Jul est un personnage impossible à détester. Les auditeurs hermétiques à sa musique existent encore, bien entendu (et heureusement), mais plus le temps passe, plus ses détracteurs se rendent compte de la sympathie du personnage et surtout de sa sincérité. 

Des tubes réguliers  

La majorité des albums de Jul sont construits sur le même schéma : beaucoup de titres, dont certains passent quasiment inaperçus pour la masse des auditeurs, quelques titres forts, et toujours une poignée de hits qui portent l’ensemble vers le haut. Quoi que l’on pense de sa musique au sens large, il est en effet impossible de nier le sens inné de Jul pour les tubes : que ce soit en solo (Tchikita, Folie, Wesh Alors) ou lorsqu’il est invité en featuring (Dybala feat Maes, Moulaga feat Heuss, Maria feat Ghetto Phénomène), le marseillais trouve toujours la bonne accroche pour toucher un maximum d’auditeurs. Il peut s’agir d’une prod dont l’efficacité tient dans son minimalisme, d’une mélodie entêtante, d’un refrain qui fait mouche, mais le constat est toujours le même : la puissance de ses tubes lui permet de d’accompagner les auditeurs toute l’année, y compris lors des périodes où son actualité est moins forte. 

Un public qui continue à s’agrandir  

L’excellente gestion de son image publique, les multiples preuves de sa capacité à kicker comme un vrai vétéran, les bonnes performances en featuring, l’absence totale de beefs avec d’autres rappeurs : au fil des années, Jul a su s’attirer le respect et la sympathie d’auditeurs qui étaient pourtant hermétiques à son style musical. Par ailleurs, les nombreuses évolutions connues par le rap français ces dernières années sur le plan des sonorités ont poussé la frange du public la plus réfractaire à sa musique à s’ouvrir. En conséquence, on se retrouve aujourd’hui avec des fans de rap trentenaires qui raillent le travail de Jul depuis 2014 mais se mettent aujourd’hui à apprécier le personnage puis à trouver de quoi les satisfaire au sein de sa discographie. D’année en année, Jul maintient non seulement une fan-base énorme et impliquée, mais continue à conquérir un nouveau public et à toucher de plus en plus de monde. Dernier témoin en date de sa capacité à toucher du monde au delà de son propre terrain, Michel Polnareff lui même s’est pris de passion pour son travail. 

Une formule inchangée mais efficace   

Après vingt projets et presque un millier de morceaux au compteur, Jul s’appuie forcément sur quelques constantes et réutilise d’un album à l’autre un certain nombre d’ingrédients. De façon péjorative, et pour paraphraser un vieux moment de racisme ordinaire à la télévision française, on pourrait le dire ainsi : rien ne ressemble plus à un album de Jul qu’un autre album de Jul. Evidemment, le marseillais sait se mettre à jour, expérimenter, et varier les sonorités. Un simple coup d’oeil à la tracklist du dernier album en date, C’est pas des LOL, suffit pour s’en rendre compte : on passe de six minutes de kickage (6.35) à un tube d’été (Ibiza) puis à une balade guitare-voix (J’ai passé l’âge) avant d'enchaîner sur une chanson d’amour aux accents latins (Mon bébé d’amour). Si les surprises ne sont jamais totalement exclues, on sait donc grossièrement à quoi s’attendre quand on lance un de ses albums. Pas de mauvaises surprises, donc : à partir du moment où l’on a pu accrocher à l’un de ses projets, on peut se lancer les yeux fermés dans l’écoute du reste de sa discographie. 

Des prises de risque qui fonctionnent  

Cité quelques lignes plus haut, le titre J’ai passé l’âge (extrait de l’album C’est pas des LOL) est l’un des nombreux exemples de ce que Jul sait faire lorsqu’il sort de sa zone de confort. S’il remet sur le tapis quelques-unes de thématiques chères à Jul (l’amitié, la trahison, la fidélité à soi-même et aux autres) sa forme est empruntée à la chanson française. Ce n’est évidemment pas une première au sein de sa discographie (dans un genre proche, on peut citer En Quarantaine sur La Zone en Personne ou Comme les gens d’ici sur La tête dans les nuages), mais l’idée est de rappeler que Jul sait sortir des pistes balisées et s’aventurer sur des terrains difficiles d’accès. Mieux : le nombre faramineux de titres publiés chaque année lui offre une certaine marge d’erreurs, puisque même en cas de loupé, les sons les moins bons seront noyés dans la masse et effacés par le poids des véritables tubes. 

De la même manière, reprendre directement ou indirectement des grands classiques de variété française (Nuits de Folie, Les Démons de Minuit) est en réalité une démarche extrêmement risquée. Derrière l’apparente facilité (on reprend un air déjà ancré dans la tête des auditeurs), le revers de la médaille peut s’avérer terrible : rejet de la part du public rap qui a longtemps honni la variété, rejet de la part des fans de variété qui ne veulent pas voir leurs vieux tubes mis à jour, et gros risque de ridicule en reprenant des titres aussi kitch. Jusqu’ici, chaque reprise a été couronnée de succès, permettant même à Jul de se poser en dernier défenseur d’un patrimoine musical qui aurait tendance à tomber dans l’oubli. 

Des attaches au rap plus traditionnel  

L’argument fait toujours frémir la frange la plus conservatrice du public rap, mais malgré le succès spectaculaire de ses tubes aux accents reggaeton, variété française, eurodance ou autres, Jul s’est toujours attaché à maintenir un lien avec sa base purement rap. Que ce soit ses albums ou par le biais de freestyles, le marseillais prend toujours le temps de poser de longs 16, 32 voire 48 mesures sans le moindre filet de chant autotuné. Sans forcément s’attarder sur des structures de rimes extrêmement complexes ou des enchaînements superflus de multisyllabiques, il démontre à chaque fois qu’il est capable de kicker pendant de longues minutes comme n’importe quel rappeur des générations qui l’ont précédé. Surtout, Jul met à profit ces titres pour faire ce qu’il sait faire de mieux : laisser son coeur s’exprimer, et livrer des textes très terre-à-terre gorgés de sincérité. Ce faisant, il renforce continuellement son lien avec les auditeurs les plus attachés aux codes du rap traditionnel, mais surtout, il continue à entretenir sa machine. De trop nombreux rappeurs passés au chant ont perdu leurs fondamentaux au fil du temps par manque de pratique, ce qui ne risque donc pas d’arriver à Jul. 

Un cercle vertueux  

Alors que la formule atypique de Jul a pu laisser penser à ses débuts qu’il ne s’agirait que d’un feu de paille, les années ont prouvé que le rappeur marseillais était capable de durer, de se stabiliser, mais aussi de continuer à gagner en popularité. Son extrême productivité, loin de lasser son public, agit comme un rappel constant de ses acquis, tout en lui permettant d’innover par petites touches. Sa gestion impeccable (d’autant qu’elle ne s’inscrit dans aucun calcul) sur le plan de l’image ne cesse de renforcer sa position et d’imposer le respect, y compris à ses plus féroces détracteurs. En somme, plus le temps passe, plus la carrière de Jul s’inscrit dans la durée.