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"Jours de Gloire" : le rap donne de la voix pour la République française
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Akhenaton - concert festival Les Vieilles Charrues (Fred Tanneau) + Abd Al Malik - défilé Channel à Paris (François Guillot) + Oxmo Puccino - concert festival Du Bout du Monde (Loic Venance)
Akhenaton - concert festival Les Vieilles Charrues (Fred Tanneau) + Abd Al Malik - défilé Channel à Paris (François Guillot) + Oxmo Puccino - concert festival Du Bout du Monde (Loic Venance) ©AFP

"Jours de Gloire" : le rap donne de la voix pour la République française

Oxmo Puccino, Akhenaton, Abd Al Malik, Grand Corps Malade et l’instigateur du projet "Jours de Gloire", Sébastien Boudria nous parlent du projet, ainsi que de leur vision de la République française.

Nous sommes d’accord, 2020 n’est clairement pas une année dont on aimera se souvenir. Pourtant, en dépit des moments difficiles que nous traversons actuellement, cette année est importante, car elle marque de nombreux anniversaires pour la République française. Les 80 ans de l’appel du 18 juin du Général De Gaulle, les 50 ans de sa disparition ou encore les 130 ans de sa naissance et les 150 ans de la proclamation de la IIIeme République par Léon Gambetta... Autant d’éventements marquants qui se rejoignent et qui coïncident avec la sortie de Jours de Gloire.

Mais au-delà de la symbolique temporelle évidente qui ressort de ce projet, force est d’admettre que celui-ci est résolument d’actualité. Entre la crise sanitaire, la recrudescence des attentats terroristes et un niveau de défiance jamais vu vis-à-vis des médias et de nos gouvernants, notre République est plus que jamais mise à l’épreuve. En cela, Jours de Gloire tombe à pic.

République française mon amour

Intitulée dans son entièreté Jours de Gloire : nos vies n’auront pas été vécues en vain, cette œuvre positive, fédératrice, et plus que jamais d’actualité autour de laquelle tous les Français, quels que soient leurs parcours et leurs origines, peuvent se reconnaître et se retrouver, est à l’initiative de Sébastien Boudria, un compositeur, professeur de musique au conservatoire, amoureux d’Histoire et de la République. Son idée est simple : compiler une vingtaine de textes et de discours de 1789, date de la Révolution française à nos jours et les mettre en musique pour honorer les valeurs de notre République. « Depuis tout jeune, je me sens enfant de la République. Je viens d’un milieu modeste, mais j’ai eu la chance que des professeurs à l’école me tendent la main, m’élèvent intellectuellement et me donnent accès à la culture. Même si notre République n’est pas parfaite, grâce à elle, nous avons des droits, nous avons accès à la Sécurité Sociale, à l’instruction. Pour tout ce qu’elle m’a apporté, j’ai voulu lui rendre hommage ».

Histoire de donner du poids à sa démarche et pour sublimer ses compositions, il a fait appel à de nombreuses célébrités françaises du spectacle pour interpréter à leur manière, avec leur propre sensibilité, quelques textes et discours fondateurs de notre histoire politique contemporaine. Des paroles et des mots sages évocateurs d’une évidence : celle que la République française ne s’est pas construite en un jour.

Rappeler et défendre les valeurs républicaines ? Certains rappeurs ont évidemment décidé d’embrasser la cause. Ils sont au nombre de quatre et ont la part belle sur ce projet réunissant au total 19 artistes : le narrateur Grand Corps Malade, Oxmo Puccino, Abd Al Malik et Akhenaton. «Je ne suis pas du tout ce genre d’artiste qui est un peu dans sa bulle, loin de tout, non non, je suis un citoyen. A chaque époque, il est bien de défendre ces belles valeurs de la République. Liberté, égalité, fraternité, on doit à tout pris les défendre, peut-être encore plus en ce moment…__», affirme Grand Corps Malade.

Une narration musicale et chronologique

Évidemment, les textes n’ont pas été choisis au hasard. Afin de rendre la narration cohérente, chacun d’eux a été sélectionné et classé dans un ordre chronologique, dans le sens de l’histoire. Un découpage effectué en trois chapitres, chacun révélateur des états d’esprit de leur époque.

Le premier, De l’audace ! , est une référence au discours de Danton prononcé le 28 août et 2 septembre 1792 à l’Assemblée législative. Car il fallait de l’audace pour remplacer la monarchie, ce régime politique historiquement installé en France depuis le VI eme siècle avec Clovis. Du génie ! était ensuite nécessaire pour embellir la République naissante de nouveaux droits fondamentaux, comme celui des femmes, du peuple ou encore du travail. Enfin, "du courage !" : ce sentiment était effectivement indispensable pour que la République ne plie pas face aux deux guerres mondiales du XXeme siècle et aux attaques terroristes qui gangrènent notre nation de ces dernières années.

Par ailleurs, le récit est également entrecoupé d’interludes interprétés par Grand Corps Malade et son slam poignant. En comptant l’introduction, elles sont au nombre de cinq. Chacune fait écho à un principe nouveau consacré par les cinq républiques de notre Histoire. Une bien belle manière de nous rappeler que la France est une République, sociale, laïque, indivisible et démocratique.

C’est ainsi qu’après le douloureux rappel de Grand Corps Malade des attentats de janvier 2015 qui ont décimé la rédaction de Charlie Hebdo, ce récit républicain et musical débute sur un extrait de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen énoncé par l’acteur Reda Kateb.

Pour ce qui est de nos rappeurs, Abd Al Malik est la voix de notre hymne national, « La Marseillaise ». Il rappelle : « Plus que jamais on doit se fédérer autour de ce texte. Ok, il y en a qu’ils le trouvent violent, etc. Mais symboliquement, c’est hyper important ».

Arrive plus tard Akhenaton, qui reprend avec conviction un extrait du décret de Victor Schoelcher, abolissant l’esclavage dans les colonies françaises en 1848. Forcément, étant lui-même rappeur, issu d’une famille italienne, et enfant de Marseille, ville connue pour être terre de multiculturalisme, il apporte une réelle force de lecture à ce texte. Il rappelle : "L’esclavage est un drame planétaire qui est sûrement le plus grand crime contre l’humanité de l’Histoire. On arrive à chiffrer entre 20 et 40 millions de morts parmi les esclaves africains déportés vers les Amériques. C’est important que les gens sachent réellement ce qui s’est passé dans l’Histoire ».

Viens ensuite Oxmo Puccino qui livre une interprétation poignante de la célèbre "lettre aux instituteurs et institutrices" de Jean Jaures. Lettre qui, au même titre que celle d’Albert Camus à Monsieur Germain interprétée par -M- dans Jours de Gloire, a d’ailleurs été lue partiellement lors de l’hommage à Samuel Paty, le professeur d’Histoire assassiné par un terroriste islamiste.

Avant même ce tragique événement, Oxmo tenais à nous rappeler à tous, l’importance et le mérite d’un professeur : "Moi, j’ai toujours vu les enseignants comme des héros parce que c’est dans leurs mains que se trouve  le futur de nos enfants. Si on calcule bien, les enfants passent plus de temps à l’école qu’avec leurs parents. On l’a vu récemment, avec les événements, que c’était compliqué de donner des cours aux enfants. Alors imaginez des personnes qui font ça avec 30 enfants en même temps. Il y a quelque chose d’héroïque quoi, voilà. En plus des traces que ça laisse… Moi je sais que mes connaissances, la culture que j’ai, ne seraient pas la même sans la rencontre de quelques professeurs qui étaient en fait des gens extraordinaires"__.

La République : un échec politique ?

Même si nous affirmons aimer profondément notre pays, il est évident que nous oublions trop facilement ses valeurs, notamment les aspects fondamentaux de notre république. Et il suffit d’écouter une fois ce projet pour s’en rendre compte. Bien que ce phénomène soit aisément explicable par le rythme de plus en plus effréné de nos vies et les pressions incessantes de notre quotidien, Sébastien Boudria affirme que ce ne sont pas les seules raisons à cela.

Pour lui, les politiques sont également à blâmer : "Il est évident que l’époque sombre que nous vivons est propice à l’enfermement sur soi. Mais le véritable problème, c’est que les valeurs de la République sont mal transmises par nos dirigeants__. Il n’y a pas de pédagogie. On interdit la vente de livres et la musique car on juge cela non-essentiel ? Il ne faut pourtant pas avoir fait l’ENA pour comprendre que l’adoption des valeurs républicaines passe par la culture, l’école et l’éducation".

Un problème également souligné par Akhenaton. Il affirme que si la France du papier est rayonnante, celle du réel l’est beaucoup moins : "La politique d’un pays est déterminée par ses dirigeants. C’est la dimension de ceux qui nous gouvernent qui doit donner son rayon à la France. S’ils sont petits et mesquins, en parlent d’ensauvagement ou en faisant des lois qui entretiennent la division au lieu de jouer sur l’apaisement, on aura une société petite et mesquine, on s’enfonce et on reviendra à la République bananière".

Pour éviter cela, Abd Al Malik plaide pour une revalorisation des valeurs républicaines. Un enjeu pour lequel nous avons selon-lui, tous un rôle à jouer. "Pour inspirer la jeunesse, si on parle des valeurs républicaines et bien d’abord, on doit les incarner. Pour moi, la République, ça doit être une expérience vécue. Ce n’est pas juste un concept__".

Jours de Gloire, un projet d’utilité publique

C’est pourquoi Sébastien Boudria a pensé Jours de Gloire, comme un projet d’utilité publique. Il somme ainsi Jean-Michel Blanquer, Ministre de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports de faire en sorte que ce disque soit écouté dans les écoles et que le livre d’or qui l’accompagne soit lu afin que les textes fondateurs de la République soient transmis d’une manière plus ludique aux élèves.

Il est vrai qu’il peut être difficile de parler de sujets comme l’Histoire ou la République aux plus jeunes. Malgré tout, le compositeur est convaincu que la musique et l’art de manière générale, sont des support de choix pour transmettre des valeurs : "J’ai eu des retours de quelques professeurs qui ont fait écouter ces textes dans leurs classes. Les élèves étaient immédiatement intéressés car ceux qui faisaient passer le message étaient des personnalités qui leur parlaient".

Pour Oxmo, la transmission ce n’est pas tout. Il faut aussi parler de connaissance : "Aujourd’hui, la connaissance, elle est accessible et tout de suite, et je pense que tout passe par là, par la connaissance. Savoir de quoi on parle, où on se situe. Pouvoir discuter, échanger, demander, répondre, poser les bonnes questions... Ça commence par la connaissance"__.

En attendant de prochains jours de gloire et des lendemains meilleurs, ce projet nous rappelle à tous qu’il est de notre devoir de défendre, coûte que coûte, notre République et ses valeurs, car rien n’est jamais acquis. Cette leçon, l’Histoire nous l’a enseignée à maintes reprises, pourtant, nous l’avons bien souvent apprise à nos dépens.

Jérémie Léger