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Isha, la vie continue d’augmenter
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Isha (DR)
Isha (DR)

Isha, la vie continue d’augmenter

Isha livre aujourd’hui son premier album, intitulé Labrador Bleu. Un projet très attendu, qui constitue une étape majeure dans sa carrière.

Un premier album abouti   

Avec la trilogie La Vie Augmente entre 2017 et 2020, Isha s’est imposé comme l’un des profils les plus singuliers de la scène rap francophone. Les pieds à Bruxelles mais la tête à New-York, le belge a construit en trois projets un univers oscillant entre lumière et ténèbres. Alors que l’on pensait que l’année 2021 serait celle du décollage définitif, il nous a tous pris à revers avec “Faites pas chier, j’prépare un album”, un projet intermédiaire dont la sortie a été expliquée de manière surprenante : “j'étais sur la fin de l'album, j'me suis réveillé un matin, j'ai voulu tout jeter et recommencer à zéro. Finalement, j'ai gardé le meilleur et j'vous offre cet EP. 

Il a finalement fallu attendre ce 15 avril 2022 pour enfin découvrir son premier véritable album. A deux mois de son trente-sixième anniversaire, Isha ouvre donc un nouveau chapitre de sa carrière avec Labrador Bleu, un album qui ne peut que correspondre à 100% à sa vision -dans le cas contraire, on aurait eu droit à un Faites pas chier, j’prépare un album volume 2. 

Isha a percé tard dans le rap, à plus de trente ans. Les trois premières décennies de sa vie sont jalonnées par de nombreuses d’histoires tragiques. Violence, deuils, trahisons, alcool : pendant longtemps, il est happé par un “cercle infernal”, comme il le décrit lui-même. Il perd des proches, est poignardé par un ami, et entend sa mère lui répéter qu’il ne dépassera pas les 25 ans. Aujourd’hui, le rappeur s’appuie sur ce parcours chaotique, dont il a tiré des leçons et une philosophie de vie, pour faire de sa musique à la fois une thérapie personnelle, une voie de transmission de meilleures valeurs aux jeunes auditeurs, et un constat du monde qui l’entoure. Ce nouvel album en est une nouvelle illustration. 

Le titre, Labrador Bleu, énigmatique à première vue, correspond à la couleur du granit utilisé pour la pierre tombale de son grand frère, disparu il y a trois ans. Si l’album traite d’autres thématiques que celle du deuil, Isha continue à raconter les drames qui se déroulent autour de lui (j’prie pour mon pote qui a pris une balle dans l’ventre, j’espère qu’il va revoir ses enfants). 

Entre ombre et lumière  

Les moments tragiques sont heureusement contrebalancés par des passages plus lumineux. Dans ce le décor fait de ténèbres et de ruelles mal famées, le belge égaye l’ensemble avec des touches d’humour bienvenues. L’exemple le plus évident est bien sûr le titre Frigo Américain, extrait de La Vie Augmente Vol.1, un morceau entièrement dédié à la gloire de cet objet a priori banal, mais qui a littéralement fait fantasmer Isha dans sa jeunesse (j'me vois encore caresser ses portes chromées : une sorte de métal qu'on trouve que sur les bécanes / Ses poignées étaient fermes comme les fesses d'une sprinteuse professionnelle). 

En dehors de ce titre, le rappeur a tendance à distiller des phases inattendues dans de nombreux morceaux, on pense par exemple à ce surprenant “rien qu’ils nous guettent comme des marsupiaux” posé en plein milieu de La réincarnation de Biggie, premier extrait dévoilé de Labrador Bleu. 

Alors qu’il dispose déjà d’une écriture très singulière et qu’il constitue un profil bien atypique, Isha a entrepris une mue artistique lors de l’enregistrement de cet album. Il a évoqué la question au cours de l’émission Mouv' Rap Club avec Pascal Cefran, DJ Serom, Laure et Ismaël Mereghetti cette semaine : il a bouleversé ses méthodes de travail, et il enregistre désormais phrase après phrase, sans écrire ses textes. Une technique déjà expérimentée par Notorious Big, Oxmo Puccino ou Salif, et qui permet de proposer des couplets plus instinctifs, plus aérés, avec une énergie différente en comparaison avec les morceaux très écrits. Une prise de risque assez forte pour un rappeur jusqu’ici réputé entre autres pour la qualité de sa plume, mais qui lui permet d’être plus libéré, moins enfermé dans des schémas d’écriture trop rigides. En résulte des titres à la construction plus élastique, à l’image de La Réincarnation de Biggie, qui dégage une énergie désinvolte proche d’un freestyle. 

Un artiste en perpétuelle évolution  

Ce n’est pas la première fois qu’Isha opère un changement important dans sa façon de produire. Les titres publiés lors de sa première partie de carrière dans les années 2000, alors qu’il évoluait sous le nom de Psmaker, sont tellement éloignés de ceux de Labrador Bleu que l’on pourrait se demander s’il s’agit bien du même rappeur. Isha a compris qu’il fallait parfois tuer ses anciennes habitudes ou ses anciennes méthodes de travail pour progresser. 

Avec Labrador Bleu, le rappeur bruxellois referme définitivement la page La Vie Augmente, et ouvre un nouveau chapitre de sa vie. Une fois l’étape ô combien importante du premier album franchie et la pression relâchée, il va pouvoir s’atteler à des projets plus légers, comme ce fameux projet commun avec Limsa d’Aulnay, annoncé depuis quelques semaines. Comme Isha, Limsa est un vétéran qui a percé sur le tard. Comme lui, il a remis le pied à l’étrier avec une trilogie, et comme lui, ses textes très introspectifs oscillent entre le récit des moments durs et un humour très décomplexé. 

Après avoir failli se perdre définitivement, être passé à deux doigts de sombrer définitivement dans ses vices, Isha a su retrouver la lumière et aller de l’avant. Avec une carrière désormais installée sur de bons rails, il est devenu en quelques années l’un des rappeurs les plus intéressants de la scène belge, et même de toute la scène francophone. A bientôt 36 ans, Isha a l’avenir devant lui.