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Infinit’ : l’ancien rookie devenu infiniment grand
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"Ma vie est un film 2" d’Infinit’
"Ma vie est un film 2" d’Infinit’

Infinit’ : l’ancien rookie devenu infiniment grand

Sorti le 27 mars dernier, "Ma vie est un film 2" d’Infinit’ est le premier album d’un artiste qui a, de gré ou de force, pris son temps sur presque une décennie pour forger sa musique selon ses exigences et ses goûts. Retour sur le parcours du “zin” venu "tout le faire".

“J'ai voulu arrêter le rap plusieurs fois ces dernières années… Finalement j'ai continué et j'ai enregistré #MaVieEstUnFilm2 comme si c'était mon dernier projet. J'ai tout mis là-dedans”. Ce tweet posté par Infinit’ deux jours avant la sortie de son album n’est pas un mouvement putassier de promotion.

Après moins d’une quinzaine d’années de parcours dans le rap, Infinit’ ne vend pas des albums par milliers, n’a toujours pas son nom affiché sur les grandes salles de concerts, et pourrait en effet avoir bien des raisons de raccrocher. Pourtant le rappeur d’Antibes, dans les Alpes-Maritimes, continue depuis sa première mixtape en 2011 à se faire sa place et construire sa réputation de rappeur hors pair, couplets après couplets, disques après disques. “J'arrive classique comme une paire de Cortez, une veste North Face, une scène de Scorsese ou un texte de Ghostface”, dit-il dans D’En Bas, premier extrait de Ma vie est un film 2, qui ouvre d’ailleurs le disque. Il y a en effet une sorte de classicisme dans la musique d’Infinit’, un goût pour un sens de la rime et de la frime hérité des plus flamboyants rappeurs new-yorkais et français - il cite pêle-mêle Nubi, Cam’ron, Dany Dan, Max B ou, évidemment, son mentor Veust comme influences. Pourtant, sur sa discographie solo couvrant quasiment les dix dernières années, il a aussi prouvé qu’il pouvait évoluer, capter l’air du temps sans trahir son identité artistique aux grès des modes. Et si les sorties éparses de ses débuts ont donné l’impression qu’il restait un éternel rookie (au moins jusqu’à 2017 et son EP NSMLM), son dernier opus est un coup d’éclat qui en fait sans doute, déjà, un des MVP de cette année 2020.

“Le rookie le plus validé par les vétérans”

Infinit’ n’est pas seulement le “mélange de tous les films qu’[il a] vu, des livres qu’[il a] lu, des kilos qu’[il a] fumés, des litres qu’[il a] bus”, comme il l’affirme sur Cru, en 2017. Il est aussi le produit d’une scène maralpine vivace depuis maintenant deux décennies. Alors qu'adolescent il écrit ses premières rimes, au début des années 2000, plusieurs rappeurs de la grande aire urbaine entre Cannes et Nice sont alors signés sur le label 361 Records créé par Akhenaton d’IAM. Après avoir rappé dans l’underground du Sud-Est à la fin des années 1990, Chiens de Paille, Coloquinte et Mic Forcing bénéficient de cette signature pour se faire connaître d’un plus large public, à des degrés divers. Réunis dans le collectif Napalm, ils sortent un EP inspiré par les musiques du film Les Rivières pourpres et tournent sur scène avec AKH ; on peut entendre certaines d’entre eux dans le Live aux Docks du Sud aux côtés de l’autre groupe emblématique du label, les Marseillais des Psy 4 De La Rime.

À la fin de leurs liens contractuels, beaucoup retournent travailler en indépendant, dont Veust. Membre de Mic Forcing, rappeur à la voix ogresque et à la punchline redoutable, le rappeur de Vallauris va créer avec un ami, le basketteur Luc-Arthur Vebobe, le label D’En Bas Fondation. Une structure indépendante qui va voir défiler toute une nouvelle génération d’artistes du même coin que lui (Gak, Jason Voriz, Jehnia, Millionnaire, etc.), et surtout un tout jeune Infinit’. “Quand j’ai commencé à rapper, je ne connaissais personne qui était dans le rap, racontait-il dans l’émission La Sauce sur OKLM Radio en 2018. Quand j’ai su que Veust faisait des ateliers d’écriture, je me suis dit que j’allais y aller. Il est plus âgé, on a dix ans d’écart, c’était un grand pour moi : il avait déjà signé avec La Cosca, il avait fait des B.O. de films. À la fin, on s’est retrouvé, il m’a proposé de rejoindre D’En Bas Fondation. Du coup on a squatté… Je vivais presque chez lui !. Une filiation qu’il assume depuis toujours, encore aujourd’hui. Le 5 février dernier, il tweetait : “ça fait un moment que j'ai plus l'âge d'être le petit de quelqu'un mais si y'en a un qui m'a montré l'exemple c’est bien lui, sans l'avoir rencontré j'en serais pas là aujourd'hui”. Et dès 2011, Infinit’ rappait déjà : “enfoiré, Veust m’a passé le flambeau, m’a dit “met les à l’amende et va chercher ta Lambo”. Si aujourd’hui Infinit’ peut courir, c’est en partie parce que tous ses aînés ont marché et trébuché dans une industrie du rap à la fois compliquée pour ces rappeurs si éloignés de la capitale, à une époque de crise de l’industrie du disque.

Après des premières apparitions sur des compilations locales (Rien qu’on charbonne Vol. 2), le “jeune boeuf”, comme il est surnommé, sort ses première mixtapes à son nom : HDS Vol. 1 (pour “Haute Définition Sonore”) en 2011, puis Ma vie est un film en 2013. Des disques fidèles à leur format : anarchiques, remplis d’énergie et de volonté d’en mettre plein la vue sur des productions sommaires mais efficaces. Mais il y a déjà en germes ce qui va faire la réputation d’Infinit’ : les rêves d'ascension sociale, les angoisses recrachés dans des volutes de THC, le mode de vie mi-flambeur mi-charbonneur, la défiance envers l’autorité. Si le style d’Infinit’ n’est pas encore aussi affûté qu’il le sera par la suite, son insolence et son aisance sont déjà palpables, alors qu’il n’écrit aucun texte. “Je fais tout de tête”, déclarait-il chez l’Abcdr du Son au moment de la sortie de Ma vie est un film. “Dès qu’on me donne un bon instru, je le mets dans mon téléphone, je la fais tourner pendant la journée et les idées viennent. Je trouve deux rimes, quatre rimes, je les répète, je trouve la suite… C’est un processus continu. J’ai écrit au début mais j’ai arrêté de fonctionner comme ça dès mon premier projet”.

Surtout, ces premières sorties lui permettent de nouer de nouvelles relations. Via Jason Voriz, il rencontre Seth Gueko, qui ne tarit pas d’éloges pour Infinit’ alors qu’il sort son album Bad Cowboy. Mais une rencontre va être encore plus déterminante : celle avec Alpha Wann. Le rappeur de 1995 aurait, d’après Infinit’, connecté avec lui après avoir entendu le morceau Roue en lève sur HDS Vol. 1. En résulte une collaboration pour la mixtape suivante avec le titre Cigarette de Joie. “Avec Alpha Wann, dès qu’on s’est connecté en 2012, j’écoutais ce qu’il faisait et je me disais “ok, je comprends son délire”, racontait Infinit’ en 2017 au magazine SURL. “On a une vision du rap commune. Même si parfois, on aime des trucs différents, on a tous les deux de l’admiration pour les gros rappeurs, les gros textes, les gros couplets, qu’ils soient français ou cainris”. Cette rencontre va être déterminante pour Infinit’ : lorsque, quelques années plus tard, Alpha Wann et Hologram Lo, DJ et producteur de 1995, créent leur label Don Dada, ils lui expriment leur souhait de travailler avec le rappeur du 06, ce qui se concrétisera quelques années plus tard. 

Une autre collaboration va d’abord être concluante pour Infinit’. DJ Weedim a quelques années d’écart avec Karim, il est même plutôt de la génération de ceux qui l’ont parrainé. Il a un point commun avec Infinit’ : lui aussi est originaire des Alpes-Maritimes, de Nice, mais a longtemps officié sur Paris comme DJ dans des soirées, toujours à l’affût des nouveautés du rap US. Il se tourne ensuite vers la production, et en 2014, ses nombreux instrumentaux sur L’Orgasmixtape d’Alkpote lui permettent se faire signaler comme un des nouveaux faiseurs de son talentueux, en prise direct avec les évolutions de la trap d’Atlanta. Avec lui, Infinit’ enregistre alors un titre : Christian Estrosi. Sur l’extrait de son futur EP Plusss, Infinit’ mêle ses rêves d’épicurien (“J'aime le sexe, le pouvoir et l'argent, j'te l'ai dit je rentre pile dans vos clichés”) avec un mépris déguisé des institutions et un rappel de l’envers du décor de l’image de carte postale de la côte d’Azur (“Comme Estrosi les petits de chez moi pilotent les deux roues et t'arrachent ton sac pendant qu'ils stoppent au feu rouge”). Avec une pointe de dérision mais jamais injurieux, le morceau fait du premier édile de la capitale Azuréenne une icône de self-made man (“J’ai aucun diplôme comme Christian Estrosi, mais j’veux devenir maire comme Christian Estrosi”).

Mais le contexte est particulier en cet été 2014 : en pleine coupe du monde de football, Christian Estrosi fait polémique en prenant un arrêté interdisant de brandir des drapeaux étrangers sur la voie publique. Le maire alors UMP défend l’ordre publique ; ses opposants l’accusent de racisme envers les citoyens d’origines étrangères. A-t-il peu goûté cette légère satire par un rappeur du coin d’origines algériennes ? L’ancien ministre poursuit Infinit’ pour diffamation et atteinte à la dignité d’un haut-fonctionnaire en juillet 2014. Avant le jugement, les tensions reprennent un an plus tard lorsque Infinit’ accuse la mairie de Nice de lui avoir interdit de jouer sur scène lors d’un concert de Nekfeu. En 2016, Infinit’ sera finalement relaxé par le tribunal correctionnel de Nice. Entre temps, le rappeur a sorti en avril 2015 Plusss, son EP enregistré en quelques jours avec DJ Weedim. Un disque sur lequel Infinit’ gagne encore encore un peu plus en facilité dans le flow sur les instrus trap de Weedim, mais dont l’ensemble va être éclipser par toute l’affaire Christian Estrosi, devenu Christian E. et décliné dans un remix collectif savoureux, intergénérationnel et transrégional, avec Alpha Wann, Nekfeu, Alkpote, Greg Frite, Millionnaire, Jeune Zmaël, Eff Gee et Mr Agaz.

Le sens de la mesure

Infinit’ aurait pu plonger dans le bruit médiatique de la polémique, chercher la célébrité plus que la reconnaissance. Ou peut-être aussi mal vivre cette soudaine mauvaise publicité. S’il a conscience que cette affaire lui a permis de se faire connaître à un plus grand nombre (le remix de Christian E. est toujours, à ce jour, l’un de ses clips les plus vus sur YouTube), il préfère charbonner. “Ça ne sert à rien de profiter du buzz s’il ne t’amène pas à quelque chose de lourd et de carré”, disait-il chez SURL, avec la mesure qui le caractérise. “J’aurais pu sortir un projet six mois après Plusss, mais il y a eu des imprévus. Donc je me suis dit, autant peaufiner. Je voulais sortir le projet dans de bonnes conditions, qu’il soit encadré, qu’il y ait une promo”. Et cet encadrement, c’est le label Don Dada qui va le lui apporter.

Après deux ans de relative discrétion (des featurings avec Eff Gee et Sneazzy, un Que des trous avec Veust en 2016), Infinit’ revient en juin 2017 avec son deuxième EP, NSMLM - référence à une tirade rageuse du film La Haine, adressée au maire de la ville fictive où vivent Hubert, Saïd et Vinz. Le clin d’oeil est parfait. Avec cet EP, Infinit’ incarne alors une pensée d’Oxmo : “jamais parti mais toujours de retour”. Déjà six ans qu’il avait sorti sa première mixtape, et pourtant, quand d’autres carrières se sont envolées en un temps plus réduit, il donnait l’impression de repartir sur de nouvelles bases après des premières années prometteuses mais chahutées. “Quand je fais de la musique, je fais un truc que moi j’aimerais écouter, comme si c’était pas moi qui l’avais fait”, expliquait-il au VRF Show. “Je crois pas qu’il faut essayer de faire des singles : la musique, c’est de la magie. Il ne faut pas calculer.

Sur NSMLM, Infinit’ est plus que fidèle à lui-même : il reboote la machine et effectue une mise à jour du rap qu’il proposait. Un sens du style, du trait d’esprit qui cogne et des jeux sur les rimes qui donnent enfin corps à des textes plus poussés, des images plus vives (“J'ai qu'à ouvrir la bouche pour envoyer d'l'Amérique. Expert en balayage comme les employés d'la mairie”) ; des doigts d’honneur plus bravaches aux élites (“Rien ni personne ne me force à voter : l'Elysée, c'est pas la porte à côté. Tous ces fils de pute en costard brodés esquivent le hebs comme la corde à sauter”) ; des éclairs de lucidité (“J'veux peser comme Pavarotti ou Madame Rotschild, mais j'me construis une prison avec un tas d'barreaux d'shit”) ; un sens de l’humour mordant (“les condés te collent au cul comme le rideau de la douche”). Sur Laisse-nous, il entre-ouvre aussi des premiers instants de confidences, tout en pudeur : “J’ai grandi dans le bendo sans Nintendo, grosse touffe de cheveux bouclés négros, ni cheveux ni bento. Tellement fouetté par les ceintures du ché-mar, qu'à la fin ça t'fait plus rien comme un flingue sur du kevlar”. Le travail musical proposé par The Product of Kokane, VM The Don, Hologram Lo’, 3010 et Aymen Santana offre la même concision que sur Plusss, mais avec une direction qui sied mieux à Infinit’, plus étoffée, passant de la chaleur des journées provençales (Laisse nous, Sud-Est, Porsche) à la froideur des nuits crapuleuses (Intro, Cru, Secte Abdoulaye).

Avec NSMLM, Infinit’ relance la machine. Hors de question de la laisser refroidir. Début 2018, il sort un nouveau morceau : Tout le faire gang, déclinaison dans un egotrip musclé de son expression fétiche “tout le faire”, inspiré par les mésaventures d’un de ses potes lors d’une journée en Californie. Plus qu’un slogan efficace, il fait de cette expression un vrai credo. Sur ce morceau nerveux, grâce à la prod agitée de Dojo the Plug, son flow est encore plus élastique qu’avant, son écriture devient scénographique : “C'est pour mes zins en terrasse, café, clope et jambes croisées, jeux de grattage. Un peu de liberté, un peu de garde à v'. J'bois, je baise et je m'endors, j'me réveille : il fait beau, j'ai d'la weed, ça c'est le top, j'aime passer en gamos le son à fond devant ceux qui voulaient pas me passer de clopes”.

Pourtant, Tout le faire gang est presque un leurre quand au contenu du nouvel EP d’Infinit’ qu’il a précédé : Ma version des faits, sorti à l’automne 2018. Infinit’ continue évidemment de développer son côté player au verbe clinquant, cette fois-ci sur des instrus chaudes et soul (Clark Kent, Le Soleil et l’eau salée). Mais le disque est surtout marqué par des moments plus introspectifs avec des instrumentaux aux ambiances méditatives (Ma version des faits, Saint-Exupéry, Djibril, Vivre bien). “À ton avis : que vaut un esprit libre dans un corps d'esclave ? Usé par le temps comme les vêtements que portent les shlags”, s’interroge le rappeur en ouverture, avant d’ajouter : “J'veux séparer ma pensée d'mon histoire personnelle__. J'te parle de mourir intérieurement pour mieux renaître, y voir plus clair dans l'espace et le temps”. Sur Djibril, il met en perspective ses habituelles histoires de crapule à la première personne dans un storytelling tragique et fataliste. Sur le dernier titre, Vivre bien avec Alpha Wann, il prend du recul sur son mode de vie et celui de ses “zins”. “J’ai fait Ma version des faits à un moment où j’étais dans des lectures sur le dépassement de soi et toutes ces choses de réussite personnelle, et ça m’a inspiré ça”, dit-il alors en interview à l’Abcdr du Son, avant d’ajouter. “Je considère ce projet comme la fin d’un cycle. La différence elle va s’entendre, la musique parlera d’elle-même je pense”.

Premier rôle

Peu de temps avant la sortie de Ma version des faits, Infinit’ a eu un autre petit instant de buzz, celui-ci bien plus glorieux qu’une vaine polémique. Sur son album UMLA sorti fin septembre 2018, son pote Alpha Wann lui a laissé un morceau entier pour faire démonstration de ses talents, Le Tour. Une punchline du morceau (“Faut qu'je palpe plus que mon pire ennemi, qu'j'écoute Cactus de Sibérie dans l'Brabus de Ribéry”) sera d’ailleurs transformé par le journaliste Mehdi Maïzi en challenge sur Twitter pour reproduire l’idée de cette superposition d’images. Le mot-clé #InfinitChallenge finira même en trending topic sur Twitter. “Être en TT sur Twitter, c’est pas ça qui va changer ta vie. Mais ça fait plaisir, ça montre qu’il y a un délire. Il y a un truc qui relie les gens entre eux, une énergie”, réagira humblement Infinit’ au micro du VRF Show quelques semaines plus tard. Pourtant, cet instant de viralité anecdotique, et surtout cette démonstration sur un disque aussi salué par la critique qu’UMLA, indique alors une chose : c’est peut-être le moment du Inf’.

Longtemps, la question d’un album s’est posé pour Infinit. Déjà au moment de la sortie de NSMLM, il disait à SURL au sujet du format EP : “Je me suis dit que ça ne servait à rien de revenir avec un album de 15 titres. J’ai voulu relancer le truc avec huit fusées, huit patates. Je ne voulais vraiment pas mettre des sons juste pas mal et que le reste soit de la carotte. J’ai tout viré et j’ai gardé juste les huit que je kiffais le plus”. Plus tard, dans La Sauce, il dira : “__Pour moi, un vrai album c’est prendre le temps de faire bien chaque critère qui fait un bon album : travailler les instrus, les textes, les refrains, comme les gros albums qu’il y a eu à l’époque”. “Tu n’as qu’une seule chance de faire première bonne impression, donc je ne vais pas cramer ma carte comme ça”, conclura-t-il chez l’Abcdr du Son. Infinit’ veut prendre l’exercice au sérieux : “Pour être sincère à 1000 % j'ai quelques regrets sur Ma Version Des Faits, c'est peut être ça qui fait que je me laisse pas le droit à l'erreur sur le prochain”, dira-t-il sur Twitter.

Enfin, le 27 mars dernier, le tant attendu premier long format d’Infinit’ est sorti. Malgré son titre, faisant penser à une suite de sa mixtape sortie en 2013, Ma vie est un film 2 n’a rien de la mixtape débordant de son enthousiasme juvénile qu’il ne maîtrisait pas alors tout à fait.MVEUF2”, comme il surnomme son disque, est un album qui ouvre en effet une nouvelle page chez Infinit’, et sur lequel il donne enfin l’impression d’assumer enfin son vrai premier rôle. Sur les quinze titres de l’album, il montre qu’il est devenu un rappeur à l’aise sur une multitude de styles de rap sans donner l’impression de courir comme un poulet sans tête : ambiance soie et cigare à la Maybach Music sur D’en bas, refrain accrocheur basé sur des phrases courtes sur Médecine ou Télescope, beat trap musclé et saturé sur L’Exercice, rythmique up-tempo aérienne sur 06 Interlude. Au-delà de cette variation d’ambiances, le travail d’Infinit’ sur son interprétation est remarquable. S’il avait surtout fait preuve auparavant d’un ton monocorde, il maîtrise mieux sa voix ici : traînante et basse sur Télescope, mélancolique sur Programme, en pleine montée d’adrénaline sur le départ de son couplet de Cigarette 2 Haine, remplie de doutes sur Infiniment.

Cette variation de tons marque, encore plus que sur Ma version des faits, de nouvelles voies thématiques : On s’connait pas et Pensées sont des parades de séduction, L’Exercice un concentré de virulence, et Infiniment une conclusion tout en introspection et examen de conscience. “J'cherche mes racines comme archéologue dans vestiges. Si on l'avait gardé mon premier gosse aurait 16 piges. Est-ce un paradoxe que l’événement qui ait le plus marqué la vie, ce soit la mort ?”, s’interroge Infinit’. Et entre ces pics d’émotions diverses, Infinit’ fait ce qu’il le mieux, ou plutôt ce qu’il tout le fait le mieux : rapper avec maestria ses coups de menton. Des schémas de rimes ingénieux : “J'ai que des textes fantastiques, ramenez-moi 30 kilos d'or, je veux mon yacht, tranquille au port ou j'empile vos corps comme des chaises en plastique”. Des néologismes audacieux : “C'est dans le présent que nous flexons, déjà dans le passé, nous flexâmes”, sur le passe-passe phénoménal avec Alpha Wann dans Cigarette 2 Haine. Une ironie cinglante : “Je suis sûr d'avoir une paire de couilles, par contre, j'ai jamais vu mon cœur”, dans Programme. Des punchlines crues : “Flotte sur l'instru comme un cadavre de poucave dans le port de Nice” (L’Exercice). Et toujours ce sens de la paraphrase pour exprimer une idée simple, du refus de la suffisance (“Quand j'vois tous ces lauriers, j'me dis pas qu'ça ressemble à un lit”) au petit plaisir de la vie (“J'suis en train de voir que j'étais encore dans les couilles à mon père quand ils ont fait le vin que j'suis en train de boire”).

Malgré son talent évident, son travail pour faire toujours progresser et évoluer sa musique, Infinit’ reste, commercialement parlant, un rappeur de niche. Comme son collègue Alpha Wann, dont le modeste succès de son UMLA est sans doute un signe encourageant pour Don Dada. Une situation dont il a conscience, et dont il se satisfait. “J'ai jamais été autant écouté qu'en ce moment, même si les chiffres paraissent faible (comparé aux têtes d'affiches). Ça représente des centaines de milliers de streams et ça c'est déjà bien pour moi”, déclarait-il sur Twitter une semaine après la sortie de son album. Et au fond qu’importe : le “jeune boeuf” est devenu un vrai taureau en pleine course, sûr de sa trajectoire et de son avancée. S’il se sait “infiniment petit dans l’infiniment grand” à l’échelle du monde et de la vie à la fin de son album, il peut en être persuadé aujourd’hui : il fait définitivement partie des grands artistes du rap français.