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Il y a 20 ans, 113 sortait l'un des plus grands albums du rap français
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113 - Cover "Les Princes de la ville"
113 - Cover "Les Princes de la ville"

Il y a 20 ans, 113 sortait l'un des plus grands albums du rap français

Alors que l’album "Les Princes de la ville" du 113 fête ses vingt ans ce 27 octobre 2019, nous vous proposons un retour sur l’histoire du groupe et de leur album culte.

“Quand je suis rentré des Victoires, avec la Victoire dans la main et un joint dans l’autre, un peu alcoolisé au champagne, je suis rentré dans mon hall. J’ai posé la Victoire sur la poubelle, je l’ai regardé et j’ai dit : “mission accomplie”. En 2005, Rim’K racontait encore avec incrédulité ce qu’il a vécu le soir du 11 mars 2000. La date était pourtant toute trouvée : le 11/3. Lui et son groupe le 113 venaient de remporter deux Victoires de la musique, non seulement celle de l’album rap de l’année mais aussi celle de la révélation du public. Sur les 40.000 personnes qui ont voté ce soir-là, pendant le direct de cette grande messe de l’industrie musicale française, la majorité d’entre elles a voté pour ce groupe réunissant trois lascars qui ont sorti le 27 octobre 1999, Les Princes de la ville, leur premier album. Un disque au succès populaire majeur, double disque d’or en moins de six mois, à une époque où la vente de CDs était encore le mètre étalon d’une réussite commerciale. Les Princes de la ville va faire entrer le groupe au Panthéon du rap français, avec un style inimitable.

Terreau fertile

Rim’K, AP et Mokobé ont tous grandi à Vitry-sur-Seine, dans le Val-de-Marne, département du sud-est de la petite couronne d’Île-de-France. Ils habitent plus exactement au 113 de la rue Camille-Groult, dans la cité portant le même nom qu’un industriel français du XIXème siècle. À eux trois, ils forment un drapeau tricolore représentatif d’une partie des communautés non-européennes qui fait la mixité de la France sur cette fin de siècle : le premier a des origines algériennes, le deuxième, antillaises, et le troisième, maliennes. Dans les années 80, comme de nombreux gosses de leur génération, eux et leurs potes prennent de plein fouet l’arrivée du rap, aussi bien grâce à l’émission Deenastyle sur Radio Nova que grâce aux clips sur Yo! MTV Raps que l’un de leur pote enregistre sur cassette vidéo, et devant lesquels ils lancent leurs premières rimes. Ils sont aussi inspirés par la forte activité hip-hop de la ville qui fait émerger des pionniers commeLionel D, Les Little MCs et Timides et sans complexe. Le 113 est alors une bande pas tout à fait formée, dont font également partie Rohff et Rocco. Au gré de rencontres, ils font la connaissance d’autres rappeurs venus de villes voisines, notamment Idéal Junior (devenu ensuite Ideal J), Different Teep, d’Orly, et Intouchable, de Choisy-le-Roi. Ils forment un premier collectif, l’Union, qui va devenir plus tard la Mafia K’1 Fry. Le triangle Orly-Choisy-Vitry est un terreau fertile sur lequel ils vont fleurir.

AP, Mokobé et Rim’K commencent alors à se prendre au jeu du rap. Après une première session studio sous la houlette de Rudlion, musicien et tête brûlée respecté de leur ville (il produira plus tard le groupe de Mantes-la-Jolie Expression Direkt), les trois rappeurs du 113 posent leurs premiers couplets sur l’album Original MCs sur une mission d’Ideal J, puis sur des compilations : L’Invincible Armada, Opération Freestyle, Nouvelle Donne. A ce moment-là, les trois adolescents sont alors en décrochage scolaire, échouant à décrocher leur bac pro ou général. C’est, d’après leurs propos, surtout DJ Mehdi qui les a poussé à persévérer dans le rap. “C’est quand on a rencontré DJ Mehdi que tout a démarré sérieusement”, racontera Rim’K en 2016 sur le plateau de l’émission de l’Abcdr du Son. “Nous, on était des jeunes banlieusards, on rappait sous les abribus, à la salle du quartier et on repartait avec le matos [rires]. Il nous a professionnalisé et c’est devenu notre compositeur”. Ensemble, ils sortent en 1997 un premier maxi, Truc de fou, avec Doudou Masta, ancien membre du groupe Timides et sans complexe. Un passage de témoin sur un titre aux propos volontairement chocs et provocateurs. Comme son nom l’indique, Rim’K et AP y détaillent des pensées folles, entre doigts d’honneur aux autorités, descente punitive sur les élus Front national, et phrases franchement douteuses (“faut rétablir la peine de mort pour les travs et les pointeurs de gosses”). Le maxi sera un vrai succès, et il pavera la route pour un premier EP, sorti en mars 1998 : Ni barreaux ni barrières ni frontières. Le mini-album concentre en germes ce qui va éclore l’année suivante sur le premier album du groupe : les beats secs et hachés accompagnant des boucles courtes de DJ Mehdi, et le style de rap dépouillé des artistes pour raconter leur quotidien en “Renault 11 Lacoste”.

Incarnation du rap français

Le 113 arrive lors d’une période charnière du rap français : celui où le genre commence à s’affirmer commercialement et esthétiquement. Si de nombreux artistes adaptent le rap américain avec les codes des quartiers de France (La Cliqua, Time Bomb, Busta Flex), d’autres rappeurs commencent à rejeter l’idée de s’identifier trop aux modèles d’outre-Atlantique, d’Expression Direkt à La Rumeur en passant par le 113. “Des trucs de fou, pas des trucs de faux zoulous”, rappe d’ailleurs Doudou Masta sur le refrain du premier morceau du trio vitriot. “Quand j’ai entendu 113, qui sont arrivés avec leur rap, leur influence, j’ai capté qu’il y avait un truc rap français”, dira Busta Flex en 2018 à l’Abcdr du Son. Pas anti-States, mais un truc bien à eux”. Rim’K confirmera pour le même magazine, la même année : “Pour nous, le rap parisien, la copie conforme du rap new-yorkais, ce n’était pas notre truc. Ni Barreaux, Ni Barrières, Ni Frontières, c’était un signal, une façon de dire : ‘on fait la musique comme on a envie de la faire, on ne rentre pas dans les codes’”. 

Après la sortie de leur premier disque chez Alariana et Invasion Records, des labels indépendants, ils tentent leur chance du côté des maisons de disques. Sans succès : “On avait été faire un tour des maisons de disque pour une co-production. 90% des maisons de disque n’aimaient pas le disque”, racontera Rim’K à Aloha News en 2018. Pourtant, un label de la grande major, Sony, va s’intéresser à eux. S.M.A.L.L. (pour “Sony Music Associated & Licensed Labels”) est créé en 1995, refondation d’un label précédent, Squatt. La maison gère plusieurs autres petits labels, et cherche peu à peu à développer des artistes de rap français. S.M.A.L.L. sort notamment en 1998 le premier album de la Fonky Family, Si Dieu veut…. Le label Double H de Cut Killer est également signé en licence chez S.M.A.L.L.. Le DJ a alors envie de signer 113 sur son label pour la sortie de leur premier album. Pour le magazine Groove, en 1999, il expliquait son attrait pour le groupe : “Ce qui me plait chez eux, c’est leur façon peu commune de rapper. Au départ, on a l’impression qu’ils parlent plus qu’ils ne rappent, et en fait on se rend compte que c’est tout un style. On comprend très bien leurs textes et leur vision des choses”. En 2005, AP dira de Cut Killer “Il a cru en nous, faut dire ce qui est”, et Rim’K complètera : “C’est la première fois qu’on s’est retrouvé dans une vraie config de gros studio”. Après une semaine de maquettage isolés avec DJ Mehdi en Bretagne, 113 enregistrent dans plusieurs studios parisiens, sous la réalisation de Manu Key, l’aîné de la Mafia K’1 Fry.

Audace musicale et écriture réaliste

Lorsque l’album sort le 27 octobre 1999, il tranche encore davantage avec le reste du rap français que son prédécesseur. D’abord dans sa partition musicale. Mokobé explique alors dans une interview à Groove à la sortie de l’album : “Aujourd’hui, toutes les musiques [du rap français] ressemblent à celles de Mobb Deep, des trucs complètement grillés. On aime bien l’originalité. Depuis le EP, Mehdi sait très bien ce qu’on aime, et nous, on sait aussi ce qu’il sait faire”. Ainsi tout au long du disque, l’album épouse des choix musicaux audacieux. Ils sont tout à la fois le résultat des expérimentations de l’époque de DJ Mehdi, de plus en plus proche des têtes d’affiche de la French Touch (Cassius, Daft Punk), que de l’envie des trois rappeurs de prendre des risques. DJ Mehdi racontera à Snatch en 2011 qu’il avait sorti certains instrus de l’album, les plus “électroniques”, d’abord en vinyles, pour les DJs.

“Rim’K et Mokobé étaient chauds pour les prendre !, s’étonnait-il encore. “Je leur ai proposé d’enlever les samples et de ralentir le rythme pour adapter la musique à un format “rap” mais ils m’ont dit de ne rien changer. Quand on me demande comment j’ai eu l’idée de mâtiner le rap d’électro, je réponds que ce n’est pas de moi. Ce sont les mecs du 113 qui ont eu l’idée”. Mokobé ajoutera dans le même article : “Quand Mehdi a démarré la production des titres de Les Princes de la ville, il s’est mis à filtrer les sons. On trouvait ça chelou. Mais il n’a pas eu à nous convaincre : il savait qu’on appréciait les choses originales : les BPMs rapides, les sons un peu spaces. On voulait vraiment marquer le coup avec cet album”. La filiation avec la scène électronique française est évidente sur Jackpotes 2000 et son instru ressemblant à un tube house ralenti avec son sample de René & Angela. Elle est encore plus originale sur Les Princes de la ville, le morceau titre de l’album devenu un véritable hymne, sur lequel DJ Mehdi fait disparaître et réapparaître sous ses filtres une boucle romantique de Curtis Mayfield sur une rythmique cassante. L’album est ainsi rempli de directions tranchées : les synthés stridents et hachurées de Kraftwerk sur Ouais gros, la boucle infinie du synthétiseur jazz deRamsey Lewis sur Les Regrets restent, la basse dépouillée et poisseuse de 1001 Nuits, les ambiances “tarantinesques” proposées par Pone pour Hold Up et Reservoir drogue, la douceur de la soul d’Al Green détournée en sirène de gyrophare pour Face à la police. Et évidemment, les envolées de cordes orientales d’Ahmed Whabi sur Tonton du bled, proposées par Rim’K à DJ Mehdi, trouvées dans le stock familial de disques chez le rappeur d’origine algérienne. Rim’K expliquera à Radio Nova en 2018 avoir dit à Mehdi : “Il faut qu’on ait la même démarche que les Américains : ils s’inspirent de leur histoire. Servons nous de notre histoire pour faire une musique qui n’est que la notre, à notre sauce à nous, jeunes de l’immigration qui vivons en Europe”.

Cette volonté d’être en phase avec leur identité et leur vécu est également encore plus présente dans leur rap. D’une certaine manière, l’album marque aussi une rupture, cette fois-ci avec l’autre grand album de la Mafia K’1 Fry qui l’a précédé : Le Combat continue d’Ideal J. Le deuxième album du groupe était une oeuvre militante qui, malgré quelques moments lumineux, épousait une teinte sombre, sur le fil, porté par le style d’écorché vif de Kery James. Sur Les Princes de la ville, Mokobé, et surtout Rim’K et AP ne cherchent pas les réponses aux questionnements de Kery sur la discrimination raciale et les injustices sociales : ils offrent un constat plus direct, au présent, de leur situation de jeune banlieusard marginalisé, avec une écriture réaliste, sans recherche de style poussée. “Dans une phrase, tu n’es pas obligé de trouver mille mots à l’envers pour dire quelque chose”, estime Mokobé en 1999 dans la même interview pour Groove. "Ce qu’un rappeur va dire en dix lignes, le 113 le fait en deux lignes. On fait du nettoyage”. Les morceaux de l’album sont ainsi autant d’instantanés de vie que les photos qui parsèment son livret et la pochette mosaïque. 1001 Nuits raconte la violence sociale quotidienne, Les Regrets restent revient sur leur échec scolaire, Face à la police décrit les rapports conflictuels avec les forces de l’ordre, Tonton du bled et Tonton des îles mettent en scène avec humour l’affection pour les pays d’origine de leurs parents et leur situation paradoxale d’enfants d’immigrés. Dans chacun de ces tableaux, il n’y a ni morale, ni posture. “On veut montrer qu’on est des gens comme tout le monde", diront les rappeurs à l’époque à Groove. "On nous a trop collé l’image des bandits du rap. Avec cet album, nous avons fait le maximum pour que les gens gardent une image plus positive de nous”. Raison sans doute pour laquelle les titres les plus crapuleux, Hold up et Reservoir drogue, sont des fictions aux traits épaissis, façon cinéma d’action des années 1980 et 1990. À l’époque directeur artistique chez S.M.A.L.L., Karim Thiam dira d’eux rétrospectivement en 2015 chez Le Bon Son : “C’est le seul groupe, dans l’histoire du rap français, capable de te faire du hardcore comme c’est pas possible, du commercial comme c’est pas possible, de la world comme c’est pas possible, et de rester crédible !.

Succès et fantôme

C’est peut-être cet équilibre, cette manière d’être eux-mêmes dans toutes ces nuances, qui explique le succès de ce premier album à sa sortie. Une réussite commerciale pourtant inattendue à l’époque. Mokobé racontera en 2005 : “Philippe Desindes, qui était le boss de S.M.A.L.L. à l’époque, nous a dit : ‘si on en fait 50.000, mortel, on rentabilise. Mais bon ça va être dur’”. La sortie du single Hold up avec Intouchable, très joué sur l’antenne de Skyrock, offre une belle promo à l’album, alors que le morceau n’est pas clippé. Karim Thiam, qui scrute les chiffres à la sortie, détaillera en 2015 : “Quand l’album est sorti, on a quand même été en rupture de stock en deux jours sur la région parisienne. Le disque est rentré numéro 3 du Top Album en ayant eu, sur la région parisienne, une rupture de stock de 4-5 jours, soit quasiment toute la semaine”. La suite, c’est AP qui la racontera dans le documentaire sur l’histoire de Double H : “Un mois jour pour jour après la sortie de l’album, on était dans un bureau, à la maison de disques. Un fax arrive : il y a marqué ‘113, disque d’or’”. Début 2000, le disque est déjà double disque d’or avec 200.000 albums écoulés. Au final, Karim Thiam estimera que l’album se serait vendu à plus de 400.000 exemplaires tout au long de son exploitation, 500.000 avancera même Rim’K en 2015. Puis arrive la fameuse cérémonie des Victoires de la musique en mars, pendant laquelle le groupe rafle deux récompenses, dont celle de la révélation du public. Cut Killer, présent derrière les platines pour accompagner le groupe venu interpréter Tonton du bled devant un 504 Break, n’en revient pas : “Ça a été un moment incroyable. On ne pensait pas qu’en faisant un album comme on a fait, on toucherait autant de monde”. Mokobé, lui, savoure ce moment : “Tout le gratin du show business et de la chanson française choqué qu’un groupe de rap gagne les révélations de l’année”. Plus tard, en 2015 sur le plateau de l’Abcdr du Son, Rim’K se souviendra : “Après le prix de la révélation du public, on a commencé à jouer Les Princes de la ville, et on voyait les gens se barrer !. Ce succès permet au groupe de se produire en France, mais aussi au Maghreb, en Europe, au Canada, aux Antilles. “Pour nous ce premier album a été un long voyage”, dira Mokobé pour Groove en 2002, au moment de la sortie de l’album suivant, 113 fout la merde. Rim’K ajoutera : “Ça nous a surpris parce que l’album a eu une longue durée de vie. On l’a exploité en travaillant tous les singles, les clips et les concerts. On a dû travailler dessus pendant un an après sa sortie. Pour se remettre au boulot après ça a été dur parce qu’on s’est arrêté d’écrire pendant un an”. L’album sera d’ailleurs réédité en 2000 avec l’ajout de deux titres : Tonton d’Afrique, volet signé Mokobé de la série des “Tonton” un cran en dessous des deux autres, et On l’a pas mérité, titre dans lequel le trio rappelle que, malgré le succès, il reste attaché à ses racines. “On a réussi à bien gérer ce succès", dira Mokobé, toujours pour la même interview pour Groove. "On est toujours les mêmes avec les mêmes fréquentations. On habite toujours au même endroit. Il y a plein de choses qui nous tiennent et nous forcent à garder les pieds sur terre”.

Le succès tout à la fois critique et populaire de l’album Les Princes de la ville a été à double tranchant pour les vitriots. Au moment de la sortie du deuxième album, 113 fout la merde, le groupe est attendu. Si le disque d’or décroché en moins d’un mois est un signe de cette anticipation de l’album chez le public rap, un peu moins de vingt après, le groupe est toujours renvoyé à son premier album. Malgré la qualité équivalente de ce deuxième album (DJ Mehdi y est encore plus inventif, les rappeurs mieux maîtres de leur écriture), l’album deviendra moins iconique car sans doute moins inédit et frais que ne l’a été à sa sortie Les Princes de la ville. Les deux albums qui suivront, 113 Degrés en 2005 et Universel en 2010, souffriront toujours de la comparaison avec ce premier album culte. Mais paradoxalement, l’album est aujourd’hui introuvable dans le commerce ou sur les plateformes de streaming, du fait d’une impasse contractuelle, comme l’expliquait Karim Thiam en début d’année à l’Abcdr du Son. “La licence avec Sony s’est arrêtée vers 2009. Pour la prolonger, il fallait contracter avec Double H et Alariana, or les deux structures avaient fait faillite. Légalement, personne ne pouvait plus exploiter l’album, donc il a été retiré des plateformes. Et même si une jurisprudence indique que les masters reviennent alors de droit aux artistes, il reste toute une série d’intervenants avec lesquels contracter. Comme personne ne prend l’initiative, ça fait dix ans que l’album n’est pas disponible”. Et malgré une promesse de Rim’K dans l’émission La Sauce d’OKLM Radio que l’album serait réédité pour son vingtième anniversaire, il faut soit espérer l’avoir en sa possession, soit chercher une version pirate sur Youtube pour écouter ce que Booba, pourtant avare en compliments envers ses pairs, considéraient en 2005 comme l’un des meilleurs albums de rap français. Les Princes de la ville est devenu, tristement, le fantôme d’un souverain au règne glorieux, sans doute l’un des disques les plus singuliers de l’histoire du rap français.