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Isha : bien plus qu’un artiste torturé, un véritable miraculé
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Isha (DR)
Isha (DR) ©Radio France

Isha : bien plus qu’un artiste torturé, un véritable miraculé

A quelques jours de la sortie du troisième volume de "La Vie Augmente", on retrace le parcours du bruxellois Isha.

De Psmaker à Isha  

Tout a commencé comme une mauvaise blague. 2008, la scène belge n’ose même pas rêver de dépasser un jour ses frontières. Un bruxellois d’une vingtaine d’années, caché derrière le pseudonyme de Psmaker, trouve la force de publier son premier projet. La piste 1 donne le ton : Conçu pour durer. Psmaker veut s’installer, ne pas être une star d’un jour, des ambitions posées dès les premières secondes du disque. Ironie du destin, cette première pierre à l'édifice d'une carrière potentielle n'aboutira que sur une traversée du désert médiatique, le rappeur disparaissant rapidement des radars. Plus concentré sur la vie réelle que sur la construction d'une carrière, il lui faudra quasiment une décennie pour relancer sérieusement la machine. 

Sans abandonner définitivement ses velléités artistiques, il sombre alors petit à petit dans une spirale négative, un “cycle infernal” selon ses propres termes (interview Thérapie, Viceland, 2019). L’alcoolisme, les vicissitudes de la rue, les sourcils constamment froncés, la perte du contrôle de soi, la violence quotidienne : avec le recul actuel, il apparaît comme un véritable miraculé. Au cours de cette même interview, il insiste : “Quand j’avais vingt ans, je croyais qu’à 25, j’allais être mort. Ma mère me disait ça, elle aussi. C’est la rue. J’ai des cousins qui ont été tués, y’a des trucs qui se passent. Bruxelles, c’est imprévisible. J’ai une cicatrice dans le dos, j’ai été poignardé par un pote. 

Le changement vient de lui, bien aidé, selon ses mots, par une volonté divine. Les années d’errance personnelles et spirituelles ont été un mal nécessaire dans la construction de l’homme, qui s’en dégage d’un grand coup de balais dans sa vie. Loin d'être perdu, le temps écoulé durant cette période est mis à profit par l'artiste pour progresser sur tous les plans : combattre ses propres démons, d'abord ; nourrir son être intellectuellement et spirituellement, ensuite ; et enfin, devenir un rappeur plus complet, plus solide. Psmaker abandonne son alias, fusionne l'homme et l'artiste, mise sur sa personnalité pour donner de l'épaisseur à son univers, à ses textes. Sans calcul, sans se poser de questions : Isha, l'homme, est torturé, renferme des blessures qui ne se refermeront jamais (je sais qu'on résoudra jamais nos problèmes”, La maladie mangeuse de chair). Sa musique s'en ressent, et d'année en année, la scène bruxelloise apprend à découvrir ce personnage aux cent mille histoires. Il ne le sait pas encore, mais ce travail de fond constituera les fondations de sa future réussite. 

Référence de la nouvelle génération belge  

La nouvelle génération belge finit par exploser en 2016 et fait souffler un vent de nouveauté sur le rap francophone. La hype bruxelloise se nourrit d'elle-même, les millions de vues en appellent d'autres, et les protecteurs se tournent vers les artistes locaux sous-médiatisés jusqu'alors. Unanimement cité comme une référence par les nouvelles têtes d'affiche, Isha intéresse soudainement un nouveau public, une nouvelle sphère critique. Pris dans la hype malgré lui, il n'a plus qu'à cueillir ce qu'il a semé pendant tant d'années. Les auditeurs découvrent son extrême propension à l'introspection, ils adhérent à cette couleur détachée de toute tendance. La machine est lancée. 

Trois ans après La vie augmente Vol.1, point de départ de sa deuxième partie de carrière, Isha ne présente toujours pas la moindre caractéristique permettant de définir un profil artistique précis. Son style vestimentaire, durag et jeans larges, le renvoie sur la côte Est américaine du milieu des années 90. Son interprétation, dense mais suffisamment élastique pour ne pas s'avérer étouffante, pioche autant chez Biggie que chez Lalcko. Particulièrement ouvert sur ce plan, Isha rappe dur, chante, s’autorise de véritables coups de folie, comme ce titre posé entièrement avec “l’accent du sud” sur La Vie Augmente Vol.1. Pourquoi le faire ? Il raconte lui-même la genèse du concept dans le morceau : “cette idée m’est venue, c’est quand j’ai attendu l’bus, j’ai dit : Demain j’fais un banger avec l’accent du Sud". C’est aussi simple que cela. Le même type de spontanéité sans calcul explique l’inclinaison du bruxellois à se mettre à nu dans ses textes et dans ses interviews. Sans aucune retenue, il raconte en long et en large son enfance, ses traumatismes, ses nœuds de cerveau, donnant à son oeuvre une dimension quasi-thérapeutique. Isha entre en cabine ou sur scène comme il entrerait dans le cabinet d’un thérapeute : prêt à se dévoiler entièrement, à fournir les éléments qui serviront à sa psychanalyse. 

Bien plus qu’un artiste torturé  

Attention tout de même à ne pas caricaturer Isha en artiste torturé dont l’oeuvre n’est que tourmente et traumatismes enfouis : derrière la forte part d’introspection, chacun de ses projets s’appuie sur l’humour, l’autodérision, et trouve des éclaircies régulières.J'regarde documentaires sur crimes organisés, un peu comme si c'était des tutos” clame ainsi Isha sur Magma, extrait du troisième volume de La Vie Augmente, dont la sortie est prévue ce vendredi 7 février. L’image prête à sourire, mais reste cohérente avec la dimension très street de l’univers du rappeur, et laisse à l’auditeur la liberté d’interpréter à sa guise l’information reçue -au premier ou au second degré. Cette propension à offrir un discours léger permet de contrebalancer avec la dureté de certaines de ses thématiques. En parcourant aléatoirement sa discographie, on passe par exemple de Mp2m, un titre écrit à cœur ouvert en hommage à son défunt père (je tuerais pour te voir un été, je tuerais pour te voir en hiver, Papa, mon avenir est sombre), à Frigo Américain … un texte qui évoque ce "fantasme de pauvre", le réfrigérateur suréquipé (et j'me vois encore caresser ses portes chromées : une sorte de métal qu'on trouve que sur les bécanes). 

Particulièrement satisfait de sa destinée artistique, en particulier au vu des attentes de départ (quand survivre un quart de siècle était au mieux envisageable), Isha savoure aujourd’hui pleinement sa réussite. Loin d’être devenu une superstar du rap, comme peuvent l’être d’autres mastodontes médiatiques bruxellois (Damso, Roméo Elvis), il a su créer un engouement assez particulier autour de son personnage et de sa musique. Le premier volume de La Vie Augmente (2017) aura suffi à convaincre la critique, en plus de servir de carte de visite idéale. Depuis, tout ce que propose le rappeur ne fait qu’épaissir son oeuvre, améliorer sa machine, et multiplier les raisons de le suivre. De concerts en featurings, Isha s’est imposé sans trop de poser de questions comme une valeur sûre du rap francophone, ni underground, ni tête d’affiche, bien conscient que l’engrenage aurait pu se bloquer en cours de route. Surtout, il est arrivé au bon moment, à une époque où l’on peut survivre dans ce milieu sans forcément toucher les sommets sur le plan des chiffres.