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Gringe, Mala, Suikon Blaz AD, Cross... : qui sont les meilleurs rappeurs français sous-productifs ?
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Gringe ©Getty

Gringe, Mala, Suikon Blaz AD, Cross... : qui sont les meilleurs rappeurs français sous-productifs ?

Entre les artistes hyper-productifs et ceux qui cultivent la rareté, il existe une autre catégorie de rappeurs qui posent un couplet par an : les hypoproductifs comme Gringe, Mala, Suikon Blaz AD. Talentueux, ils doivent gérer leur perfectionnisme et l'impatience de leurs fans...

En France comme ailleurs, le rap a eu tendance, ces dernières années, à se diviser en deux catégories d’artistes : d’un côté les hyper-productifs (Jul, Kekra, Young Thug, Gucci Mane …) occupant le terrain en continu et laissant rarement passer plus de six mois entre deux projets ; de l’autre, les rappeurs misant sur la rareté de leurs sorties et donc sur l’évènement créé à chacune de leurs publications (Nekfeu, Kanye West, Kendrick Lamar, PNL ...). Les fans peuvent parfois pester contre cette deuxième catégorie de rappeurs, qui réclame énormément de patience de la part de son public. Il existe cependant une troisième catégorie qui ferait passer Nekfeu et Kanye West pour des artistes au rythme de publication frénétique : les hypoproductifs. 

L’hypoproductivité, mode d’emploi  

Les hypoproductifs du rap partagent un certain nombre caractéristiques : ils livrent au mieux un couplet par an, et le font généralement sur l’album de leur binôme. Le binôme en question est bien souvent plus connu, plus populaire et forcément, plus productif. Cependant, le rappeur hypoproductif est suffisamment doué pour marquer les esprits à chacune de ses apparitions, et se constitue donc généralement une belle petite fan-base. L’attente autour d’un éventuel solo croit ainsi à chacun de ses rares seize mesures, et il devient ce que la presse spécialisée finit par appeler “l’un des secrets les mieux gardés du rap français” -bien que l'appellation ait surtout été utilisée pour JP Manova, qui aura tout de même laissé passer quasiment deux décennies entre sa première apparition et son premier album. 

Prenons un exemple concret et commençons avec l’exception qui confirme la règle : l’hypoproductif qui a fini par accoucher d’un album, Gringe. Moitié de l’ex “groupe le moins productif de France”, il a longtemps été l’objet d’une grosse interrogation : était-il plus fort qu’Orelsan, ou n’était-il qu’un simple sidekick, idéal en faire-valoir mais pas suffisamment concret pour s’imposer en solo ? Il aura fallu attendre quinze ans pour obtenir des éléments de réponse concrets, soit le temps écoulé entre la publication très confidentielle de la première mixtape du duo (Fantasy épisode 1, 2003) et son premier -et pour l’instant seul- album solo (Enfant lune, 2018). A 38 ans, il devient même l’un des plus vieux rappeurs français à livrer un debut-album. 

Plus d’attente, mais aussi plus de pression  

Extrêmement différent de ce à quoi s’attendaient les amateurs de l’humour des Casseurs Flowteurs, Gringe a finalement livré un disque extrêmement sombre et introspectif, marqué par des thématiques inhabituelles dans le monde du rap : la dépendance du rappeur à la cocaïne, la schizophrénie de son frère suite à une consommation fatale de drogues de synthèse, ou encore l’absence de son père, difficilement vécue et potentiellement responsable de bien des maux chez le Gringe adulte. Le Casseur Flowteur est tout de même toujours bien présent, comme sur le titre On danse pas, teinté d’égotrip, d’humour et surtout d’autodérision, puisque le rappeur y lance sans trembler “j’suis le sidekick d’Orel que tu connais même pas”. Son profil se retrouve d’ailleurs aujourd’hui, dans les grandes lignes, chez Suikon Blaz AD, dont la carrière semble jusqu’ici se construire comme celle de Gringe il y a dix ans : un statut de sidekick assumé, une discographie encore vierge, et un premier album qui se fait désirer depuis des années. 

En plus de ces quelques états de fait, AD se paye un statut quasi-mythique, ses fans voyant en lui le potentiel pour s’imposer comme l’un des meilleurs rappeurs français -avec son lot de “sous-côté” et de “mais pourquoi n’a-t-il toujours pas percé ?”. C’est toute la difficulté de la posture de ces rappeurs discrets : leurs rares apparitions sont tellement réussies qu’elles créent une pression énorme et une véritable exigence qualitative. Suikon Blaz AD ne pourrait ainsi pas se permettre de débarquer avec un premier album juste bon : il devra immédiatement répondre aux fortes attentes de son public. 

Un rappeur dont les apparitions se font rares provoque donc toujours une attente particulière pour son public, mais le résultat peut, dans certains cas, être à la hauteur -voire même dépasser les espérances. Certains, comme Mala avec Himalaya en 2009, ont même marqué l’histoire du rap français avec un seul et unique album -bien que la carrière du rappeur ne soit pas terminée, et que son actualité reste alimentée plus ou moins régulièrement.  “Ne lui faire même qu'un album mais qu'on s'en rappelle” scandait Flynt en 2007 en personnalisant la musique. Il écrivait à l’époque son premier album. Loin d’être hyperproductif, sa discographie n’est pas la plus fournie du plateau douze ans plus tard, mais elle est d’une solidité à toute épreuve, avec trois albums salués par la critique et la presse. 

Du côté de l’underground  

Les hypoproductifs ne vivent pas tous dans l’ombre d’un artiste ultra-populaire, et l’underground a lui aussi ses artistes discrets. L’un des cas les plus emblématiques s’appelle Cross, dit Cross Lupino : plutôt actif pendant les années 2000, où la productivité de son binôme historique avec Joe Lucazz se concrétise par la sortie de projets comme Marche avec nous en 2005 ou So Parano en 2009 (Ill venant s’ajouter au tandem pour en faire un trio), le rappeur s’est progressivement fait plus discret. Aujourd’hui, il n'apparaît plus qu’épisodiquement en tant qu’invité sur les différents projets de Joe. Un couplet ou deux sont ainsi distillés chaque année, avec à chaque fois des fulgurances (“la crosse sous le t-shirt c’est juste un teaser”) qui nous font regretter que le rappeur parisien ne soit pas plus actif -ou du moins, soit plus absorbé par la vraie vie que par la musique. Vétéran du rap underground, les espoirs de le voir un jour livrer un véritable album solo sont absolument inexistants, il faut donc profiter à fond de chacun de ses seize mesures, dont le dernier en date est à écouter sur le titre La Pureté, extrait de L’enfer ou l’eau chaude, projet commun de Joe Lucazz et Eloquence sorti avant l’été.  

Le cliché du rappeur ne sortant de son état de léthargie artistique que pour venir prêter main forte à son binôme sur un featuring annuel est cependant loin d’être viable. Le cas de Radmo, qui place immanquablement son petit couplet sur chaque album de Butter Bullets, le prouve. Le rappeur bisontin a certes été globalement absent des radars ces dernières années, mais il en a profité pour se concentrer sur l’écriture et la production de l’album Doloris Victoria en 2015. S’il n’a pas provoqué un raz-de-marée populaire, du fait de son statut d’artiste underground, il aura tout de même convaincu la critique et surtout démontré que la patience des auditeurs peut -parfois- être récompensée.