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Furax Barbarossa : bien dans son coin
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Furax Barbarossa - Capture "Le meilleur des hommes"  (© Cyprien "Esskahipé" Cayuela)
Furax Barbarossa - Capture "Le meilleur des hommes" (© Cyprien "Esskahipé" Cayuela)

Furax Barbarossa : bien dans son coin

Auteur d’un rap sombre à l’écriture sophistiquée, Furax Barbarossa, 40 ans, continue d’enrichir à sa discographie tout en maintenant le lien avec la nouvelle génération de rappeurs.

Il existe en France une caste de rappeurs dont les auditeurs les plus acharnés s’évertuent à pester contre l’absence relative de notoriété et de reconnaissance -de la part du grand public, de la part du milieu de la musique, de la presse, de la critique, bref, de tout type d’observateur potentiel. Unis par leur obstination à produire des albums plus définis par la densité de leurs couplets et la complexité de leurs schémas de rimes plutôt que par le potentiel populaire de leurs refrains, ces rappeurs font malheureusement face à un rapport talent-succès largement déficitaire. Là où l’auditeur lambda tend à crier à l’injustice, Furax Barbarossa, l’un des plus évidents représentants de cette frange de rappeurs, ne voit qu’un ordre des choses parfaitement établi, en phase avec sa vision de la musique et de la place qu’il est censé occuper sur son échiquier. 

“Ceux qui cherchaient d'la rime riche seront pas déçus, les pauvres”

Esquisser le portrait de Furax Barbarossa en quelques lignes n’a rien de très complexe, tant le personnage possède des traits caractéristiques évidents. Sur le plan physique, sa dégaine de grand gaillard au crâne rasé et à la barbe rousse dénote -en particulier à l’heure actuelle, où la panoplie de base du rappeur suppose bien souvent une chevelure fournie. Mais les éléments atypiques ne se limitent pas à ces considérations capillaires : pour son public, Furax c’est avant tout une voix, puissante et rocailleuse, souvent habitée par une rage qui contraste avec l’apparente quiétude du garçon en interview. Au delà de l’apparence et de la voix, c’est sur l’aspect artistique que le rappeur se démarque. Ses textes sont orageux, souvent maussades, parfois violents. Ils sont construits avec une exigence technique très forte, celle qui pousse les rappeurs de sa caste à multiplier les assonances entre syllabes et à complexifier sans cesse les schémas de rimes -non pas pour le plaisir de faire compliqué, mais bien pour enrichir le propos. En somme, et parce qu’un exemple direct sera toujours plus parlant qu’une description alambiquée : “La France je l'aime comme je la hais, c'est chaque année la même / Une bière un jour de l'an fané, deux satanées lamelles / Les poubelles brûlent, ils étaient 100 selon la 6 / Des sirènes hurlent, ce soir deux pompiers innocents seront la cible(La France sans maquillage, 2014). 

Avec sa propension toute naturelle à penser au revers avant d’admirer la médaille, Furax Barbarossa pourrait être vu comme cet énième rappeur tombé dans l’art de l’écriture uniquement dans le but d’éviter de fastidieuses séances de psy -en couchant ses traumatismes sur une feuille blanche plutôt que de les extérioriser dans le confort d’un sofa. Pourtant, il expliquait très clairement sa démarche il y a quelques semaines au média étudiant toulousain Le 24 Heures en prenant bien le soin de se dégager du cliché potentiellement véhiculé par son personnage : “je ne fuis rien, je n’essaie pas de chasser mes démons en écrivant. Si les textes de Furax sont si sombres et tendent au pessimisme, ce n’est pas parce qu’il est plus facile de nourrir son inspiration en puisant dans les ténèbres, mais bien parce que la nature profonde du rappeur est noire comme le mazout. Le rappeur vise à magnifier ce puits d’obscurité, mais reste fataliste lorsqu’il évoque sa propre personnalité, persuadé qu’il a été conçu dans un moule de noirceur : “Hé maman comment tu m’as fait, j’suis trop dark putain(Ma Thérapie, Inglourious Bastardz, 2012). 

Ivresse et Hennessy   

Au delà de cette propension à écrire des textes baignés dans la pénombre, Furax Barbarossa entretient une dimension très introspective dans sa musique, livrant à l’auditeur le spectre extrêmement large d’un quotidien fait d’amour (Elle veut la lune, je lui ramènerai le soleil et des cordées d'étoiles), de références aux classiques du rap français (Les larmes du monde, Nessbeal aucun plagiat), des petits obstacles de la vie (qu'est-ce qu'on cumule quand on est daltonien et roux), de méthodes de travail pas si révolutionnaires mais diablement efficaces (Pour qu'la prod de Nizi morfle, il m'faut un bic et des cernes), et de petits plaisirs pernicieux (la savonnette coupée au Pirelli). Parmi ces vices qui, cumulés, font l’épaisseur d’un personnage, l’attirance de Barbarossa pour les liquides fermentés tient le haut du pavé, et là où d’autres rappeurs auraient cité magnum et belvé pour exalter leur mode de vie festif, le Toulousain n’y voit qu’une mauvaise échappatoire à ses maux, où l’on noie plus facilement sa santé que ses soucis. 

En somme, lorsque le rappeur est face à sa feuille blanche ou entre dans le cadre exigu d’une cabine en studio, il y met toute sa personne, tout son être, avec une mentalité héritée d’une autre époque, celle où l’on prenait le micro sans but ni auditoire. Il racontait ainsi il y a quelques années ses débuts à nos confrères du Bon Son : “J’ai vraiment découvert ce que voulait dire rapper devant un mur de son de 25 000 watts, sous la pluie. J’y ai vu des types écrire leur merde (en rital, en tchèque, en anglais) face aux enceintes et passer derrière pour cracher leur haine dans un micro rouillé. Terrible, c’était terrible, j’ai donc essayé à mon tour. A l’époque, Furax s’est déjà essayé à la musique au sein d’un “groupe de chevelus” où il joue le rôle du batteur. Visiblement plus attiré par la plume et l’antipop que par les baguettes et la pédale, il va finir par écumer les open mics, les petites scènes et les freestyles en radio, se forgeant au fur et à mesure des années une réputation qui va dépasser les frontières languedociennes et imposer son nom comme l’un des plus appréciés des amateurs de rimes riches et d’ambiances cafardeuses. 

Rendre à César ce qui est à Furax   

Si les évolutions vécues par le rap ces dernières années ont permis aux rappeurs provinciaux (Orelsan, Gradur, Columbine, Bigflo & Oli) de se faire une place sur l’échiquier national en déjouant le monopole historique du dipôle Paris-Marseille, il a longtemps été vital pour ces artistes de se rapprocher de la capitale pour gagner en visibilité, en médiatisation, et en opportunités.J’écris, je rappe par passion. Vivre à Toulouse n’est un handicap que pour ceux qui rappent pour d’autres raisons”, répond Furax Barbarossa, rejetant par la même tout notion d’injustice quant à sa place dans la chaine alimentaire du rap-game. S’il n’a pas vendu ses disques par palettes, n’a pas connu la moindre entrée en playlist sur une radio nationale, et n’a jamais effleuré l’espoir de voir sa barbe rousse en couverture d’un magazine, c’est bien parce que sa place était loin du centre de la scène. 

On pourrait se poser la question de l’intérêt de mener à bien une carrière en restant volontairement à bonne distance des projecteurs. Aussi confidentielle qu’ait été l’œuvre de Furax Barbarossa, elle a laissé un héritage qui rejaillit aujourd’hui de façon plutôt inattendue. Appelé par Sch sur son dernier album, JVLIVS, le Toulousain a été chargé d’écrire le fil rouge du projet sous forme de dialogues, disposés en introduction et en interludes, et interprétés par José Luccioni, voix française d’Al Pacino depuis 1995, mais aussi de rôles mythiques de mafieux comme celui de Vito Corleone dans Le Parrain ou de Bugsy dans Il était une fois en Amérique. Une jolie reconnaissance symbolique pour Furax Barbarossa, cible des louanges de Sch dans une interview donnée pour l’Abcdrduson l’an dernier : “__Pour moi c’est un grand lyriciste, qui n’a pas eu l’exposition qu’il méritait. Ce n’est pas forcément ce qu’il cherchait d’ailleurs, mais ce n’était que rendre à César ce qui est à César que de lui faire écrire ces interludes. Du côté de Furax, l’estime semble partagée, même si le rappeur, fidèle à lui-même, tient à imposer une certaine distance avec le Marseillais, aussi bien par humilité que pour éviter les raccourcis hasardeux : “Ce serait faux et prétentieux de dire que c’est mon "fils" , je ne pense pas que nos écritures se ressemblent. Nos univers par contre, se mêlent assez bien, il y a une noirceur en commun. 

Tout frais quarantenaire, Furax Barbarossa n’a cependant pas pour visée la postérité en tant que source d’inspiration pour un ponte de la nouvelle génération. S’il semble avoir trouvé dans la transmission de son expérience (par le biais d’ateliers d’écriture par exemple) une certaine motivation, il est toujours aussi actif en studio et sur scène, et vient d’ailleurs de livrer un énième morceau clippé, Mona Lisa -qui relève d’ailleurs d’une certaine ambition sur le plan visuel. Constant artistiquement et toujours aussi exigeant quant à sa plume, le Toulousain semble même s’affiner avec le temps, un peu comme une bouteille laissée à l’abri de la lumière suffisamment longtemps.