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Freeze Corleone : les clefs pour comprendre le phénomène
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Freeze Corleone - capture clip "Fentanyl"
Freeze Corleone - capture clip "Fentanyl"

Freeze Corleone : les clefs pour comprendre le phénomène

Focus de Genono sur l'un des rappeurs les plus discrets de France mais surement l'un des plus novateurs.

Actif depuis une petite dizaine d’années et longtemps confiné à une audience suffisamment avertie, Freeze Corleone a entrepris une phase de développement qui a fini par porter ses fruits et faire de lui l’un des noms les plus en vue du paysage rap francophone depuis deux ans. L’unanimité critique autour du Projet Blue Beam, sorti en novembre dernier, a attiré toute une nouvelle frange d’auditeurs à s’intéresser à son univers, d’autant que le rappeur a rompu avec sa politique sur les featurings en collaborant avec des artistes à l’imagerie tout aussi marquée comme Alkpote ou très récemment le Roi Heenok. 

Puzzle de mots et de pensées

L’entrée dans le monde hyper-référencé et de Freeze Corleone n’est cependant pas des plus évidentes pour le néophyte, potentiellement perdu entre les analogies qui s'enchaînent en cascade et les name-droppings pointus -pour ne pas dire cryptiques. Avant de s’y plonger pleinement, il est donc préférable de pouvoir s’appuyer sur quelques éléments permettant d’appréhender sa mécanique et d’éviter de passer à côté d’un des artistes les plus doués de sa génération par simple manque de compréhension. 

Commençons par ce qui frappe probablement le plus lorsque l’on expose son appareil auditif pour la première fois aux textes de Freeze Corleone : chaque couplet fourmille d’une infinité de références en tous genres, sans que l’on puisse établir de réelle ligne directrice. Des sociétés occultes de la première moitié du vingtième siècle aux subtilités des différents modes de jeu de Fifa en passant par les effets des opiacés, le rappeur utilise 150% des données présentes sur son disque dur. Parfois, elles se télescopent et aboutissent à ce que l'on aurait appelé en d'autres temps un puzzle de mots de pensées. 

Entre sa pop-culture très alternative et sa vision de la géopolitique aux antipodes des versions officielles, Freeze Corleone se présente à l'heure actuelle comme l'un des rares profils à sortir volontairement des clous et à pouvoir bouleverser un tant soit peu l'auditeur. La question de ses références peut alors évidemment se poser, que l'on adhère à ses thèses ou non. On verra en lui, selon le point de vue, un pur complotiste, ou au contraire, un esprit éclairé -l'idéal étant de rester mesuré et de considérer qu'il s'agit avant tout d'un garçon qui se pose beaucoup de questions et refuse les réponses trop évidentes. Dans le premier cas, on se contentera donc de prendre ses textes avec un certain détachement et suffisamment de second degré ; dans l'autre, on appréciera de croiser au détour de ses couplets des noms connus des seuls initiés à une vision de l'histoire différente de celle des manuels scolaires -ou aux vidéos youtube avec hashtags #nouvelordremondial, #killuminati et #jpmorgan. On notera également la place fondamentale du symbolisme dans l'univers de Freeze Corleone, et, plus globalement, de celui du crew 667. Pour un développement plus approfondi sur cette thématique, on vous renvoie d’ailleurs vers cet excellent article de nos confrères de Yard : 667, empereurs au royaume du symbolisme. 

Le tournant Projet Blue Beam

A l'image de ses références, Freeze Corleone est longtemps resté un rappeur réservé à un certain nombre d'initiés, avec une fan-base restreinte mais extrêmement solide et impliquée. Obscur et parfois cryptique, il est resté pendant l'essentiel de la décennie écoulée en marge du rap-game et en dehors du champ de vision du grand public. Le succès critique du Projet Blue Beam a quelque peu changé la donne et modifié le statut du rappeur, progressivement devenu bankable. D'un point de vue artistique, ce projet apparaît comme le plus épuré et donc le plus accessible pour la masse. Tout d'abord, il s'agit d'un projet court, concis, avec un seul featuring et une majorité de titres construits pour être efficaces -peu d'expérimentation, moins de passages en chopped&screwed, des concepts intéressants pour l’auditeur pointu mais plus difficiles à appréhender. Ensuite, Freeze a progressivement rompu avec les dominantes instrumentales de ses premières mixtapes : moins solennelles, plus minimalistes, les productions (toujours l'œuvre de Flem) mettent mieux en évidence les textes du rappeur -ce qui n'empêche pas quelques coups de génie comme ces inspirations nibiruesques sur Sacrifice de masse. 

Avec une direction artistique aussi épurée, toute l’attention s’est donc portée sur la technique très particulière de Freeze Corleone. A l’image de certaines des meilleures plumes qu’ait connu le rap français, le rappeur du 667 a ainsi cette capacité à interpeller l’auditeur sur un certain nombre d’écoutes -en clair, une phase comme “j'garde mon sang-froid comme si j'suis un reptilien en hypothermie qu'habite dans la neige” ne sautera pas forcément à l’oreille dès la première écoute, mais s’imposera à la longue comme l’une des plus saisissantes. Du point de vue de l’écriture, des parti-pris peuvent cependant brusquer l’auditeur, à l’image de la propension du rappeur à enchaîner les analogies en usant et abusant de la conjonction “comme” (on veut peser comme les Narcos, ils sont dépassés comme des Archos). Freeze -a.k.a Professeur Chen- le sait et semble en surjouer volontairement, faisant de ses redites un véritable gimmick, avec des répétitions en apparence simplistes mais finalement construites de façon à rappeler qu’un même mot ou nom peut prendre une infinité de sens -à titre d’exemple, “devant la cage j'lack pas comme Robert, j'veux l'pouvoir comme Robert, remballe tes salades, j'te crois pas comme Robert” renvoie à la fois à Lewandowski (le footballeur), Greene (l’auteur) et Faurisson (le négationniste). Cette dernière référence renvoie d’ailleurs à d’autres types de réserves émises par une partie du public au sujet de Freeze Corleone et de son collectif : les allusions ne sont pas seulement borderlines, elles apparaissent parfois comme réellement provocantes. 

Freeze et le rap : je t’aime, moi non plus

L’auditeur patauge donc sans cesse dans un questionnement brumeux au sujet des réelles intentions du rappeur, à l’image des dates de sorties de ses différents projets (11 septembre et 13 novembre), ou de ses name-droppings pour le moins anticonformistes (évidemment un euphémisme). Pourtant, quand on jette un oeil à ses références artistiques, les penchants de Freeze Corleone prennent tout de suite une signification différente : sa mentalité pourrait être rapprochée de celle d’Alpha 5.20, ses références de celles du Roi Heenok ou d’Alkpote. Ajoutons au patchwork la technique d’un Alpha Wann ou la dimension cryptique d’un Lalcko, et le portrait-robot du rappeur prend forme. 

S'il ne donne aucune interview et ne s'est donc jamais exprimé directement sur ses influences, les nombreuses allusions dans ses textes laissent à penser qu'il s'agit d'un véritable bousillé de rap, français comme US. Les name-droppings ou références directes et indirectes évoquent Doe B, Fredo Santana, Peewee Longway, Lil Peep, Lil B, Kodak Black, Young Dolph côté américain ; Holocost, KDD, Dany Dan, Ol Kainry, Majster ou encore Sazamyzy chez nous. La filiation avec certains artistes va même beaucoup plus loin, et on ne s'étonne pas de le voir travailler aujourd'hui avec des noms comme Shone (Ghetto Fabulous Gang) ou Hype (GB Paris). 

Jusqu'à récemment, Freeze n'acceptait aucun featuring en dehors de sa secte du 667, et refusait tout type d'interview, quelque soit le média -l'essentiel pouvait donc être résumé par "Freeze Corleone a adopté la stratégie de PNL avant PNL", à la différence peut-être qu'il ne s'agissait pas d'une réelle stratégie mais bien d'une absence d'envie de se mélanger. Si le rapport aux médias n'a pas bougé d'un iota (une tentative d'interview par les Inrocks s'étant soldée par un laconique "je suis né aux Lilas, j'ai grandi à Pantin et j'ai fait mon lycée à Dakar" lâché après des semaines d’attente), la politique au sujet des featurings a fini par évoluer, et Freeze a passé les douze derniers mois à s'illustrer sur des collaborations avec ses propres références (Alkpote, Roi Heenok) ou des rappeurs de la nouvelle génération dont l'univers pouvait s'adapter au sien (Virus, Luv Resval). Malgré la réception peu enthousiaste de sa fan-base la plus dure, pas franchement heureuse de le voir se mélanger ou poser sur des prods de DJ Weedim, les résultats sont là, Freeze gagnant en visibilité et réussissant sans trop de peine à convaincre un public plus large. Moins d’un an après le tournant Projet Blue Beam, le Professeur Chen a donc toutes les cartes en main pour renverser l’ordre établi et s’imposer durablement comme le représentant d’un rap bien à part sur l’échiquier français, bousculant auditeurs et institutions avec le sourire d’Ousmane Badara sur la cover de Scarface d’Afrique.