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Fonky Family : 20 ans après, retour sur le classique "Art de Rue"
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Fonky Family - tournage clip "Art de rue"
Fonky Family - tournage clip "Art de rue"

Fonky Family : 20 ans après, retour sur le classique "Art de Rue"

Publié le 23 mars 2001, le deuxième album de la Fonky Family a fêté cette semaine ses vingt ans. Retour sur un album majeur du rap français du début des années 2000.

Comme on a déjà eu l’occasion de le remarquer en se penchant sur certains albums de Salif ou du groupe Lunatic, les figures les plus marquantes du rap français n’ont pas forcément connu des carrières très longues. La Fonky Family confirme la règle : malgré l’énorme impact de ce groupe mythique du panorama marseillais, sa discographie ne s’étend que sur huit petites années, entre 1998 et 2006. Auteur de deux EP et d’un disque live, la FF marque surtout les esprits avec ses trois véritables albums, chacun ayant une signification bien particulière : Si Dieu Veut, en 1998, ouvre l’aventure du groupe et constitue une première consécration ; Marginale Musique, sorti en 2006, conclue l’épopée de la plus belle des manières, puisqu’il est le seul de la liste à devenir numéro 1 des ventes. Entre les deux, Art de Rue, paru en 2001, représente l’apogée de la Fonky Family. 

Pour comprendre le contexte de la sortie de cet album, il faut d’abord retracer brièvement le parcours du groupe. A ses débuts, la Fonky Family est une entité plus large que le quatuor de rappeurs (Don Choa, Le Rat Luciano, Menzo, Sat) et le duo de beatmakers (Pone et DJ Djel) qui constitueront le noyau du groupe pendant ses années de gloire (avec le danseur Felaga). Avec eux, on retrouve également, à l’origine, le rappeur Prodige Namor ou la chanteuse Karima (paix à son âme), qui arrêtent l’aventure avant le premier album pour des raisons diverses. 

Après une montée en puissance progressive sur la scène marseillaise par le biais de premières parties de concerts et de soirées hip-hop, la Fonky Family connaît son premier gros succès avec le single Bad Boys de Marseille, extrait du premier album solo d’Akhenaton, Métèque et Mat. A partir de là, les choses s'enchaînent pour l’équipe marseillaise, qui s’intègre au sein de la deuxième génération de rappeurs en train de souffler un vent de nouveauté sur le rap français : la Mafia K1Fry, Time Bomb, le Secteur Ä, etc. La FF  marque alors les esprits par son énergie communicative et par la sincérité de ses textes, mais pas seulement : Karim Haussmann raconte par exemple dans son livre “Time Bomb” que les marseillais “possédaient le meilleur shit de France”. 

Le premier album du quatuor de rappeurs, Si Dieu Veut, est un succès critique et commercial. Le Rat Luciano, Sat, Menzo, Don Choa s’imposent dans le paysage rap français avec des titres comme Sans Rémission, ou La Furie et La Foi, qui caractérisent bien le style FF : le premier, est extrêmement énergique, le second résume les influences new-yorkaises et la mentalité très authentique du groupe (on défend le hip-hop de rue avec furie”, “on représente nos proches avant de penser à nos poches). Là où le rap parisien tend de plus en plus au mainstream, les marseillais proposent un rap de proximité, collé aux rues de leur ville, très terre-à-terre. 

Après Si Dieu Veut, la FF apparaît sur de nombreuses compilations ou Bande Originales majeures du rap français (Première Classe, Taxi, Chroniques de Mars) et continue d’étendre son influence à travers des featurings marquants : Nique le monopole des grands feat Less du 9, Atmosphère Suspecte feat Ärsenik … Dans le même temps, les individualités commencent à se démarquer. Le Rat Luciano, le plus plébiscité, publie son seul album solo, Mode de Vie Béton Style, en 2000. Don Choa et Sat suivront en 2002. 

Entre-temps, Art de Rue voit donc le jour en mars 2001. Particulièrement attendu étant donné le succès de Si Dieu Veut et la montée en puissance qui a suivi, ce deuxième album est un carton immédiat. Les années du fameux “âge d’or du rap” ont élargi et rajeuni l’auditorat du rap français. Le terreau est donc particulièrement fertile pour la FF, qui livre un album en phase avec les attentes, dynamisant sa direction artistique en conservant son identité et sa mentalité. 

Le titre Art de Rue, qui donne son nom au projet, ouvre la tracklist, et constitue le single porteur, pourrait aujourd’hui être considéré comme un véritable banger. De la virtuosité de Pone à la prod à partir d’un sample du hit de Rockwell, Somebody’s Watching Me, à la communion entre les différents membres du groupe (dont Pone, DJ Djel et Fel) dans le clip, Art de Rue tire la Fonky Family vers les sommets. Surtout, à une époque où le public commence à se scinder entre puristes et auditeurs happés par le mainstream, la FF parvient à concilier les deux. Le single Art de Rue est ainsi en très haute rotation sur les ondes des radios rap, malgré son discours très marqué la culture hip-hop (Gloire à l'art de rue : DJ, Breaker, Bboy, Graffeur, Beatbox). 

En dehors de ce gros banger et de quelques récréations (Petit bordel), la FF livre un album aux accents de rap pur et dur. Les auditeurs, qui attendaient le groupe de Sans Rémission ou Cherche pas à comprendre, ne sont pas déçus par la proposition faite sur Art de Rue. Avec des morceaux longs, denses, à l’atmosphère sombre (Nique Tout, Imagine, Dans la légende, Tonight), l’ambiance du disque est parfois pesante, retranscrivant l’oppression subie par la jeunesse face au système ou à la police (J'déteste ceux qui débarquent chez toi / T'enlèvent tes meubles au milieu de tes gosses qui pleurent / Ceux qui t'arrêtent histoire de t'faire passer un sale quart d'heure / Ceux qui t'accablent, te condamnent, suite à une dispute avec leur femme), la survie des classes pauvres (Tu vois les placards et l'frigo vide : la haine te monte / Tu sors vite, tu vas faire l'fric / Tu fais gaffe : ça peut toujours foirer même quand tu connais l'trafic), et la révolte face aux détenteurs du pouvoir (J'suis pas un mesquine, j'ai qu'mon rap comme exutoire / La rage en moi est contre celui qu'a l'pouvoir exécutoire / J'les mets au défi d'vivre un jour c'qu'on a). 

Arrivé au sommet de sa gloire, le groupe marseillais n’a pas changé de discours ni de point de vue, comme l’explicite Sat dans Nique Tout : “Même avec du fric plein les poches, j'me sens toujours aussi pauvre / Comment t'expliquer ça ma vie d'chien m'colle à la peau. Les quatre rappeurs continuent à rapper avec le coeur, refusant de vendre une image fausse de leur vécu ou de leur personnalité (Je ne suis ni un caïd, ni un saint, ni accro à la cocaïne) et se plaçant en porte-parole des sans-voix ou des opprimés : “Si tu deviens muet on exprimera ces choses à ta place / Pourquoi ? Parce qu’on vient de la même classe. Dans leur sillage, le rap marseillais sera de plus en plus caractérisé par la dimension très terre-à-terre des écrits et la sincérité des mots, des Psy4 de la Rime à Jul en passant par Relo. 

Séparé officiellement dans la foulée de la sortie de l’album Marginale Musique (2006), la Fonky Family aura marqué toute une génération d’auditeurs, et influencé toute la scène marseillaise actuelle -il n’y a qu’à voir le respect affiché par Jul et Sch quand ils racontent leur dernier featuring avec Le Rat Luciano. Malgré quelques dissensions internes, le groupe n’a jamais lavé son linge sale en public (ce qui est assez rare dans le monde du rap pour être salué) et s’est réuni ces dernières années le temps de scènes exceptionnelles, notamment le très émouvant concert de 2015 en soutien à Pone, atteint de la maladie de Charcot.