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Fianso : les 10 ans de "Blacklist"
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Fianso - cover "Blacklist"
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Fianso : les 10 ans de "Blacklist"

En novembre 2011, Fianso publiait Blacklist, un projet qui contenait déjà tous les ingrédients qui lui permettront de faire de lui l’un des patrons de l’industrie dix ans plus tard.

Le contexte de la sortie de Blacklist

Bien plus qu’une tête d’affiche majeure du rap, Fianso est aujourd’hui une personnalité bigger than rap capable de monter à lui seul des projets que personne n’aurait osé engager (93 Empire), de produire via son propre label des superstars (Soolking, Heuss l’Enfoiré), ou encore de manger à la table des plus grands patrons de l’industrie du disque, avec l’ambition de dévorer leur assiette et de racheter le restaurant. 

Si le rappeur de Blanc-Mesnil se retrouve dans cette position aujourd’hui, c’est bien parce qu’il a connu des années de galère pendant toute la première partie de sa carrière. Une période compliquée pour lui sur le plan du rap, des années avant l’ère du streaming, à une époque où l’industrie de la musique, et en particulier celle du rap français, était dans le mal. Entre 2007 et 2013, il enchaine les projets en indépendant, sans jamais vraiment dépasser le stade du succès d’estime. 

L’une des sorties les plus marquantes de cette période s’intitule Blacklist, un projet 16 titres au format pas tout à fait défini, à mi-chemin entre la mixtape et le street-album. Véritable témoignage de ce qu’était le personnage de Fianso pendant cette première partie de carrière, Blacklist fête cette semaine ses dix ans. C’est l’occasion de se replonger dans ce disque qui a plutôt bien vieilli, et qui contient déjà les graines de ce que sèmera le rappeur quelques années plus tard. 

Encore très présente sur tous les projets de la deuxième partie de sa discographie (à partir de 2017), la propension de Sofiane à verser dans l’introspection fait de lui un rappeur qui n’hésite jamais à s’épancher sur ses doutes (Elle m'a dit : mon amour, je souffre de tes choix [...] Il a dit : mon enfant cette fois tu m'as déçu", Dis-leur) et à mettre en avant ses pires défauts (j'me réveille la tête en bois, j'suis pas fier, encore bourré d'hier”, Lundi). Des années plus tôt, le rappeur se livrait déjà énormément. Traversant des zones d’ombre dans sa vie personnelle, il raconte tout au long de Blacklist une série de problèmes qui lui collent à la peau à l’époque. 

Un rappeur torturé

C’est particulièrement le cas sur un titre introspectif comme Aide-moi, dans lequel Fianso n’est franchement pas clément avec lui-même : décrit comme un alcoolique à la dégaine “de clodo”, il se balade “une bouteille de coca suspecte à la main”,  et pousse un vrai cri à l’aide, avec des paroles fortes comme “poto reste pas comme ça, aide mo_i”, ou encore “_j’vais mal, prévenez Nock-pi, réveillez-moi dans l’ambulance. Certains passages du morceau donnent l’impression que Fianso s’est vraiment retrouvé au fond du trou, sans jamais perdre la passion pour la musique (paye ton studio fréro, ton amitié j’la prends, j’ai trop envie de péra, même ta pitié j’la prends). Avec le recul actuel, on ne peut que se féliciter de voir que Sofiane s’est sorti de cette spirale négative, et on comprend pourquoi il se montre si ambitieux aujourd’hui : quand on a connu la faim, l’appétit ne disparaît jamais vraiment. 

Aide-moi termine tout de même sur une bonne note (“peut-être pas quelqu’un de bien mais j’ai tout fait pour être un homme”), et constitue même une belle note d’espoir : alors qu’il semblait livré à lui-même au début du morceau (“on a grandi ensemble mais j’suis en train de vieillir tout seul”), il termine par une véritable ôde à l’amitié, remerciant les proches qui ont été là pour lui quand il en avait besoin : “t’es plus mon pote, t’es mon reufré, pour toi j’donne ma vie. 

Le côté très torturé de Sofiane s’exprime sur d’autres titres, en particulier sur Mon Jnoun, un morceau un peu conceptuel dans lequel Fianso est en featuring avec … le colocataire avec qui il partage sa tête. Pour explorer un peu plus ce qu’il se passe dans la tête du rappeur, Mon Jnoun est un morceau particulièrement éloquent. Fianso y raconte qu’il a essayé de chasser ses mauvais démons, mais à l’époque, a fini par se résigner : “frère j'ai lutté, cassé des vitres pour le broyer / Fumé pour l'étouffer, vidé des litres pour le noyer. Si on se fie à ses textes aujourd’hui, Sofiane a certainement trouvé un moyen de s’entendre avec ce colocataire encombrant, puisqu’il continue à citer de temps à autre ce “personnage”. On pense par exemple à cette punchline dans l’épisode 12 de #JesuispasséchezSo : “j'viens qu'avec mon jnoun, on vient que à deux. 

Des singles déjà efficaces

On pourrait avoir tendance à penser que Fianso n’a pas percé à grande échelle il y a dix ans à cause d’un style trop rue et de l’absence de singles radiophoniques. Pourtant, le rappeur prouvait dès Blacklist sa capacité à s’aventurer sur d’autres terrains et à parler de sentiments amoureux. Un titre comme Elle était belle aurait pu être un véritable carton : l’interprétation tend vers le chant, le texte est une belle chanson d’amour (“une sur un million même aveugle c'est elle que je vois”) mais conserve des éléments qui nous prouvent qu’on reste dans l’univers d’un rappeur pas tout seul dans sa tête (on s'aimait trop mal, on se serait fait tourner le Sida). 

Si Fianso n’a pas explosé à l’époque, les raisons sont donc à chercher ailleurs, que ce soit dans la conjecture franchement pas bonne pour les rappeurs indépendants au début des années 2010, ou dans les choix de carrière du rappeur. Il fera d’ailleurs le point sur les moments qui auraient pu changer plus tôt sa destinée sur le deuxième volume de Blacklist, au cours d’un morceau devenu intemporel, Lettre à un jeune rappeur. En attendant, en 2011, Fianso place déjà ce que l’on pourrait considérer comme une version Béta de ce futur classique : l’Outro de Blacklist. 

Le format est pratiquement le même, avec 7 minutes de rap sans refrain sur une prod un brin mélancolique, et surtout, un rappeur qui livre tout ce qu’il a sur le cœur. Qu’il s’agisse de prendre du recul sur son propre parcours, sur ses erreurs (la défonce c’est pour les faibles) de raconter à l’auditeur les coulisses du monde du rap (menteur comme un chanteur de rap), ou de se placer en grand frère pour donner des conseils aux plus jeunes générations (“meurs pour ta femme, ta soeur, ta fille”), Fianso livre l’un de ses textes les plus personnels, avec une absence totale de filtres, en s’adressant directement à son fils (“sois fier de ressembler à ton père, j’me bats pour ressembler au mien). Pour ceux qui aiment voir une dimension poétique dans les textes des rappeurs, il s’agit de l’un des textes les plus lyriques de Fianso. D’ailleurs, il s’en rend compte lui-même : “j’aurais vécu à l’époque de Molière, ces connards apprendraient mes textes en cours de français.