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Fabe : retour sur la carrière de l’emmerdeur public numéro 1
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Fabe : retour sur la carrière de l’emmerdeur public numéro 1

Auteur de 4 albums, co-fondateur de la Scred Connexion, Fabe a été actif jusqu’en 2000, marquant le rap français par son impertinence et son sens de la formule.

Aujourd’hui, tout le monde s’accorde à dire qu’il est tout à fait normal qu’un auditeur né après l’an 2000 n’ait jamais entendu parler d’IAM, NTM ou MC Solaar, l’essentiel des gros succès de ces artistes datant des années 90. Quand Koba LaD a spontanément reconnu ne pas savoir qui était IAM au cours de l’émission de Red Binks, Rap Jeu, (mai 2019), les auditeurs vétérans ont été véritablement scandalisés, mais même le groupe marseillais a fini par refermer le débat en affirmant qu’il n’y avait “aucun mal” dans le fait qu’un artiste aussi jeune ne les connaisse pas. 

Personne ne peut contraindre les jeunes générations à s’intéresser à l’histoire du rap français et aux albums qui ont marqué une époque qu’elles n’ont pas vécu. En revanche, il est nécessaire de mettre à leur disposition les outils nécessaires à cette transmission : si, dans quelques années, Koba LaD veut s’intéresser aux rappeurs qui l’ont précédé, il aura besoin de trouver les informations nécessaires pour enrichir sa culture musicale. 

Au-delà des mastodontes IAM, NTM et Solaar, bon nombre de rappeurs ont marqué les premières années du rap français. C’est par exemple le cas de Fabe, dont l’EP intitulé Lentement mais Sûrement a fêté il y a quelques jours ses 25 ans. C’est l’occasion de revenir sur la carrière de l’un des rappeurs les plus importants des années 90, officiellement retraité du monde de la musique depuis 2000, année de sortie de son dernier album. 

Une certaine vision du rap

Évoquer Fabe aujourd’hui, c’est avant tout revenir sur une époque où le monde du rap était divisé entre ceux qui voyaient la musique comme un divertissement, et ceux qui estimaient que le hip-hop devait nécessairement être conscient ou engagé. Fabe fait clairement partie de la deuxième catégorie : s’il débute dans l’égotrip, il se concentre rapidement sur le fond de ses textes : certains sont purement introspectifs, d’autres sont des attaques frontales envers la politique française (Chirac, Le Pen), et l’ensemble de son oeuvre vise à pousser ses auditeurs dans la bonne direction (“j’veux pas qu’mon fils devienne mercenaire, j’veux qu’il aime sa mère et son dictionnaire”). 

Particulièrement impliqué dans le combat contre les clichés au sujet du hip-hop, à une époque où l’on a encore beaucoup tendance à caricaturer ce genre musical émergent, il est au centre d’un débat tendu avec Nagui et Robert Charlebois en 1995 dans l’émission Taratata, et finit par quitter le plateau. 

Dans le même esprit, il est très critique envers le milieu du rap. Fabe défend férocement sa vision, et plusieurs de ses titres s’adressent directement à l’industrie du disque voire aux rappeurs. Il revendique régulièrement son aversion pour le gangsta-rap à la française, et devient d’ailleurs le premier clasheur recensé de Booba. Ce dernier se sent visé dans les paroles du titre Des Durs, des boss, des dombis, un morceau qui veut démystifier la figure du rappeur dur, dangereux et armé : il est vrai qu’une phase “ils parlent d'avoir du cash, n'ont pas assez pour prendre un taxi” laisse peu de doutes au sujet de l’identité de la cible. Booba répondra quatre ans plus tard sur le classique de Lunatic, La Lettre, le fameux “j’suis tombé si bas, pour en parler faudrait que j’me fasse mal au dos … putain quelle rime de batard” étant une reprise directe d’une phase de Fabe sur Des Durs, des boss, des dombis. 

Un rappeur offensif

Sur tous les fronts, Fabe est un rappeur offensif : il revendique, dénonce, attaque sans retenue, quel que soit l’objet de sa colère. Fédérateur malgré son profil d’”emmerdeur public numéro 1”, il est l’un des membres fondateurs de la Scred Connexion un groupe toujours actif aujourd’hui, même si l’essentiel de son activité n’est plus directement musical (site internet, boutique à Paris, festival annuel, etc). Fabe n'apparaît d’ailleurs sur aucun album de la Scred, étant donné qu’il arrête sa carrière un an avant la sortie de Du mal à s’confier (2001). On le retrouve tout de même sur les deux compilations Scred Selexion en 2000 et 2002, sur des titres enregistrés avant 2000. 

Comme beaucoup de jeunes au début des années 90, Fabe débute par le graffiti, l’une des principales disciplines de la culture hip-hop à l’époque. Rapidement passionné par le rap, il finit par se faire remarquer dans le milieu et sort ses premiers projets en 1994 (deux maxis et une mixtape). Son premier album, Befa surprend ses frères, lui permet de se tailler une belle réputation, certains titres marquant les esprits des auditeurs. C’est par exemple le cas de Ca fait partie de mon passé, un morceau qui résume l’essentiel de l’état d’esprit du rappeur : d’abord un point sur sa période graffiti (Fabe était écrit sur les murs de Paris) et sur sa bifurcation vers le rap (troquer ma bombe contre un stylo et du papier), puis beaucoup d’autocritique (ma mère pleure, mais bon je n'suis pas là / Donc je ne la vois pas, voilà pourquoi je ne m'inquiète pas) et d’introspection (parfois je pense c'est inutile de regretter, mais ce n'est pas une raison pour oublier). Le tout se fait sur 4 couplets (c’est vraiment une autre époque), avec un sample de George Benson, et le morceau a même droit à un clip. 

La réussite de Ca fait partie de mon passé a cependant son revers : comme l’a expliqué Texaco, son ancien manager, à l’Abcdrduson, ce single enferme Fabe dans une case dans l’esprit du public :  Le public rap plus mainstream n’a jamais compris "Ça fait partie de mon passé." Pour eux, c’était du rap de bobo avant l’heure. "Lettre au Président", "Des durs, des boss et des dombis" n’ont jamais réussi à effacer totalement cette première impression. Tu ne peux pas lutter contre un premier morceau surmédiatisé, il est dans la tête des gens.

Une carrière courte mais dense

Franchement productif, à une époque où sortir des disques requiert une logistique bien plus lourde qu’aujourd’hui, le rappeur enchaine quasiment un projet par an, sans compter les maxis (un format qui n’existe plus, qu’on pourrait résumer comme un mini-EP). Signe que sa discographie est impeccable, le débat pour déterminer le meilleur album de Fabe n’a jamais trouvé de réponse unanime. Certains auditeurs préfèrent Befa surprend ses frères (1995), qui a le charme des premiers albums, ou Le Fond et la Forme (1997), qui contient lui aussi son lot de titres marquants : Lettre au Président, On lèche on lache on lynche, Des durs des boss des dombis Détournement de son (1998) est globalement le plus plébiscité, avec des titres comme Correspondance (feat Al), Comme un rat dans l’coin ou Quand j’serai grand, devenus des classiques du rap français. Plus diversifié sur le plan des productions que ses deux albums précédents, il constitue aussi une certaine rupture dans la carrière de Fabe, puisque c’est à partir de cet album qu'il abandonne son emploi à La Poste pour se consacrer entièrement à la musique. La carrière professionnelle de Fabe dans la musique se termine pourtant deux ans plus tard, après la sortie d’un dernier album, La Rage de Dire, un disque tout aussi contestataire que les précédents : rappeurs, politiciens, fans de foot, médias ... 

Au moment de la sortie de La Rage de Dire, Fabe est en plein cheminement spirituel. Lors d’une interview publiée par le site islam-conversion en 2013 (le site n’existe plus, mais Fabe l’a republié sur son blog personnel), il explique l’enchainement des évènements qui le pousse à mettre un terme à son parcours dans la musique : “Je suis sorti de studio en Mars 2000, j’ai embrassé l’Islam au mois d’avril de la même année, l’album est sorti en mai et j’ai mis fin à ma carrière quelques mois après, vers le mois de septembre si je me souviens bien. Difficile de dire ce qu’aurait été la suite de sa discographie s’il avait choisi de continuer : rappeur aux textes imprégnés de spiritualité, comme Ali ? éternel emmerdeur public numéro 1 comme Gab1 ? pilier de la Scred Connexion ? Les possibilités sont nombreuses. Dans les faits, il a choisi de s’éloigner du monde de la musique, et reste considéré comme l’un des rappeurs les plus importants de la deuxième moitié des années 90. Malgré une carrière assez courte, Fabe a marqué le rap français de son empreinte.