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Être une femme dans le milieu du rap : c'est pas gagné
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Être une femme dans le milieu du rap : c'est pas gagné (Photo : Cavan Images / Getty)
Être une femme dans le milieu du rap : c'est pas gagné (Photo : Cavan Images / Getty) ©Getty

Être une femme dans le milieu du rap : c'est pas gagné

En cette journée des droits de la femme, on fait donc le point sur la représentation des femmes dans les médias rap, et sur l’évolution des mentalités dans le milieu de la musique.

"A la date du 8 mars, on reçoit énormément de sollicitations, nous les femmes du rap, alors que le reste de l'année, on fait peut-être moins attention à nous". Cette citation de Ouafae Mameche, extraite d’une interview avec le média Nanas Benz, résume assez clairement le rapport qu’entretiennent les médias rap avec les figures féminines du milieu. 364 jours par an, elles jonglent entre les rôles secondaires, mais Dieu merci, on s’inquiète tout de même de leur sort pendant 24 heures. Ce 8 mars 2022, on fait donc le point sur la représentation des femmes dans les médias rap, et sur l’évolution des mentalités dans le milieu de la musique, avec l’aide de deux spécialistes d’un seul et unique sujet : la femme.

La place des femmes ne devrait pas être un sujet

Journaliste, éditrice, conférencière, Ouafae Mameche est régulièrement appelée à s’exprimer au sujet de la place des femmes dans le milieu du rap, ou plus largement, dans la société française. On en oublierait presque qu’elle est avant tout passionnée de rap, et qu’elle en parle à merveille, que ce soit à l’écrit, notamment chez l’Abcdrduson, ou au micro de différentes émissions et podcasts. Également sollicitée aujourd’hui pour exprimer son ressenti sur sa place de femme dans l’industrie de la musique, Yousra Benine s’illustre en tant que manageuse, attaché-presse et communicante, auprès d’artistes comme La Zarra, Djalito, F430 ou Ben PLG. C’est elle qui entre dans le vif du sujet : “*les femmes sont surtout invitées pour parler de sujets féminins, de rappeuses. Ça fait quelques années qu’on a fait le tour de la question, il serait temps que l’on parle de sujets plus larges*“.

En effet, la première impression, en abordant ce sujet, est celle d’un serpent qui se mord la queue. La place des femmes dans le monde du rap, ou ailleurs, ne devrait tout simplement pas être un sujet. Penser en termes de représentativité, c’est aborder un problème visible sans proposer de solutions de fond. De nombreuses émissions ou conférences répondent à cette problématique en insérant une présence féminine sur des plateaux composés de plusieurs hommes. On comprend alors que les filles appelées le sont avant tout pour des questions de parité (et donc d’image publique), et pas pour leurs compétences ou leurs capacités. Yousra confirme : “Quand il s’agit de faire des castings ou de composer un plateau, on se dit : “il faut une meuf”. Ça donne l’impression qu’on a besoin d’une fille uniquement pour des questions de quota et de représentativité”.

De manière générale, la position des femmes dans les médias rap est encore fébrile. La majorité des formats sont incarnés par des hommes. Narjes Bahhar, avec son émission Jour de sortie sur Deezer, ou Neefa, avec Que la Nëef chez Grunt Radio, font plutôt figure d’exceptions. Cette exception pourrait bien entendu finir par devenir une règle, mais selon Ouafae, le chemin est encore long : “sur les émissions, je suis soit chroniqueuse, soit co-animatrice. Au début ça ne me posait pas de problème, parce que j’étais en train d’acquérir de l’expérience, que j’étais en train d’apprendre. Il y avait tellement peu de femmes que … quand on nous donne un peu de place, on ne va pas gueuler tout de suite. Mais après quelques années, mon regard et mon positionnement ont évolué ”.

Avec quelques années de recul, et différentes affaires sordides (Me Too, Balance ton rappeur) ayant au moins permis d’aborder frontalement les questions du sexisme et de la misogynie, on pourrait espérer une amélioration de la situation. “Je n’ai pas l’impression que ça aille dans le bon sens, tempère Ouafae. *Le fait qu’il y ait moins de femmes est aussi dû au fait qu’il y ait moins de médias. J’ai l’impression qu’il y a eu une période faste entre 2017 et 2019 pour les médias spécialisés. Pour ma part, j’étais présente un peu partout en tant que journaliste. Plein de podcasts ont disparu, OKLM n’existe plus, il n’y a plus de talks, d’émissions quotidiennes, etc. Il y a moins de place tout court, pour un journaliste rap et encore moins pour une femme*”. Dans un milieu où il est déjà difficile de se faire une place, et d’être suffisamment visible pour exister, on a tendance à se reposer sur des valeurs sûres. Dans ce contexte, les médias peinent à faire confiance à des profils féminins, parfois moins bien identifiés par le public. Selon Yousra, le problème est double : “en face, on ne donne pas assez leur chance aux femmes ; du côté des filles, il faut savoir s’affirmer, se créer des opportunités et une visibilité. Je m’inclue dans le lot, il y a ce syndrome de l’imposteur”.

Encore plus de difficultés pour s'imposer dans le monde du rap

Syndrome de l’imposteur : le mot est fort, et surprend l’auteur – masculin – de ces lignes. Pourtant, selon Yousra, c’est évident : “ce n’est pas propre uniquement au milieu de la musique, mais les femmes ont tendance à avoir moins confiance en elles professionnellement. C’est avec le temps, et l’âge, que l’on se comprend que l’on est tout à fait légitimes”. Un autre problème majeur handicape la réussite des femmes dans le milieu du journalisme rap : “*c’est lié aux réseaux sociaux, qui sont certes un monde à part, mais certaines jeunes femmes, qui n’ont pas forcément d’expérience, sont renvoyées à la cuisine dès qu’elles parlent de rap*”. On comprend qu’elles n’aient pas forcément envie de persister et de lutter contre les éléments : quel que soit le degré de pertinence de leur discours, il sera reçu avec des a priori par une partie du public.

De son côté, Ouafae ne ressent pas ce sentiment d’imposture, et ne doute plus de sa légitimité : “on m’appelle parce que je suis une femme, certes, mais aussi parce que je fais l’affaire. J’estime avoir assez prouvé, avoir assez d’expérience, être capable de bien faire les choses”. Si elle peut afficher aujourd’hui une telle assurance, elle ne nie pas que le regard des différents observateurs n’est pas le même selon que le journaliste soit un homme ou une femme : “en tant que femmes, on nous laisse moins le droit à l’erreur, on a moins le droit de faire des blagues, de se tromper. Si on propose des émissions, il faut que tout soit parfait. Quand on écrit un article, il ne faut pas qu’il y ait la moindre coquille. On est forcément plus exigeantes envers nous-mêmes parce qu’on aura plus de retours négatifs et qu’on a envie de se démarquer de tout ce qui se fait”.

Ce degré d’exigence n’est malheureusement pas suffisant. Plus que la qualité du travail et la pertinence du discours, ce sont d’autres critères qui entrent en compte dès lors que l’on pose le pied dans le milieu des médias rap. Ouafae en est bien consciente : “*tous les mecs qu’on appelle, au-delà de leurs compétences, c’est beaucoup en fonction de leur influence : ils ont beaucoup d’abonnés, ils font le buzz, ils vont ramener du public. Avant même de penser inclusion et compétences, les marques et les médias pensent marketing. On veut que les meufs soient professionnelles, intelligentes, carrées, ou alors qu’elles soient juste jolies, mais elles incarnent rarement le divertissement***”**.

A titre d’exemple, la marque Red Bull a récemment organisé un gros évènement à l’occasion de la sortie de l’album commun de Kaaris et Kalash Criminel, SVR. Alors qu’elle regorge de talents – masculins et féminins – en interne, l’entreprise a choisi de miser sur Fred Musa pour présenter la soirée et interviewer les artistes. L’animateur historique de Skyrock est parfaitement identifié par le public, il incarne une émission-phare depuis 25 ans, est suivi par des centaines de milliers de personnes. Difficile de contester son importance, mais difficile aussi pour une femme moins influente d’espérer que l’on pense à elle avant lui. “C’est naturel de penser à un mec, concède Ouafae, parce qu’on se dit qu’ils sont plus fédérateurs. Un mec, ça peut ramener un public de mecs et de meufs. Une meuf, ça va ramener surtout des meufs. Soit on se le dit, soit c’est totalement inconscient et donc ancré dans la tête des gens”.

A l’heure où les métiers d’influenceur et de journaliste musical tendent à se confondre, et où une centaine de milliers d’abonnés sur YouTube ou Instagram ont plus de poids qu’un diplôme en école de journalisme ou que des années d’expérience, comment se faire remarquer, s’imposer dans l’esprit du public et des professionnels, et dépasser les a priori qu’une partie de l’auditorat aura forcément en écoutant une femme parler de rap ?A titre personnel, si j’arrive à animer des conférences, c’est parce que ce sont des conférences que je crée moi-même, explique Ouafae. C’est fatiguant, parce que je dois donner de ma personne, de ma poche, produire moi-même, utiliser mon réseau, pour qu’on puisse se dire que j’existe, et qu’on puisse penser à moi. J’ai dû faire tout ce travail de visibilité et de production indépendante en amont”. Laborieux, sans garantie de succès, ce travail s’avère également nécessaire selon Yousra, qui voit quelques motifs d’espoir dans le parcours de certaines professionnelles œuvrant dans le milieu du rap : “ce qui va changer, c’est peut-être le fait de les identifier davantage. Je pense par exemple à Roxane Peyronnenc, qui est photographe, et qui a de plus en plus de visibilité par rapport à son travail. Quand on arrive à identifier quelqu’un, son travail, son rôle, les choses deviennent plus faciles”.

L'importance d'éduquer pour changer les choses

Il est difficile de brasser plus de vent qu’en abordant la question de la place de la femme dans la société française de 2022 : hormis décrire une situation que tout le monde est en mesure de constater, aucune réponse concrète ne peut émerger du débat. “Qu’est-ce qu’il faut faire ? interroge Ouafae. Renouveler les gens qui ont la parole, qui sont chroniqueurs ou animateurs, les producteurs ou réalisateurs, les décideurs … il faut un renouvellement de génération et de point de vue. Il faut juste arrêter de mettre que des hommes à tous les postes“. Le milieu du rap n’est qu’un reflet de la société : il souffre des mêmes tares et doit amorcer les mêmes changements. Il s’agit finalement plus d’éduquer chacun dans un souci d’amélioration globale des comportements ou des propos. “Il faut de l’échange, explique Yousra, faire comprendre à chacun des problématiques simples : par exemple, tu rentres avant moi et je vais attendre mon Uber toute seule, c’est un problème”.

Le fait d’être une femme, ce n’est pas plus problématique dans l’industrie musicale que dans d’autres milieux, poursuit Yousra. Les vraies questions sont sociétales. Être une meuf, et être jeune, ça crée des situations où tu es dans un objectif bien professionnel, et où l’homme en face ne te prend pas au sérieux, ou pire, a d’autres intentions”. Le milieu du rap, justement, a connu ces deux dernières années plusieurs affaires de violences sexuelles, d’agressions et de harcèlement. Une remise en question générale s’est opérée, et de nombreux médias, observateurs et artistes ont abordé le sujet sans complaisance. Conscients que certains comportements étaient à bannir, et surtout, que passer sous silence des accusations était une erreur à ne plus commettre, certains acteurs de l’industrie ont tenté de corriger le tir, sans pour autant parvenir à bouleverser en profondeur les mentalités. Faut-il se satisfaire de quelques remises en question et d’actions plus assimilables à de la communication qu’à une réelle volonté de changement ? Pour Yousra, "ça a permis aux gens de faire plus attention, ne serait-ce que de prendre conscience qu’il y a des choses qui ne se disent pas, ou qui ne se font pas. Le problème, c’est qu’on se rend compte qu’un combat peut être brandé, et devenir une chasse aux sorcières. Ça a tout de même le mérite de pousser chacun à faire plus attention à ses propos et à son attitude”. Ouafae, en revanche, est plus tempérée : “Même si le public devient plus conscient de ces dérives, ça n’a pas changé grand-chose en termes institutionnels, *dans le rap ou ailleurs. Des grands comédiens, journalistes ou hommes politiques continuent à faire leur travail. Qu’un rappeur continue à avoir une carrière après des accusations avérées, ça ne choque plus, aujourd’hui. Rien n’a vraiment changé, on choisit de boycotter uniquement qui on veut boycotter***”**.

Si la question du traitement que l’on doit réserver à ces artistes a occupé l’essentiel du débat, elle a malheureusement occulté deux problématiques centrales : premièrement, selon Yousra, “on n’est pas dans le souci d’accompagner la victime, de l’écouter, de s’assurer qu’elle va bien. Le tribunal des réseaux sociaux transforme le sujet en chasse en sorcière, et finalement, on se trompe de combat”. Sur ce plan, Ouafae est plus rassurante : “il y a un travail fait par des associations auprès des victimes, pour qu’elles se sentent en sécurité, qu’elles puissent parler. Un travail juridique a aussi été fait, avec des plaintes, comme par Divas. La suite est là : qu’on en parle plus ou qu’ils arrêtent de faire de la musique, c’est une chose ; mais qu’ils soient condamnés par la justice, c’est ce qui est le plus important”.

Deuxièmement, les comportements à bannir définitivement et sans la moindre tolérance : “dans certains clips, par exemple, tu vois bien que certaines filles sont mineures, explique Ouafae. *Ce sont des choses gênantes. On est conscient de ça, on essaye de faire évoluer les choses en interne, mais dès qu’on commence à taper sur le rap, on sait que les médias généralistes ou certaines sphères vont venir reprendre nos propos pour pointer du doigt notre milieu*”. On peut toujours se consoler en se disant que quoi qu’il arrive, les médias généralistes trouveront toujours un moyen de traiter du rap avec des angles biaisés ou sensationnalistes. Autant arrêter la politique de l’autruche, laver notre linge sale en interne et chercher à s’améliorer pour servir un jour de bon exemple.