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Et si … le streaming n’existait pas ?
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Et si … le streaming n’existait pas ?

On a imaginé le visage du rap français si le streaming n'existait pas...

Les univers parallèles n’existent pas que chez Marvel. Le rap français aussi a ses réalités alternatives, dans lesquelles les évènements ne se sont pas déroulés de la même manière. Dans un autre monde, NTM n’a pas périclité après son quatrième album ; Booba et Kaaris ne se sont jamais croisés à Orly ; Vincent Cassel a remplacé son frère au sein d’Assassin ; Ninho n’a jamais enregistré le moindre featuring … 

Dans l’industrie du disque telle qu’on la connaît, l’arrivée du streaming est considérée comme l’un des grands bouleversements récents. Avec l’émergence des plateformes comme Spotify ou Deezer, le monde du rap a subi des transformations en profondeur, s’adaptant aux nouveaux modes de consommation de la musique de la part des auditeurs. Beaucoup plus de projets sont publiés chaque semaine, les artistes profitant de la dématérialisation de la musique pour raccourcir les circuits de distribution. De plus en plus de disques n’existent même plus au format physique, la version numérique suffisant amplement. 

Même si le streaming a permis d’élargir l’offre, avec beaucoup plus d’artistes actifs aujourd’hui qu’il y a dix ans, de gros déséquilibres subsistent : selon une étude publiée par le Wall Street Journal, 1% de la musique présente sur les plateformes représente 92% des écoutes. Comment aurait évolué le rap français dans un monde où le streaming n’existe pas ? C’est une question que personne ne se pose, mais à laquelle on va quand même tenter de répondre. 

Tout ce qui suit est entièrement fictif. 

La crise du disque pendant les années 2000 est la principale raison de cet échec. Pour contrer la démocratisation du téléchargement illégal, les industries de la musique et du cinéma ont uni leurs forces et obtenu de l'Icann (Internet corporation for assigned names and numbers), la principale autorité de régulation d'internet, que le débit des connexions soit directement corrélé au type de fichier téléchargé par les utilisateurs. Dans le cas de fichiers audio ou vidéo, le débit est ainsi bridé de 50 à 100 fois, annihilant tout espoir de télécharger des albums complets ou des films. Cette décision, très débattue, a permis aux différentes industries du divertissement de sortir de la crise et de recommencer à vendre des disques, des places de cinéma, et des DVD. Après des années de pertes et quelques carrières sacrifiées, tout était enfin rentré dans l’ordre. L’industrie a cependant dû sacrifier une partie de ses opportunités : le téléchargement légal, balbutiant à l’époque, n’a pas pu se développer. 

Avant ce bridage, le rap français était scindé en deux : d’un côté, les très gros artistes capables de vendre des centaines de milliers de disques, pour contrebalancer les effets du téléchargement illégal ; de l’autre, les plus petits artistes, majoritairement indépendants, subissant de plein fouet la crise. La fin du piratage n’a pas rebattu totalement les cartes, le déséquilibre existant encore, mais a permis aux rappeurs moins exposés de se remettre à vendre des disques. La disparition du streaming vidéo est cependant un coup dur pour le monde du rap indépendant : la diffusion des clips ou freestyles par le biais d’internet n’est plus possible, et il faut se tourner vers des alternatives. 

La demande des auditeurs étant de plus en plus forte, certains acteurs de l’industrie comprennent plus vite que d’autres qu’un marché entier est en train de s’ouvrir. La presse spécialisée fait de moins en moins d’écrit, et mise énormément sur les CDs fournis avec les magazines : freestyles, clips, compilations de titres … L’un des gros succès du début des années 2010 s’appelle Daymolition Magazine : une petite équipe parcourt la France entière pour tourner des street-clips avec des rappeurs émergents, et les distribue en marge de ses revues. Le contenu cartonne auprès d’une nouvelle génération d’auditeurs accro à la nouveauté. A partir du onzième numéro bi-mensuel, le magazine papier disparaît totalement : seul le support CD subsiste. 

Sur le même principe, l’équipe de Booska-P se spécialise dans le street-DVD, participant à l’émergence de rappeurs comme Mister You ou la Sexion d’Assaut. Le processus de gravure étant long et coûteux, le média innove en proposant directement ses productions sous format clé USB incopiable. La distribution est simplifiée, le tarif divisé par deux, et les contenus se retrouvent en vente un peu partout : caisses des grandes surfaces, buralistes, librairies … Adoptée par la majorité des médias rap, la méthode se démocratise, et de nouveaux types de contenus apparaissent : Rap Contenders Magazine offre un clash chaque semaine, Rapélite DVD propose une interview long-format par clé-usb, etc. 

Dans le même temps, les ventes de disques se maintiennent à flot : la Sexion d’Assaut cartonne, Orelsan fait son trou, Booba, Rohff et La Fouine tiennent le haut du panier … C’est surtout le rap indépendant qui tire son épingle du jeu, en délaissant le format CD. Les artistes signés en maisons de disques s’y refusent, motivés par le combat pour les certifications : le SNEP refuse jusqu’alors de prendre en compte les ventes de clés usb dans ses calculs. Le rap français se retrouve à nouveau scindé en deux, entre les gros artistes capables de vendre des disques par centaines de milliers, et les plus petits, qui sortent progressivement du circuit classique. Certains parviennent tout de même à combiner les deux : Jul, par exemple, est l’une des seules têtes d’affiche à distribuer sa musique aussi bien par les méthodes traditionnelles, que par les nouvelles. 

Alors que de nouveaux noms émergent en s’appuyant sur cette innovation technologique (Ninho, Damso), les premières accusations de triche apparaissent : Booba attaque par exemple Gims, qui utiliserait des “fermes à disques”, où l’on enregistre les ventes de CD par milliers avant d’effectuer des remboursements, dans le seul but de gonfler les chiffres et d’obtenir des certifications. Gims répond en promettant “un reportage sur M6 qui dévoilera toute la vérité”. 

En 2015, un groupe confidentiel venu du 91, PNL, bouleverse l’industrie du disque. En travaillant avec des ingénieurs, le groupe lance le premier album sous format micro-sd. Ces petites cartes présentes sur la majorité des téléphones portables ne servaient jusqu’ici qu’à stocker des photos. Elles deviennent donc le support du premier projet du duo, intitulé QLF. La méthode est rapidement reprise par d’autres artistes : elle permet en effet aux auditeurs d’écouter directement de la musique sur leur téléphone, un gain énorme pour eux. PNL refuse pourtant la distribution à grande échelle : leurs différents projets sont vendus directement dans le hall de leur bâtiment, l’acheteur remettant son argent à un vendeur, mais récupérant son CD de la main d’un autre vendeur.