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Et si ... Diam's n'avait pas arrêté le rap ?
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Diam's le 26 novembre 2009 en concert à Nancy - (photo : Alexandre Marchi)
Diam's le 26 novembre 2009 en concert à Nancy - (photo : Alexandre Marchi) ©Getty

Et si ... Diam's n'avait pas arrêté le rap ?

On imagine un monde, où Diam's serait encore active dans la musique, loin de sa retraite prise en 2012. Ceci est une fiction.

Les univers parallèles n’existent pas que chez Marvel. Le rap français aussi a ses réalités alternatives, dans lesquelles les évènements ne se sont pas déroulés de la même manière. Dans un autre monde, NTM n’a pas périclité après son quatrième album ; Booba et Kaaris ne se sont jamais croisés à Orly ; Vincent Cassel a remplacé son frère au sein d’Assassin ; Orelsan a percé dans le beatmaking ; PNL a enregistré un nombre incalculable de featurings.

Diam’s s’est récemment retrouvée au cœur de l’actualité, mise malgré elle au centre d’un débat dont elle se serait bien passée. Un documentaire de Canal + sur les rappeuses françaises a isolé une intervention de Le Juiice au cours d’une émission Planète Rap, dans laquelle elle affirme : "la meilleure rappeuse de France, c'était une blanche, c'était Diam's. Et elle a marché, elle est devenue Diam's, parce qu'elle est blanche". Si la citation ne vaut pas grand chose sans son contexte et toute l’argumentation qui a suivi, il n’en a pas fallu beaucoup plus à internet pour se déchainer. Plutôt que de relancer le débat, on rappellera donc simplement que Le Juiice dit quelques secondes plus tard “elle a réussi parce qu’elle est très forte”, et que Diam’s a elle-même réagi sans surenchérir, appelant surtout à la paix et à l’humilité.

Il existe cependant un univers parallèle dans lequel rien de tout cela ne s’est produit. En fin d’année 2009, alors que Diam’s s’apprête à sortir son quatrième album, elle publie le deuxième single, Enfants du Désert. Dans ce titre introspectif, elle s’épanche sur les vices liés à la célébrité (“dans les coulisses, ça sent la coke et chez les stars c'est l'héro”) et aux richesses matérielles accumulées (“mes troubles m'ont rendue poète, au point qu'on mette à ma dispo de quoi me doucher au Moët”), évoquant ses aspirations spirituelles, son ambition humanitaire, et son rejet d’un mode de vie consistant uniquement à engraisser son compte en banque. Le clip, lui, fait directement référence au film Forrest Gump, un classique des années 90 réalisé par Robert Zemeckis.

La même année, Tom Hanks, acteur principal de Forrest Gump, enchaine les allers-retours en Europe pour la promotion d’Anges et Démons, deuxième volet de la trilogie cinématographique adaptée du Da Vinci Code, dont la sortie, initialement prévue en début d’année, est repoussée en France au mois de novembre. Au cours d’un passage à Paris, il tombe sur le clip d’Enfants du Désert. Amusé, il appelle Robert Zemeckis en oubliant le décalage horaire, réveillant le réalisateur en pleine nuit. Sorti d’un rêve particulièrement agréable, Robert décroche le téléphone avec une humeur massacrante. Après avoir vilipendé le pauvre Tom, qui n’a de cesse de s’excuser, mais lui parle quand même du clip, il raccroche et tente de se rendormir. Tournant en rond dans son lit, il finit par allumer son ordinateur pour aller regarder ce fameux “Enfants du Désert”. Quelques minutes plus tard, ce sera à son tour de saisir son téléphone pour réveiller en pleine nuit son interlocuteur : il appelle son avocat, bien décidé à attaquer Diam’s, Hostile et EMI et de venger ce rêve interrompu.

Le clip est rapidement supprimé de Youtube et des grilles de programmation des chaînes musicales. Bouleversée, la promo de Diam’s prend un autre coup quand les grandes radios rap décident de s’aligner : les avocats de Robert Zemeckis sont toujours menaçants, et par souci de prudence, on préfère éviter de diffuser le morceau incriminé -bien que seul le clip soit dans la ligne de mire. La maison de disques est contrainte de repousser la sortie de l’album au dernier moment, préférant d’abord régler les questions judiciaires. Deux camps s’opposent parmi les équipes de Diam’s : d’un côté, ceux qui préfèrent faire profil bas, et attendre qu’une date de sortie précise soit établie avant de communiquer à nouveau avec le public ; de l’autre, ceux qui estiment qu’il serait judicieux d’occuper le terrain avec un ou deux autres singles et clips. La rappeuse, elle, est fatiguée. Elle a donné tout ce qu’elle avait dans l’écriture et l’enregistrement de cet album, elle attend cette sortie comme une libération, pour enfin passer à autre chose dans sa tête et dans sa vie.

D’abord prévu en janvier 2010, puis à nouveau repoussé en mars, l’album ne sortira finalement jamais. Diam’s passe par tous les états : cette situation la fait bouillonner, puis déprimer, avant de la remotiver. Qu’importent les maisons de disques, les clips à gros budget, et les messages de soutien de Tom Hanks, qui a déclenché malgré lui un véritable effet boule de neige : elle veut juste rapper. En juin de la même année, Salif publie ce qui sera son dernier album : Qui m’aime me suive. Diam’s, qui ne cache pas son estime pour le rappeur du 92, s’identifie à l’écoute de ce projet qui se conclut sur les paroles “je peux pas être esclave d’une musique, moi, je suis un homme libre”. En quelques heures, elle enregistre un freestyle sur une version modernisée de l’instru de Rien à Foutre (Premier Mandat, 1999). Intitulé Freestyle Qui m’aime me suive, ce titre puissant se termine lui aussi sur “je peux pas être esclave d’une musique, moi, je suis une femme libre”.

Diam’s se fait ensuite plus discrète médiatiquement pendant quelques années : elle se consacre à l’humanitaire et à sa spiritualité, devient maman, et n'apparaît que sur un seul featuring, en février 2012 : Avant qu’elle parte, sur l’album de la Sexion d’Assaut L’apogée. Le temps d’un couplet émouvant, elle raconte tout ce qu’elle éprouve pour sa propre mère, la remercie d’avoir aussi bien accepté sa nouvelle foi, et de prendre part à son aventure humanitaire avec autant de passion.

Apaisée, Diam’s garde cependant un goût d’inachevé : son dernier album date de 2006, elle n’a toujours pas digéré la sortie avortée de S.O.S en 2009, et n’a donc pas étanché sa soif de rapper. Pendant l’été 2012, elle reprend l’écriture d’un nouveau projet. Le premier extrait, publié à la rentrée, est un piano-voix très intimiste. Il reçoit un accueil mitigé : les radios rap réclament un vrai single percutant, les fans de la première heure ne comprennent pas les références religieuses, et Booba estime qu’elle est “revenue au moyen-âge”.

Début novembre, l’album Or Brut surprend pourtant tout le monde : le premier single ne reflète pas du tout la couleur du projet, finalement très avant-gardiste. Entièrement produit par Therapy, Or Brut importe en France des sonorités trap très inspirées par les scènes d’Atlanta et de Chicago, mariées aux textes très personnels et aux thématiques sociales de la rappeuse. Diam’s cartonne avec des singles efficaces, comme le percutant Zoo Bizoo sur un sample de Gillian Hills, ou le plus introspectif Paradis ou Enfer. La réédition, Or Brut part.2, sortie quelques mois plus tard, finit d’imposer Diam’s sur le trône avec des titres puissants comme Je remplis l’sac humanitaire.

Revenue au sommet du rap français, Diam’s a retrouvé l’envie de ses débuts. Elle enchaine en début d’année 2015 avec un nouvel album, Le bruit de mon âme. Tout aussi réussi qu’Or Brut, il est cependant accueilli timidement par le public et la critique, pour la simple et bonne raison qu’il ne constitue pas une redite du précédent album. Sans être un échec, Le Bruit de mon âme ne parvient pas à recréer l’engouement de la même manière, et pousse Diam’s à se remettre en question. L’année suivante, elle publie O.M.G (Originale Mélanie Georgiades), un album aux sonorités plus festives, qui déçoit. Diam’s est en perte de vitesse, mais elle est consciente qu’elle doit s’accrocher pour se maintenir dans le top albums. Sur la réédition d’O.M.G, le titre inédit Rimer et ramer reprend le refrain de la version originale Rimer ou ramer en modifiant le sens pour exprimer son état d’esprit du moment : “trimer et caner, rimer et ramer, pas l’choix j’le fais, j’espère ne pas finir damnée”.

Pour se relancer, Diam’s choisit la voie de la nostalgie, espérant retrouver son public de la première heure. L’album Deuxième Mandat, paru en début d’année 2018, est plébiscité par la critique, qui apprécie de retrouver “une Diam’s écorchée vive”, qui a “retrouvé la rage de ses débuts”. Au micro de l’After Rap, Yérim Sar, toujours très cynique, explique : “alors certes, elle avait l’air plus en paix avec elle-même sur les albums précédents, mais là, on sent que le fait d’avoir des soucis a nourri ses textes et dynamisé son interprétation. J’irais pas jusqu’à dire qu’on lui souhaite d’aller mal pour qu’elle nous fasse de bons albums, mais à un moment donné, je pense surtout à mon bien-être en tant qu’auditeur”.

Le succès critique ne s’accompagne malheureusement pas d’une véritable réussite commerciale -du moins, selon les standards de Diam’s. Une nouvelle génération a émergé, de nouvelles sonorités se sont imposées, et le public regrette que la rappeuse n’ait pas su s’adapter. Cet album, le plus sombre de toute sa carrière, n’accroche pas les jeunes auditeurs, à une époque où le rap se veut plus ouvert et où Jul, Maes ou Ninho cartonnent avec des tubes plus légers. L’année suivante, Diam’s tente une nouvelle fois de relancer la machine avec Invincibles, le fameux album commun tant attendu avec Sinik. Malgré l’excellente entente humaine et artistique qui transparaît tout au long du projet et de sa promotion, l’album arrive une décennie trop tard. Sorti à la même date que Deux Frères, l’album évènement de PNL, Invincibles ne touche qu’une part minoritaire des auditeurs.

Alors qu’elle semble arrivée en bout de course, Diam’s rebondit au moment où plus personne ne l’attend. Discrète médiatiquement pendant deux ans et demi, elle réapparait en novembre 2021 sur l’album Le Classico Organisé. Son couplet d’ouverture sur Loi de la calle surprend les plus jeunes auditeurs, qui ne connaissaient pas son goût prononcé pour l’égotrip. Diam’s survole également le single Les Galactiques avec une performance énergique, d’autant que personne ne l’attendait sur ce type de sonorité. Elle finit d’enfoncer le clou sur Légendaire, où elle enchaine les passe-passe avec Lino.

A la même période, elle annonce la sortie de son dixième album, Grande Dame -sur lequel on retrouve des featurings avec Jul, Imen ES, Dadju, Tayc, Gue Pequeno et Goulam. Conjuguant les qualités techniques de la rappeuse, ses vingt-cinq ans d’expérience au micro, et des sonorités plus en phase avec l’époque, il représente la renaissance d’une artiste plus douée que les autres. Depuis ses débuts, Diam’s a connu les hauts et les bas de la vie d’artiste : d’abord espoir du rap français (Premier Mandat), elle est devenue une tête d’affiche (Brut de femme), puis une superstar (Dans ma bulle), avant de s’éloigner de la lumière. Son retour au premier plan a révolutionné le rap français (Or Brut puis Or Brut part.2), mais s’est confrontée à l’incompréhension du public (Le Bruit de mon âme), avant de perdre en vitesse (O.M.G), de connaître l’échec, et de frôler le statut d’has-been (Invincibles). Avec Grande Dame, elle se remet au goût du jour, et en profite pour insister sur son statut réel : celui de légende du rap français, avec des titres comme Classic Woman, Génération D-I-A-M-S, ou Hall of Fame. Reste à savoir si cet album n’est qu’une nouvelle étape au sein d’une carrière agitée, ou s’il sera le dernier.