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Et si … Booba avait posé sur les prods d’Orelsan ?
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Booba x Orelsan - captures docu "Ne montre ça à personne" (Amazon)
Booba x Orelsan - captures docu "Ne montre ça à personne" (Amazon)

Et si … Booba avait posé sur les prods d’Orelsan ?

Dans le docu "Montre jamais ça à personne" on a appris que Booba avait refusé des prods d'Orelsan. On a imaginé ce qui se serait passé si Booba avait dit oui.

Les univers parallèles n’existent pas que chez Marvel. Le rap français aussi a ses réalités alternatives, dans lesquelles les évènements ne se sont pas déroulés de la même manière. Dans un autre monde, NTM n’a pas périclité après son quatrième album ; Booba et Kaaris ne se sont jamais croisés à Orly ; Vincent Cassel a remplacé son frère au sein d’Assassin ; PNL a enregistré un nombre incalculable de featurings 

Avec Montre jamais ça à personne, Orelsan a offert à son public quelques révélations inattendues sur les premières années de son parcours, que ce soit directement dans le contenu du documentaire, ou par le biais de la promo : son premier concert raté, son bide devant un jury composé des plus grosses stars du rap (Booba, La Fouine, Diam’s, Rim’K), ou encore ses prods envoyées à Booba, pas bien convaincu par ses talents d’apprenti-beatmaker. L’image de gentil loser que cultivait Orelsan à ses débuts puise donc son inspiration dans de réels échecs, qui ont finalement contribué à forger sa réussite en tant que rappeur. 

En effet, dans un univers parallèle, Orelsan a eu le malheur de percer en tant que beatmaker. En 2004, il regarde avec de grands yeux envieux son ami Skread, qui commence à se faire un nom dans le rap et place notamment des productions sur l’album Panthéon de Booba. Beatmaker amateur à ses heures perdues, le jeune Aurélien tente alors de suivre le même chemin et demande à Skread de faire écouter son travail aux rappeurs avec qui il se retrouve en studio. 

En septembre 2005, Skread est de passage dans les bureaux d’Hostile Records, où il travaille sur l’album de Rohff Au-dela de mes limites, dont la sortie est prévue en novembre de la même année. Cette fois-ci, le producteur n’arrive pas seul : il vient accompagné d’Orelsan, qui tournait en rond entre deux moments d’ennui. En attendant Skread, il déambule sans but dans les locaux d’Hostile, avant de tomber sur Antoine Benichou à la machine à café. Ce dernier vient d’obtenir le poste de directeur du label, et cherche à réussir un coup pour prouver qu’il mérite sa place au sommet de l’organigramme. 

Au cours d’une discussion tout à fait anodine avec Orelsan, qu’il prend pour le réparateur du distributeur de boissons chaudes, Antoine a une révélation. La conversation, entrée dans la légende du rap français, se résume ainsi :
- Aurélien, c’est ça ? T’as pas une tête à écouter du rap, mais tous les avis sont bons à prendre : pour toi, quel rappeur, quel album, quel événement pourrait bouleverser le rap français ? 

- Franchement ? Tu vois Panthéon ? Tu vois La Fierté des Nôtres ? Il faudrait qu’un mec arrive à réunir Booba et Rohff sur un featuring, ça cartonnerait. Et ce serait moi qui produirais le morceau ! On mettrait des actrices porno dans le clip et pourquoi pas un mec en costume de lapin pour le côté décalé. Tu vois ce que je veux dire ? 

Antoine n’avait retenu que la première phrase de cet étrange réparateur de machines : il connaissait l’animosité naissante entre les deux stars du rap, mais il savait aussi qu’un featuring avait été enregistré, et n’était jamais sorti à cause de négociations non-abouties entre les maisons de disques. 

- Je vais le faire ! Merci mon gars, comment tu t’appelles ? 

- Aurélien ! 

- Merci Aurélien, on va sortir ce morceau, ce sera mon premier gros coup d’éclat en tant que directeur d’Hostile Records.

Évidemment, Antoine n’avait pas prévu Aurélien dans l’équation : il se retrouve rapidement avec ce jeune adulescent dans les pattes, un garçon gentil mais terriblement nonchalant qui cherche absolument à comprendre si l’opportunité de produire ce featuring est réel. Malheureusement, le morceau existe déjà : Rohff, Booba et Rim’K ont enregistré ensemble, le titre est enregistré, mixé, masterisé, il n’attend plus que quelques validations contractuelles pour sortir. 

- Au pire je peux en faire un remix, non ? 

Antoine n’a aucune envie d’impliquer ce beatmaker amateur dans son affaire, mais pour le remercier de lui avoir soufflé l’idée de publier ce featuring, il lui fournit les pistes d’enregistrement du morceau et accepte d’écouter son remix quand il sera prêt. Ca ne l’engage à rien, d’autant qu’à ses yeux, ce jeune homme étourdi n’a aucune chance de produire quoi que ce soit de viable. En rentrant chez lui, Orelsan se vautre sur son canapé, conscient qu’il a probablement laissé passer la chance de sa vie. Machinalement, il allume le téléviseur, zappe jusqu’à MTV, et tombe sur Lil Jon. C’est une révélation : il s’empresse de fouiller dans sa collection de CD-R, et retrouve sa compilation d’instrumentales “Orel - Instrus Crunk / Dirty South”. Avec l’aide de Skread, il passe la nuit sur ses machines, et se présente le lendemain matin à 8h dans les bureaux d’Hostile. Skread l’accompagne, mais lui fait une fleur : sa participation sur le remix est considérée comme un coup de main entre amis, seul Orel est donc crédité à la prod. 

C’est ainsi que naît l’un des plus gros tubes de l’année 2005 : Cru(nk remix). Réunissant trois des plus grosses têtes d’affiche du rap français, et popularisant chez nous les sonorités du Sud des Etats-Unis, ce titre crée une véritable rupture dans le rap français. Hostile Records est attaqué par trois maisons de disques différentes, essaye de trouver des compromis à l’amiable, mais finit par couler sous les frais de justice. Booba et Rohff s’insultent ouvertement par médias interposés, chacun considérant que c’est la faute de l’autre si le morceau est sorti. Rim’K se trouve en bien mauvaise position, lui qui n’a rien demandé à personne. Quelques mois après sa sortie, Cru(nk remix) est retiré de la vente et interdit en radio, aucun accord n’étant trouvé  par les différentes parties pour l’exploitation du morceau. C’est l’époque de l’explosion d’internet, et des copies de ce titre continuent tout de même à circuler, en faisant un morceau légendaire, qui sera d’ailleurs classé 4ème des 100 plus grands titres de rap français de tous les temps par l’Abcdrduson.  

Pour Orelsan, rien ne va plus : certes, Cru(nk) lui a offert une exposition spectaculaire, lui permettant de signer quelques contrats importants, et produit entièrement le deuxième album de Nessbeal, Roi sans Couronne. Malheureusement, il perce à une période compliquée pour le rap français, frappé de plein fouet par la crise de l’industrie du disque. Malgré quelques prods placées sur des projets de La Fouine, Seth Gueko et Nysay, il peine à vivre correctement de sa musique. Surtout, il est progressivement ostracisé par le milieu du rap : Booba, Rohff et Rim’K, qui le considèrent tous trois responsables de la publication du morceau, mettent tout en œuvre pour qu’il ne place plus ses prods auprès de personne. 

Quand le verdict du procès d’Hostile tombe, le rêve s’achève. Trop occupé à s’ennuyer pendant l’essentiel de ses journées, et à s’enfoncer dans son canapé le reste du temps, Orelsan passe des semaines entières sans relever le courrier dans sa boîte aux lettres. Résultat : il ne reçoit aucune information à propos des poursuites judiciaires pour le morceau Cru(nk remix), ne se rend pas à ses convocations, ne prépare pas sa défense. Évidemment, la condamnation en tiendra compte : le beatmaker est condamné à rembourser tous les bénéfices touchés sur l’exploitation du morceau. Le témoignage d’Antoine est décisif : selon lui, c’est Orel qui aurait eu l’idée du morceau, jurant vouloir “faire un coup d’éclat pour lancer sa carrière de beatmaker”. 

Endetté, boycotté par le milieu du rap, Orelsan comprend qu’il n’est pas fait pour la musique, retourne vivre chez ses parents, et se met à la recherche d’un emploi. Il finit dans le cinéma : au Gaumont-Pathé des Rives de l’Orne à Caen, il est posté à l’entrée, et déchire les tickets. Déprimé, il observe de loin la réussite de son pote Skread, mais aussi celle de Gringe, en pleine percée dans le rap. Orelsan est d’ailleurs invité à poser sur son premier album, le temps d’un featuring. Son couplet très technique, avec énormément de rimes multisyllabiques et de figures de styles, marque les esprits : dans sa chronique de l’album pour le site de l’Abcdrduson, Mehdi Maizi compare même Orelsan à “un héritier de Dany Dan”. 

Le caennais retrouve alors son envie de faire de la musique, en changeant de rôle : fini le beatmaking, il tentera désormais sa chance en tant que rappeur. Pour maximiser ses chances, il emménage à Paris, trouve des colocataires pour partager le loyer, et s’inscrit aux Rap Contenders. Son style de faux loser fait des merveilles : pour Driver, qui témoigne après la finale 2011, “plus Orelsan encaisse les coups de ses adversaires, plus il accumule de la force et du répondant. Le clasher, c’est comme frapper dans un mur : c’est vous qui tapez, mais c’est vous qui vous faites mal. 

Par le biais des Rap Contenders, Orel rencontre des collectifs parisiens, notamment l’Entourage. Proche d’Alpha Wann, il intègre rapidement les groupes S-Crew et 1995, prenant tellement l’ascendant qu’il en décourage certains : Ken, dit Nekfeu, pourtant prometteur, met un terme à une carrière qui lui tendait peut-être les bras. Après plusieurs projets de groupe (Paris Sud Minute avec 1995 en 2012, Seine-Zoo avec le S-Crew en 2013), Orelsan sort son premier album solo le 8 juin 2015. Porté par les singles Égérie, ou Nique les Clones, ce projet intitulé “San” est rapidement en rupture de stock et finit disque de diamant. La carrière d’Orelsan est définitivement lancée. Le 1er décembre 2016, soit un an après sortie de la réédition de San, et alors qu’il conclue sa tournée sur la scène de L’Accor Hotels Arena de Paris,  les spectateurs reçoivent un sms au beau milieu du concert, leur annonçant la sortie de son nouvel album. Ce sera un nouveau carton. 

Volontairement isolé dans le milieu du rap, Orel ne se mélange pas trop. Booba lui en veut toujours pour la sortie de Cru(nk) dix ans plus tôt, l’appelle “Orelfrite” sur les réseaux sociaux, et le traite de “racaille des bacs à sable de Caen”. Rohff, moins rancunier, se filme en studio : “on m’a fait écouter deux-trois trucs... Orel, tu rappes bien ! Si tu veux qu’on plie un classique ensemble écris l’meilleur couplet d’ta life; le meilleur couplet d’ta vie, et si t’es chaud on plie un classique ensemble !" 

De plus en plus discret médiatiquement , le rappeur sort simultanément l’album et le documentaire “Les étoiles vagabondes, comment c’est loin”. Après ce nouveau succès, Orelsan se retire. Il part vivre au Japon, où il dort chez l’habitant, effectue des retraites spirituelles, se forme au dessin, et envisage de se lancer dans la création d’un manga, l’une de ses grandes passions. Le premier tome de sa carrière de mangaka paraît en octobre 2021 : intitulé “Ne fais jamais lire ça à personne”, il s’agit d’une autobiographie dystopique dont le point de départ se situe des années en arrière. Orelsan raconte la tournure qu’aurait pu prendre sa carrière si Booba n’avait jamais posé sur ses prods : il s’imagine ainsi abandonner le beatmaking, se concentrer sur le rap, flopper à un hypothétique concours Ünkut devant La Fouine et Diam’s, affronter une polémique face à l’association Ni Putes ni Soumises, et finir sa vie sur son canapé, en collocation avec Gringe. Heureusement, les choses se sont déroulées autrement.