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Moha la Squale : on en est où ?
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Moha La Squale - shooting Fnac live (David Wolff)
Moha La Squale - shooting Fnac live (David Wolff) ©Getty

Moha la Squale : on en est où ?

Annoncé en 2017 comme la prochaine superstar du rap, Moha la Squale a démarré très vite, avant de ralentir le rythme. On fait le point sur son début de carrière et ses perspectives.

Un démarrage explosif  

Refaisons rapidement l’histoire : été 2017, un rappeur amateur, Moha la Squale, se met à publier régulièrement des freestyles sur Facebook -un choix stratégique que personne n’a jamais vraiment compris, le réseau social en question était alors en perte de vitesse, et l’immense majorité des rappeurs préférant se concentrer sur d’autres réseaux. Malgré une formule assez classique, son énergie et sa fraîcheur séduisent, en particulier les jeunes auditeurs. Re-publiés sur Youtube par certains membres de sa fan-base naissante, ses chiffres grimpent de semaine en semaine, et attirent progressivement l’attention. Productif, il nourrit la dynamique avec un nouveau freestyle chaque dimanche, jusqu’à l’explosion du buzz. 

Une fois la machine lancée, il devient alors un véritable phénomène : au plus fort de la hype, chaque freestyle est relayé par tous les médias rap. Les millions de vues s’accumulent, d’autant plus que l’on découvre petit à petit le background du personnage : son histoire familiale, la délinquance et la prison, sa passion pour le théâtre, ses premiers couplets freestyles au volant du scooter avec lequel il livre des pizzas. L’histoire est belle, la signature en maison de disques suit comme une évidence, et l’envers du décor de l’industrie du disque commence à se dévoiler. Celui qui n’avait jamais écrit un texte avant l’été 2017 se retrouve à devoir rapidement enregistrer un album. Sans grande expérience, il ne convainc que partiellement la critique, et malgré des chiffres franchement bons, ne cartonne pas autant qu’on aurait pu l’espérer. Loin d’être un échec, l’album Bendero donne surtout l’impression d’avoir été réalisé trop vite, comme si la crainte de voir le soufflé retomber avait pris le pas sur le reste. 

Une image qui sert et dessert   

Et puis, Moha doit commencer à composer avec l’un des problèmes historiques du rap français : les médias généralistes. Son profil, trop facilement caricaturable en “ex-dealer qui récite du Shakespeare”, émoustille du côté d’une certaine presse. Le gain en visibilité est bien entendu énorme, ce qui est rarement contre-productif quand on débute une carrière, mais provoque une contre-réaction prévisible de la part du public rap : une fraction des auditeurs le voit désormais comme le rappeur en vogue chez les grand médias, un rôle qu’il n’est jamais très bon d’occuper. La figure de Moha la Squale cristallise pour certains les reproches faits au rap le plus mainstream, alors que dans la forme, son rap est resté extrêmement fidèle au style de ses débuts. 

Quoi qu’il en soit, son ascension se poursuit de fort belle manière, avec quelques récompenses symboliques fortes pour un garçon qui livrait encore des pizza quelques mois plus tôt : concert à l’Olympia, tournée dans toute la France, nomination aux Victoires de la Musique, et surtout, partenariat très poussé avec la marque fétiche du rappeur, Lacoste. Difficile donc pour Moha la Squale de ne pas se féliciter en tirant le bilan de sa première année de carrière. Si le tableau n’est pas entièrement rose (une critique divisée, un traitement caricatural par les médias généralistes), suffisamment de réussites ont été cumulées en un laps de temps très court : le bilan est très largement positif, et l’artiste conserve une bonne marge de progression. En théorie, sa carrière peut donc passer à la phase 2. 

A contre-courant de la tendance à l’hyperproductivité  

L’évolution des modèles de carrière dans le rap français a vu une tendance assez nette s’imposer ces dernières années : sur les deux ou trois premières années d’activité, un jeune artiste se montre -dans une majorité de cas très productif-, enchaînant deux, trois, voire quatre projets sur cette période. Sur ce plan, Moha la Squale ne suit pas la courbe classique : après Bendero, sorti en mai 2018, il s’est concentré uniquement sur l'exploitation de cet album, d’abord à travers la publication régulière de clips jusqu’à novembre de la même année, puis avec une série de concerts et une tournée. 

Que ce soit dû à une volonté commune de l’artiste et sa maison de disques de se laisser du temps, pour recharger les batteries et accumuler suffisamment de recul pour rester pertinent dans ses textes, ou que les raisons soient autres, Moha la Squale est resté discret médiatiquement depuis Bendero. S’il est toujours actif sur les réseaux sociaux, il n’a relâché que deux véritables inédits au cours de l’année 2019, avec une réception inégale : Ma Belle, sort en plein été et devient l’un des plus gros succès du rappeur, d’autant qu’il délivre un discours intelligent sur l’angle “faites attention aux sentiments des femmes” sans être forcé (“tu racontes que tu l’aimes, mais c’est toi qui lui fais du mal”) ; en revanche, l’autre single, Santa Monica, publié en novembre, avait tout d’un titre estival, et ne touche pas sa cible -sa fan-base réclame alors majoritairement le Moha de la Banane. 

Les fans de la première heure retrouvent finalement la couleur qui leur manquait tant sur des supports plutôt éloignés du format single. D’abord avec un freestyle sans visuel, intitulé L'Inspi du soir, à l’ambiance assez sombre, qui laisse de côté les amourettes racontées sur Bendero et les singles qui ont suivi, pour revenir à un style bien plus street (Prends l'périph', porte de Montreuil, bienvenue chez moi, coffre ta tre-mon / Parisien depuis l'berceau, de grands voyous nous ont bercé). Loin d’être révolutionnaire, ce style libre lui permet surtout de renouer avec ses premiers supporters et de rappeler qu’il n’a rien perdu de ce qui faisait sa force fin 2017. Le même type de retour aux sources s’opère quelques semaines plus tard, avec une apparition chez Colors pour le titre “Ma rue n’est pas à vendre”, un long couplet sans refrain, interprété avec les émotions et la faim des débuts. 

Et maintenant ?   

L’année 2019 de Moha la Squale, peu productive sur le plan des inédits, peut donc se résumer en deux recettes assez opposées, qui correspondent aux deux facettes de sa personnalité : d’un côté le Moha sans véritable thème qui raconte la vie de son quartier sans trop se poser de questions de format ; de l’autre, le Moha plus sentimental, qui, comme tout jeune de son âge, tombe amoureux et compose avec ses espoirs et ses déceptions. En musique, cette ambivalence se traduit par des titres plus bruts d’un côté, où l’idée de kicker sans relever la tête prend le dessus sur le reste ; et de l’autre côté, des singles beaucoup plus ouverts avec une dimension de légèreté très assumée. A l’heure où les rappeurs à l’univers street ont tendance à faire entrer le sale dans les hits-parades, la position de Moha la Squale est à contre-courant. 

Tout aussi discret depuis le début de l’année 2020, le parisien vient de publier un nouveau single, On Roule, qui vient faire le lien entre les deux facettes de son personnage : une prod plutôt ensoleillé, un refrain entraînant, mais des couplets rappés avec ce flow rapide habituel, et surtout un texte clairement orienté sur la description du quotidien d’un jeune des quartiers populaires de la capitale (Deux heures dix, j'suis pas rentré / les bleus disparaissent du rétro / Stalingrad, j'mets du coco, j'croise un poto et trois toxos) mais faisant le lien avec sa vie sentimentale (“J'allais rentrer, ma belle m'harcèle : "allô ? J'suis sur l'Avenue Marceau"). 

A l’heure actuelle, difficile de déchiffrer les intentions de Moha la Squale. Aucun nouveau projet n’a été annoncé, et sa carrière cinématographique, un temps espérée, n’a pas encore réellement démarré. Après un démarrage spectaculaire au deuxième semestre 2017, et une impression de précipitation au premier semestre 2018, le rappeur a intelligemment pris son temps ensuite, évitant de griller ses cartouches, et de s'essouffler. Le plus difficile aujourd’hui est donc de composer avec la versatilité du public, qui l’a vu arriver trop vite il y a deux ans et demi, mais qui n’aura pas une patience illimitée. Attaché à conserver une identité artistique propre, sans céder à des tendances particulières (pas de featurings, singles hors des formats du moment), Moha la Squale pourrait tirer son épingle du jeu en prenant les bonnes décisions au cours des prochains mois.