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Doc Gynéco, une vie après "Première Consultation"
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Doc Gynéco en 2001 - (photo : Stephane Lenhof)
Doc Gynéco en 2001 - (photo : Stephane Lenhof) ©Getty

Doc Gynéco, une vie après "Première Consultation"

Débuter une carrière par un album comme "Première Consultation" est autant une bénédiction qu’une malédiction. En 1996, à seulement 22 ans, Doc Gynéco livre l’un des albums les plus marquants de l’histoire du rap français. Un poids difficile à porter.

Unanimement considéré comme un classique, et toujours l’un des plus gros succès commerciaux du genre - difficile de faire un départ plus fulgurant - Première Consultation et son ombre, auront plané sur toute la carrière du Doc, logiquement incapable de réitérer ce succès spectaculaire. Auteur de six autres projets originaux entre 1998 et 2018, Doc Gynéco a navigué entre les fulgurances rappelant les heures de Première Consultation et les mauvais choix (sur le plan artistique mais pas seulement). Si la majorité des auditeurs a préféré conserver le souvenir d’un classique indémodable et faire l’impasse sur le reste, il ne faut pas occulter tout ce qu’a fait le rappeur après 1996. On revient sur la suite de sa discographie, certes inégale mais émaillée de belles chansons à ne pas négliger. 

Liaisons Dangereuses (1998)

Un projet au contenu atypique où Gynéco n’apparait que sur 5 titres, et qui laisse la place à de nombreux invités, aux profils extrêmement variés : Renaud, Calbo, Rockin Squat, Catherine Ringer, Bernard Tapie, MC Jean Gab1, etc. Sortie dans le chaos, cette compilation oblige le Doc à créer son propre label au sein de Virgin, la maison de disques ne croyant pas réellement en ce projet. On aboutit donc au summum de l’état d’esprit de branleur je-m’en-foutiste du Doc à l’époque, avec L’Homme qui ne valait pas dix centimes, sorte de rébellion nonchalante envers la major : “c'est des sadiques, je veux le contrôle de mes clips, de ma musique”,  ou encore “j'ai pas raison de vouloir faire les Liaisons, ou t'as peur qu'enfin arrive notre saison ?. A noter que ce titre est considéré par certains comme le meilleur de la discographie du rappeur -ce qui est certain, c’est que c’est bien le meilleur hors-Première Consultation. 

Le succès de L’Homme qui ne valait pas dix centimes eclipse cependant les autres belles performances du Doc sur cette compilation, notamment sur Hexagonal (avec Renaud et Calbo) ou le single C’est beau la vie avec Bernard Tapie et Assia et ce mythique “quoi qu’il arrive sur la Planète Terre, dans le foot, les affaires, le rap, les ministères, c’est toujours un gangster qui contrôle l’affaire. 

Quality Street (2001)

Après avoir chanté “classez-moi dans la variet” en 1996, le Doc confirme son orientation bien plus pop que hip-hop cinq ans plus tard avec Quality Street. Sur cet album, il explore des sonorités variées, pour un résultat assez atypique qui séduit difficilement le grand public. Le single Caramel, pourtant réussi, ne convainc que partiellement à l’époque. On retient tout de même quelques belles fulgurances sur cet album : Trop Jeune, avec Chiara Mastroiani, est par exemple un très beau titre dans lequel le Doc raconte l’incompréhension dont il souffre (personne n'a jamais vraiment su qui j'étais, ni quel était mon secret) ; Secrets Sucrés est un titre quasiment pornographique (Mettre ma main dans ta culotte humide, elle pense à moi et c'est touchant qu'elle pense à  moi en se touchant; non n'hésite pas fais la cochonne), une suite plus adulte aux titres Vanessa ou Viens voir le docteur. 

Solitaire (2002)

Il y a bien des choses que l’on peut reprocher à Doc Gynéco en pointant sa discographie, mais on ne pourra pas lui enlever sa propension à sortir des sentiers battus et vouloir affirmer sa propre vision artistique. Sorti en 2002, Solitaire est un projet à part, sur lequel le rappeur perd de sa nonchalance et insuffle à son interprétation une énergie inattendue. Après la réception mitigée de Quality Street, on sent que le garçon est entre deux eaux : tout au long de l’album, il s’interroge sur sa place dans l’industrie musicale et surtout sur l’évolution de la musique rap, dans laquelle il se retrouve de moins en moins (le rap hardcore ça m'impressionne pas, je kiffe sur le travailleur qui élève sa mi-fa, sur le scarla, qui achète une maison à sa mama). 

Le single Funky Maxime, surprenant au regard de ce qu’avait livré le Doc auparavant, fonctionne dans le genre rap à la sauce funk ; on peut également retenir le titre Solitaire, qui donne son nom à l’album, sur lequel le rappeur se livre complètement (j'ai commencé par écrire et j'ai chanté, jamais jamais j'aurai cru rapporté du blé, j'me suis fait arnaquer mais vous savez que le plus important c'est que le message est passé) ; ou encore la balade Quoi qu’ils pensent ou disent, quasiment un piano-voix. Comme souvent avec Bruno Beausir, on a droit à une liste d’invités éclectique et assez spectaculaire, de Daz Dillinger à Stomy Bugsy en passant par Matthieu Chedid et Stomy Bugsy. 

Un homme nature / Doc Gynéco enregistre au quartier (2006)

Deux albums assez différents réunis sur un double-album : le premier, retour du Doc nonchalant et enfumé, oscille entre fautes de goût, comme cette impensable reprise de L’homme pressé de Noir Désir, et bonnes surprises : Un homme nature avec sa prod qui mélange les influences, et surtout Nos Larmes, vraie petite pépite produite par Stomy Bugsy sur laquelle Bruno se livre et se révèle très touchant, évoquant son passé au quartier (Desserre les menottes, putain, ça fait trop mal au poignet / ça me donne envie de chialer, de m'saouler, de m'laisser aller / j'ai le coeur lourd, en bas de la tour), et la misère de son enfance (Je m'souviens d'un noël ou y'avait rien sous le sapin, pourtant sur mon bulletin, y'avait que des 20 sur 20 / Mon père aurait dû me prévenir qu'on était en chien, j'étais trop jeune, il s'est barré ... pauvre gamin). 

Le deuxième disque, Doc Gynéco enregistre au quartier, se veut un retour aux sources pour le rappeur, qui oscille là aussi entre bon et moins bon. On a tout de même droit à un diss-track contre Joeystarr (Si t’aimes pas la police, pourquoi tu cours au poste quand on te casse la gueule, dis-moi pourquoi t’appelles tes potes quand je te dis on se bat seuls), quelques invités qui viennent performer comme il se doit (Hannah H sur Femmes, JP Manova sur Reurti II). Tout le paradoxe de cet album tient finalement dans les trois minutes cinquante du clip de Donne moi un smic : sur un album “enregistré au quartier”, on retrouve un nombre incalculable de personnalités de la télévision et du showbusiness : Cyril Hanouna, David Halliday, Malaury Nataf, Danièle Gilbert, Alain Chabat, Jean-Pierre Castaldi, Pascal Legitimus, Francis Lalanne, Pierre Richard, etc. 

Peacemaker (2008)

Le fameux album produit par Pierre Sarkozy, avec cette étonnante conclusion à l’issue de l’écoute : le moins choquant dans ce projet, ce sont bien les prods. Empreint d’un discours très moralisateur qui s’inscrit dans la droite lignée de son soutien à Nicolas Sarkozy pendant la campagne présidentielle, le Doc est d’ailleurs condamné la même année pour fraude fiscale, signe qu’il s’était finalement plutôt bien intégré au monde de la politique. Sur le plan de la musique, plus le temps passe, plus l’oscillation entre bon et moins bon penche du côté du moins bon. On retient tout de même L’incompris (en feat avec Jimmy Cozier), sur lequel Doc Gynéco rappe sans artifices (je ne décris pas les rues de Harlem, mais la street-vérité de mon HLM) et prouve qu’il sait encore entrer nerveusement dans une prod. Autre morceau réussi, La rue, même si on reste dans l’ambiance sarkozyste avec la participation de Johnny Hallyday (et Philémon). Enfin, le rappeur prouve qu’il reste plus intéressant quand il se lance dans l’introspection, comme sur Le Souffle : “On joue des rôles, tristes ou drôles, à quarante comme à vingt, j'ai toujours faim de savoir qui j'suis dans cette foutue nuit. 

1000% (2018)

Publié dix ans après son dernier projet, 1000% est un album difficile à appréhender. Le bon côté du Doc, c’est qu’il ne s’est jamais inscrit dans aucune tendance, cherchant à suivre ses propres influences quitte à être un décalage avec le reste du milieu rap -c’était déjà le cas sur Première Consultation. En conséquence, cet album écrit à quarante ans passés présente l’avantage de ne pas être celui d’un vétéran qui court après les évolutions récentes de la musique. Evidemment, on reste loin, sur le plan artistique, du Doc Gynéco de la fin des années 90. L’album est pourtant très différent de ce que laissent penser les singles France et Obscurité, pas vraiment représentatifs du contenu de l’album. Un titre comme Vide, petite balade chantée, très sobre, vaut par exemple le détour ; on peut également citer Ma fille, thématique assez classique dans le monde du rap (le papa qui fait sa déclaration d’amour à sa progéniture) mais toujours efficace. Pour la petite histoire, Doc Gynéco revient également sur sa relation avec Christine Angot et le décalage entre leur deux personnalités dans le titre En Saignant (elle me parle de Balzac, de Freud, de Braque et d’auteurs immenses / Moi de Momo et de G-Funk). Le résultat ne convainc pas forcément sur le plan de la direction artistique du morceau, mais le texte reste bien écrit et franchement drôle. 

Les collaborations hors-albums

On ne va pas revenir en détail sur les prestations de Doc Gynéco au cours de la deuxième moitié des années 90, puisque tout le monde sait que c’est un sans-faute absolu : son couplet sur Tout Saigne de la Clinique, sur Affaire de famille d’Arsenik, ou encore On lâchera pas l’affaire avec Pit Baccardi. Un peu plus tard on note tout de même qu’il apparaît sur un album de RZA (avec un titre déjà présent sur Quality Street, mais dans une version différente), on peut également retenir le feat Ministère Amer - Johnny Hallyday et cet étonnant “aussi burné qu’un keuf sous Sarkozy” lâché par le Doc. Très discret artistiquement par la suite, on l’a retrouvé en 2017 sur La Piscine avec Myth Syzer et Chiara Mastroianni, un mélange des profils qui rappelle l’idée de Liaisons Dangereuses. 

Les rendez-vous manqués

En 2017, la révélation d’un feat enregistré entre Doc Gynéco et Dr. Dre à l’époque de Quality Street_avait fait du bruit. Jamais sorti car selon le rappeur français, son homologue américain demandait une somme trop importante, ce titre aurait pu marquer les esprits il y a vingt ans. Autre grand rendez-vous manqué, le fameux album commun Doc Gynéco - Stomy Bugsy intitulé Double-Pénétration, particulièrement prometteur, est enregistré mais jamais publié car les deux rappeurs appartiennent à deux maisons de disques différentes, incapables de trouver un accord. Certains titres ont été intégrés aux projets solo du Doc, d’autres ont été perdus, Stomy avouant lui-même qu’il n’a aucune idée de ce qu’est devenu ce disque : “_L'album était assez funky, c'était une bonne vibe. Il y a eu des problèmes entre Virgin et Sony, ils ne se sont pas entendus. Je ne sais même pas où sont les morceaux ...