MENU
Accueil
DMV : quand le rap français prend un temps d’avance
Écouter le direct
ThaHomey - capture clip "La Light" (sleeplessfy)
ThaHomey - capture clip "La Light" (sleeplessfy)

DMV : quand le rap français prend un temps d’avance

8ruki, Jwles, Serane ou thaHomey : ces rappeurs adoptent un décalage pour mieux appuyer la singularité de leur musique.

Depuis quelques mois, les auditeurs de rap français ont vu apparaître dans leur fil d’actualité les clips, morceaux ou snippets de rappeurs et rappeuses a l’élocution qui pourrait s’avérer surprenante. Avec une désarticulation caractéristique, ils semblent adopter un phrasé ralenti, presque comme en décalage avec la production. Alors qu’une partie des auditeurs restent déconcertés par ce style, d’autres voient en cette scène une juste appropriation francophone des nouvelles sonorités américaines, souvent portées par les scènes de Chicago, Detroit, Washington, et plus largement de l’est des états-unis. Focus sur un mouvement à la croisée des influences et au phrasé unique.

Vent de l’est

Comme beaucoup d’histoires musicales, celle de nos artistes débute sur soundcloud. Sur la plate-forme, l’upload de titres est gratuit, les fonctionnalités de navigation accessibles, et les auditeurs toujours à l’affût de propositions nouvelles. Dans ce terrain de jeu ouvert et propice à la création, 8ruki, thaHomey, Jwles et Serane postent chacun leurs premiers morceaux, et aux fil des titres et des projets, façonnent peu à peu une musique qui leur est propre.

Mais tous viennent d’horizons plus ou moins différents : certains ont un bagage musical de près de 10 années et ont fait leurs armes dans le boom-bap, tandis que d’autres sont issus de la trap et cumulent à peine 2 ans d’expérience.

Alors à première vue, leurs identités musicales ne semblent pas avoir grand chose à voir entre elles. Et pourtant, depuis quelques mois désormais, tous partagent un trait commun : une superposition de leur phrases caractéristique, comme si chaque nouvelle ligne naissait avant même de laisser la précédente s’achever. Cet effet d’enregistrement caractéristique s’appelle « Overlap », et comme son nom l’indique, il consiste à chevaucher chaque phrase du morceau en les enregistrant de manière isolée, comme pour donner un souffle continu et inépuisable à leurs interprètes.

Tout droit importé de la côte est des états-unis, cette méthode est intimement liée à la DMV : un courant percutant porteur d’un flow bien atypique. A la croisée du Columbia, du Maryland et de Virginia, des états de la côte est nord-américaine, le mouvement met en avant un flow en décalage avec le rythme de la production. Avec un débit élevé, les rappeurs portent des phrases intenses, longues et complexes à l’élocution quasi monotone. Alors comme s’ils étaient trop intenses pour les enfermer entre deux mesures, les placements de voix s’éloignent du schéma rythmique classique, se décollent des percussions et ainsi, survolent la production avec un décalage remarqué. C’est cet élément rythmique qui forme l’objet principal du courant DMV.

rythmique classique, se décollent des percussions et ainsi, survolent la production avec un décalage remarqué. C’est cet élément rythmique qui forme l’objet principal du courant DMV.

Fortement influencés par cette mouvance, les artistes français n’ont pas réellement tardé à adopter cette musicalité inconique. A coup de freestyles audacieux et de projets novateurs, 8ruki, Jwles, Serane et thaHomey ont bâti les bases de ce qui s’approche le plus d’un mouvement DMV en France. Et avec cela, son lot de critiques.

DMV en français

Lorsque des artistes proposent un nouveau style musical, il n’est pas rare d’entendre des voix s’élever en opposition à ces propositions. Pour le cas de la DMV en France, c’est plus ou moins ce qu’il s’est appliqué. Après l’exposition de Serane suite à la diffusion de plus en plus importante de ses morceaux, le cas du jeune rappeur parisien a divisé le public : sur twitter, entre threads houleux, débats sans fin et avis très tranchés, l’artiste a été placé au coeur d’une controverse du bon goût, avec son lot évident de subjectivité. Mais il n’était pas le seul à recevoir ce genre de commentaires : 8ruki, Jwles ou encore ThaHomey ont aussi eu leur lot de détracteurs après avoir adopté ce phrasé décalé.

Ce qui leur est principalement reproché, c’est leur décalage permanent avec les productions, et donc, finalement, de ne pas rapper dans les temps. Et c’est vrai que ce flow a tout de plus déconcertant : jusqu’alors, le rap français n’avais jamais réellement connu de genre qui assumait un décalage rythmique aussi poussé, et surtout, qui en faisait son principal marqueur. Alors finalement, peu étonnant de voir des points de vue opposés s’y élever.

Avec DirtyIceBoyz, les deux artistes ont livré à l’aube de l’été 2021 la mixtape commune  « Trillistik ». Véritable tour de force de leur savoir faire impressionnant, les deux rappeurs dévoilent un projet fourni de 12 titres tous aussi percutants les uns que les autres. Largement porté par le titre « Another Kid », véritable hit de l’underground français, le titre au quasi million de streams spotify a amplement contribué à la démocratisation de l’overlap en France, et a permis au public de forger son oreille à ces nouvelles manières de poser.

Dans un autre style, 8ruki est aussi l’un des grands acteurs du mouvement DMV francophone. Le rappeur parisien, notamment proche d’artistes comme JMKS ou encore Rowjay, a su mêler bon nombre de ses influences dans sa musique, et notamment dans son dernier morceau en date, Green Drill. Dans ce titre, 8ruki nous délivre un morceau à la production samplée du passage de Drake sur le titre Diced Pineapple, avec des percussions Drill, le tout couvert d’un flow DMV aussi incisif que lancinant. Un cocktail explosif qui révèle un morceau de haut vol, témoin direct de l’appropriation originale, à la croisée d’influences et tout à fait maîtrisée du son de l’est américain.

Avec une autre énergie, Jwles est aussi un pilier solide de la scène DMV en France. Rappant depuis presque 10 ans, Jwles a connu de multiples influences, du boom-bap new-yorkais à la Trap. Fort de son lourd bagage musical, c’est avec une assurance solide que Jwles s’est attaqué à ce style, et a amené en France cette spontanéité si caractéristique de la DMV. Parce qu’en plus d’avoir un son particulier, le mouvement amène aussi cette sorte de spontanéité aux artistes, comme si l’enregistrement d’un morceau ne durait pas plus de cinq minutes, et que les visuels avaient été tournés dans la foulée. C’est justement cette énergie criante de transparence que Jwles arrive à retranscrire avec une vraie justesse dans ses morceaux, fortement appuyés par les visuels léchés et authentiques de Mani Vision.

Pour le cas de Serane, l’appropriation est d’autant plus intéressante puisqu’il la mêle avec un autre courant : la plugg. Caractérisée par ses notes aériennes, ses percussions discrètes et ses basses rondes, ce style aux sonorités légères est lui aussi tout droit importé des Etats-unis. Véritable figure de proue du mouvement en France, Serane a réussi à mêler plugg et DMV, ses deux influences principales, au sein d’une musique tout à fait novatrice : son phrasé en décalage par rapport à ces douces percussions fait de lui l’acteur principal d’une musique intrigante, et force de proposition d’une nouvelle vision du rap en France.

Avec des acteurs de plus en plus nombreux aux influences toujours plus diversifiées, le rap français commence depuis quelques mois à ressentir fortement l’impact de la DMV sur sa musique. Si le phrasé décalé continue de froisser certains auditeurs, la plupart semblent s’être accordés pour dire que cette proposition nouvelle apporte quelque chose en plus au rap français. Entre pêle-mêle d’inspirations, fusions de genres et textes spontanés, une chose est certaine : la scène DMV française n’a pas fini de se réinventer, de proposer de nouvelles sonorités, et encore moins de nous surprendre.