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Dinos - (photo : Fifou)
Dinos - (photo : Fifou)

Dinos : sa folle ascension

Le carton plein de Stamina ne doit pas faire oublier que la réussite de Dinos est avant tout le fruit de sa persévérance. Portrait d’un rappeur en constante progression.

Un modèle de carrière atypique  

Il y a encore quelques années, les modèles de carrière dans le rap français étaient encore assez strictes, et désespérants pour les rappeurs qui cherchaient à développer leur audience. Il fallait alors soit être installé depuis suffisamment longtemps pour se maintenir aux sommets, soit exploser rapidement suite à un buzz bien concrétisé ou un gros featuring. En somme : pas de place pour le travail de fond, pour ces rappeurs au charbon depuis cinq ou dix ans, et jamais récompensés pour leurs efforts. 

L’arrivée du streaming, la fin de l’hégémonie des gros médias rap au profit des réseaux sociaux, l’implication du public, ont fait évoluer les modèles de carrière et permis à des artistes dans l’ombre depuis trop longtemps d’atteindre des résultats qui semblaient inconcevables jusqu’alors. Laylow, Freeze Corleone, ou encore Dinos, ont ainsi réalisé des scores impressionnants en 2020. Actifs depuis de nombreuses années, mais longtemps limités par la taille de leur fan-base, ces rappeurs ont persévéré sur leurs créneaux respectifs, solidifiant d’année en année leur auditorat et leur succès critique pour finir par s’imposer à une échelle plus importante. Avec 23236 ventes en première semaine pour l’album Stamina, Dinos réalise même l’un des plus gros scores de l’année, se plaçant dans la même catégorie que des poids lourds comme Lacrim ou Zola. 

Contrairement à Laylow et Freeze Corleone, dont l’univers était déjà très marqué à leurs débuts, et qui ont simplement su perfectionner leur proposition au fil du temps, Dinos était à l’origine un rappeur plus conventionnel. Malgré un potentiel remarqué à ses débuts, son positionnement au cours de ses premières années de carrière n’a pas aidé pas à le faire émerger au-dessus de la masse. Au milieu d’une génération en pleine ébullition, il navigue alors entre deux eaux : ses featurings (Sinik, le trio Seth-Alkpote-Zekwe, L’Indis) et ses participations à Rap Contenders lui permettent de se faire un nom, mais son potentiel est encore insuffisamment exploité, et ne décolle pas. 

Imany, la renaissance  

Jusqu’en 2015, la trajectoire de Dinos est celle de dizaines d’autres rappeurs, trop nombreux et trop peu originaux pour réellement s’élever au-dessus de la mêlée. Son fameux premier album, celui qui doit lui permettre de transformer l’essai et de percer définitivement, ou de s’écraser et de mettre fin à ses ambitions dans le rap, est alors prévu pour le milieu d’année 2015. Il faudra finalement attendre trois ans pour que le projet Imany soit dévoilé au public, qui comprend alors difficilement les raisons de ce retard, entre les désaccords affichés avec la maison de disques, et l’ambition artistique nouvelle du rappeur. Entre-temps, Dinos précise ses intentions avec quelques titres inédits, dans lesquels l’essentiel de son univers se dessine : références continues au rap français et en particulier à “l’âge d’or” (J'suis le couplet d'Ill dans Retour aux pyramides", “même Rocca pensait être conçu pour durer) ; objectifs clairs affichés (dans 3 ans j’suis au Zénith), inclinaison poétique (on rêve de recoudre le temps perdu avec les aiguilles d’une Rolex) et introspection (ralenti par le doute mais rien n'pourra m'empêcher de continuer ma route). 

La sortie d’Imany en 2018, après trois longues années d’attente, sonne à la fois comme l’enterrement de la première partie de carrière de Dinos, et comme la naissance d’un nouveau rappeur. En somme : Dinos a tué Punchlinovic, et enterré ses rêves de gloire. Malgré un succès mitigé sur le plan commercial, Imany obtient un réel succès critique, et revient régulièrement dans les débats sur l’album de l’année 2018. Plus consistant, mais aussi plus précis dans son écriture, le rappeur de La Courneuve s’impose alors rapidement comme une référence pour les amateurs de longs textes bien ficelés. Alors que les grands lyricistes des années 90/2000 ont pour la plupart tourné la page, et que leurs successeurs ont élargi leur proposition, Dinos se présente comme l’un des derniers rappeurs à textes. C’est dans ce créneau, à contre-courant de la tendance au moment de la sortie d’Imany, qu’il se fait une place et s’installe solidement. 

Surtout, Dinos ne va pas se contenter de ce succès critique, poursuivant ses efforts pour perfectionner son travail et franchir définitivement une marche. L’essentiel est alors de ne pas s’éparpiller : entre avril 2018 (sortie d’Imany) et octobre 2019 (sortie de l’album suivant, Taciturne), Dinos se fait discret et n'apparaît que lorsque l’invitation est impossible à refuser (93 Empire, Colors ...). Avec sa première semaine à 8000 exemplaires, et son disque d’or obtenu à force de patience et de rééditions, Taciturne lui permet de passer un cap et d’associer enfin la reconnaissance critique, toujours présente, avec un certain succès populaire. S’il est encore loin des chiffres que fera Stamina un an plus tard, il pose les bases de ce succès en jonglant entre purs titres de rap français destinés aux fanatiques du Dinos profond et introspectif (On meurt bientôt, N’tiekar, Quand les cailleras prient) et morceaux plus ouverts, qui créent le débat parmi ses fidèles auditeurs (Wouuh, Frank Ocean). 

Une progression spectaculaire   

A l’heure actuelle, ce qui surprend le plus chez Dinos est sa progression : d’une part, parce qu’il est aujourd’hui deux crans au-dessus de son niveau à l’époque où il s’appelait encore Punchlinovic ; d’autre part, parce qu’il continue de progresser à chaque nouveau projet. Stamina, disponible depuis le 27 novembre, a tout de l’album de la consécration : hormis des ventes spectaculaires, Dinos a droit à une large médiatisation, y compris sur des médias non-spécialisés dans le rap comme Télérama ou France Culture. Sur le plan critique, les retours sont aussi positifs que sur les deux précédents projets, et peut-être même plus, étant donné que certains observateurs se posent déjà la question de faire de 93 Mesures un potentiel classique du rap français. 

Avec la réussite de Dinos, c’est tout un pan du rap français qui peut repenser ses modèles d’évolution. Encore considéré comme un rappeur de niche à l’époque du seul succès critique d’Imany, le rappeur a persévéré dans une voie qui n’était pas si évidente. Faire le choix de la consistance textuelle et des accroches poétiques dans le contexte du rap français de la fin des années 2010 était un pari risqué, qui a fini par payer. De bon rappeur sans folie à leader de son propre créneau, Dinos est la preuve que les efforts finissent toujours par payer.