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De Jimi Hendrix à Salif : KPoint au carrefour des influences
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KPoint (DR Rec 118)
KPoint (DR Rec 118)

De Jimi Hendrix à Salif : KPoint au carrefour des influences

Entre rap et influences rock’n roll, KPoint trace depuis quelques années sa voie sans suivre les tendances. Son nouvel album, "NDRX", confirme sa singularité.

De la connexion Run DMC - Aerosmith au projet Gangrène deCasey et son groupe Ausgang, les hybridations entre rap et rock’n roll ont toujours fait bonne figure et trouvé bonne presse. Les cheminements communs entre les deux cultures ont facilité les rapprochements, qu’ils soient mûs par une véritable identité commune (La Rumeur et Serge Teyssot-Gay) ou par des motivations plus commerciales (Ministère Amer et Johnny Hallyday). La majorité des tentatives de crossover sont restées ponctuelles à l’échelle de la carrière des artistes impliqués, et peu de rappeurs ont réellement représenté de manière durable une voie de rencontre entre mpc et guitare électrique -hormis Casey, peut-être. 

Il y a dix ans, Salif semblait pouvoir représenter ce chaînon manquant entre les genres, bien décidé à intégrer à son univers des sonorités rock’n roll bien marquées avec Qui m’aime me suive, un album qui s'avèrera (on le découvrira a posteriori) être le dernier de sa discographie. Malgré l’incompréhension d’une partie du public au sujet de l’orientation artistique de ce projet, certaines oreilles ne sont pas restées inattentives au crossover tenté par le rappeur boulonnais : dix ans plus tard, Kpoint sort son premier album, poursuit l’idée de croiser rap et rock’n’roll, et revendique une liste d’influences dans laquelle Salif figure en bonne place. 

Entre rap et rock’n roll   

Commençons par présenter le personnage, pour ceux qui ne le connaissent pas encore, ou n’ont pas cherché plus loin que son apparition, guitare à la main, dans l’émission de Fianso, Rentre dans le Cercle. Pour résumer grossièrement Kpoint, le plus simple est de reprendre le titre de l’un de ses projets : Trap’n’roll. Pour caricaturer : un rappeur avec une guitare électrique, une veste en cuir, la langue tirée comme les Stones ou Gene Simmons. Niveau musique, Kpoint joue évidemment beaucoup de ses influences et du mariage entre rap et rock, mais profite aussi de son talent avec les instruments pour aller vers des sonorités pop, caribéennes, club, ou même chanson française. En clair : son répertoire est large, le réduire à “rappeur qui fait du rock” est évidemment réducteur, mais c’est aussi sur cette image que son personnage a été vendu ces dernières années, et ce n’est pas en appelant son nouvel album NDRX (Hendrix, pour ceux comme Naps qui ont du mal avec l’alphabet) que les choses vont changer. 

Déjà auteur de plusieurs projets en solo (et de quelques-uns en groupe à ses débuts, restés assez confidentiels), Kpoint ne s’est pas réveillé un matin avec l’envie de croiser beats trap et riffs nerveux de guitare électrique. Biberonné à la musique de Jimi Hendrix, Nirvana ou Billy Paul, le rappeur a suivi un parcours inversé, s’intéressant en premier lieu au rock’n roll avant de découvrir le rap. Plutôt logique, finalement, pour un garçon qui a grandi en voyant son père, guitariste, se produire sur les scènes camerounaises.  D’ailleurs, faire s’entrecroiser ses influences musicales ne semblait pas naturel pour lui à ses débuts : tombé dans le rap à l’adolescence, il a passé des années à compartimenter sa vie artistique, et ne mélangeant jamais sa pratique de la guitare à ses sessions de freestyle. C’est finalement un ingénieur du son, impressionné en l’observant jouer entre deux séances, qui va lui permettre de se rendre compte du potentiel qu’il a entre les mains. 

Les défis de Kpoint  

Dans son identité, son parcours, et sa musique, Kpoint est le fruit des rencontres, que ce soit entre genres musicaux, on l’a dit, mais aussi entre continents : ses origines sont camerounaises et martiniquaises, il est né au Cameroun, a grandit en banlieue parisienne, dans le 91. Le rappeur est donc tiraillé géographiquement, artistiquement, et doit composer avec les contrastes entre ses ambitions dans la musique et ses difficultés à exploser de manière définitive. Malgré des critiques plutôt positives, ses deux derniers projets ont ainsi défini Kpoint comme un rappeur entre deux eaux. Plus tout à fait underground, mais pas encore aux sommets, il a gagné en médiatisation avec Temps Additionnel en 2019, et surtout les 50 millions de vues du single Ma 6T a craqué avec Ninho. 

Difficile, cependant, de s’appuyer sur un featuring avec une superstar pour situer précisément la place de Kpoint sur l’échiquier du rap français : sur un single, Ninho est capable d’offrir à n’importe quel profil de rappeur des chiffres faramineux. L’album NDRX constitue donc un gros test pour le rappeur/chanteur/guitariste, qui doit à la fois confirmer la montée en puissance entrevue sur Temps Additionnel, et s’émanciper du poids écrasant du tube Ma 6T a craqué -qui représente à lui seul plus de 60% de ses chiffres cumulés. 

La difficulté de rebondir après un succès comme celui-ci n’est pas nouvelle : dans le monde de la musique, le problème du one-hit wonder existe depuis les débuts de l’industrie du disque. La problématique de Kpoint n’est pas aussi extrême, et le rappeur a su se faire une petite réputation, en particulier ces deux dernières années. Les chiffres prometteurs de Corps à Corps (en feat avec Joé Dwèt Filé) prouvent même qu’il est sur la bonne voie, et que la persévérance pourrait finir par s’avérer payante. L’émergence de nombreux profils ces dernières années ont même prouvé que creuser son propre créneau et rester fidèle à ses convictions artistiques n’était pas nécessairement un obstacle sur la route du succès. 

Enfin un album définitif ?   

Plus ambitieux mais aussi plus définitif que ses précédents projets, NDRX constitue une étape décisive dans la carrière de son auteur. Arrivé à la trentaine, Kpoint ne peut plus s’appuyer sur la jeunesse ou l’inexpérience pour justifier son statut d’artiste entre deux eaux, et doit nécessairement passer un cap. Efficace lorsqu’il s’agit de performance pure et dure (Molo), capable d’aborder des thématiques plus légères (La Parisienne, Paralyzed), mais aussi de raconter les paradoxes de son mode de vie et de ses relations amoureuses avec autant de recul que d’humour (Paradoxal Love), Kpoint dispose d’une palette suffisamment large pour rivaliser avec le reste du plateau. Reste à savoir se démarquer : si la proposition artistique est singulière, c’est une nouvelle fois en s’appuyant sur des featurings (Dosseh, Leto, Kaza, et donc Joé Dwèt Filé) que Kpoint cherche à attirer l’attention du public. 

Il faut donc espérer que les auditeurs iront chercher plus loin que ses collaborations. Un titre comme Peur du noir, en particulier, mériterait une écoute attentive. Délaissant ses thématiques habituelles (pour faire court : le charbon, la vie de rue, l’égotrip, les relations amoureuses), Kpoint prouve le temps de ce morceau qu’il est capable de traiter une question déjà beaucoup abordée dans le rap (le racisme, les violences policières), avec un angle différent et une capacité à manier les métaphores que l’on n’avait pas forcément entrevu précédemment. 

Après avoir passé ces dernières années à définir son style et à progresser dans son projet d’hybridation entre les genres, Kpoint peut conclure ses premières années de carrière avec NDRX et tirer un trait sur cette période d’entre-deux. L’ambition artistique derrière ce disque, et cette volonté de traiter de nouvelles thématiques constituent en revanche le bon point de départ pour l’explosion définitive. Premier véritable album après des projets intermédiaires, NDRX constitue à la fois une finalité et un nouveau départ. Dix ans après Salif, le public rap français est-il prêt pour une nouvelle tentative de crossover ?