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De "Blacklist" à Black Rock : Fianso, itinéraire d’un débrouillard
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Sofiane - photo Colors
Sofiane - photo Colors

De "Blacklist" à Black Rock : Fianso, itinéraire d’un débrouillard

Avec l’album "La Direction", Fianso s’éloigne de son image de rappeur de rue pour assumer pleinement son statut de patron de l’industrie du disque.

Le destin est parfois bien fait. Pendant ses dix premières années de carrière, Fianso a souffert, galéré, tenté plusieurs percées, mais ne s’est jamais réellement imposé. Entre charbon pur et dur, et moments de laisser-aller où l’alcool, les “manières de mec du 9-3” et la vie de rue prennent le dessus, Sofiane a beaucoup essayé, s’est beaucoup trompé, mais ces échecs n’ont pas été vains. Pendant une décennie, il a vu l’envers du décor, a pris du plomb dans la cervelle, a compris ses propres erreurs, et a pu analyser celles des autres. 

Des années de galère pour mieux s’imposer ensuite  

Qui sait ce que serait devenu Fianso s’il avait touché les sommets en 2010 ? De nombreuses hypothèses sont crédibles, y compris celles qui voient le rappeur pérenniser son succès et s’installer durablement parmi les têtes d’affiche. La trajectoire la plus probable voit cependant Sofiane se brûler rapidement les ailes, dépassé par ses nombreuses personnalités, son goût pour la provocation, et ses vices encore envahissants. Mauvaise gestion de l’image, piques un peu trop gratuites, clash improductif, incapacité à éviter la lassitude naturelle du public : on ne sait pas exactement quelle erreur aurait été la sienne, mais dans le contexte d’une industrie encore vacillante, avant l’arrivée du streaming, de nombreux rappeurs se sont cassés les dents sur la dernière marche. 

Il faut donc croire que Sofiane est revenu dans les bonnes grâces du public au moment opportun. Là où il aurait pu flamber et s’éteindre une décennie plus tôt, il a su prendre tout le recul nécessaire pour transformer ses succès artistiques en certitudes pour l’avenir. Le ventre creusé par les années loin des projecteurs, mais le cerveau suffisamment froid pour ne pas se gaver sans penser aux lendemains, le rappeur est aujourd’hui sur le devant de la scène, mais aussi dans les coulisses, en train de tirer les ficelles et de tirer les plans de construction d’un empire. 

90 minutes sur le banc, 300.000 albums dans les arrêts de jeu : en 2018 sur le titre Sous Contrôle, Fianso résume de façon très imagée et très claire sa trajectoire. Une carrière atypique, une longue traversée du désert, mais un final en feu d’artifice. Loin d’être la fin de l’aventure, le coup de sifflet final a ouvert de nouvelles perspectives au rappeur. L’autoréférence dans le deuxième couplet d’Attrape-moi si tu peux, son dernier single, est le signe que son appétit n’a fait que grandir en mangeant : “90 minutes sur le banc, 700.000 binks dans les arrêts de jeu, roi du business en prolongation. 

Investir, anticiper, tout prendre  

Pendant des années, Sofiane a vu des rappeurs en haut de l’affiche perdre de leur superbe et ramer pour retrouver les fastes de leurs grandes années. La plupart d’entre eux ont eu le malheur de tout miser sur leur musique, devenant dépendants de leur réussite artistique, et donc de l’amour d’un public versatile et parfois ingrat. L’auteur de Bandit Saleté a donc pris le taureau par les cornes, plaçant ses billes avant d’être rattrapé par le temps qui s’écoule inexorablement et transforme des légendes en vétérans rejetés par les nouvelles générations. 

Des références au Nevada (American Airlines) au titre Nouveaux Parrains avec Soolking, Fianso a temporairement troqué ses références explicites aux Affranchis pour lorgner du côté d’un autre monument du cinéma mafieux : Le Parrain. Il est vrai que le profil de tireur de ficelles de Fianso correspond parfaitement aux agissements de Don Corleone, père comme fils : le premier tenait les politiciens ou les juges dans ses poches comme de la petite monnaie ; le second a tenté de transformer les activités de son clan en empire légal déployant ses racines dans le monde entier. C’est l’idée qui se dégage de l’imagerie récente du rappeur, aussi bien dans le choix du titre (La Direction) et du visuel du nouvel album, que dans sa façon de se raconter dans ses textes : “j’surveille le NASDAQ” ; “mon fils voit tellement l’notaire qu’il croit que c’est son oncle” ; “ils aiment gagner les ballons d’or, on aime les fabriquer” … 

En filant la métaphore footballistique, cette dernière punchline renvoie à d’autres références de Sofiane dans le même esprit, caractérisant à la fois sa double casquette rappeur-producteur (“crampons d’joueur et costume d’entraineur”) et surtout ses ambitions démesurées en théorie, mais réalistes quand on a suivi ses accomplissements ces dernières années : “l’année prochaine, je rachète le championnat”. Fianso ne veut plus seulement être acteur du game, il veut le mettre en scène, le produire, et en faire son jouet. En prenant place derrière les bureaux, il devient le principal levier de l’inversion des rôles. Alors qu’il rappait en 2013 “certains cherchent une major à l’heure pile où on en fabrique une”, ses objectifs sont aujourd’hui accomplis, bien au delà de ses espérances : “C’est plus des labels qui me signent, c’est moi j’signe des labels”. 

Tirer les ficelles depuis le devant de la scène  

Cette dimension de patron de l’industrie pourrait aller de paire avec un retrait médiatique du rappeur, consacré à tirer les ficelles dans l’ombre. Pourtant, Sofiane continue à chercher la lumière, et même à mettre en avant son nouveau statut, dans un véritable égotrip de patron du CAC 40. Mix improbable entre l’univers de la rue et les hautes sphères financières, Fianso rappe comme s’il était le chaînon manquant entre Arnaud Lagardère et Alpha 5.20. Son champ lexical est de moins en moins marqué par le triptyque armes-drogue-violence, et de plus en plus influencé par Adam Smith ou Thomas Piketty. Dans Windsor, il évoque ainsi les “taux variables, fluctuations boursières”, mais aussi la théorie des 10.000 heures, développée par le psychologue suédois Anders Ericsson et s’intéressant à la recherche de l’excellence dans une discipline donnée. 

Celui qui se décrit comme appartenant à “la branche algérienne des Rockefeller” n’a plus les mêmes objectifs, ni les mêmes préoccupations qu’il y a quelques années. Son univers a logiquement évolué, et la transformation de son mode de vie ou de ses activités se ressent naturellement dans ses textes. Le rap reste une passion qui ne le quittera probablement jamais, mais les véritables obsessions de l’entrepreneur sont désormais ailleurs : “t’es dans le rap game, j’suis dans Black Rock(société américaine spécialisée dans la gestion d’actifs). Fianso ne parle plus en millions de vues sur Youtube, ni en millions de streams, mais en millions d’euros. 

Difficile de prévoir son prochain mouvement, mais il a le mérite d’être totalement transparent sur ce qu’il compte faire prochainement : “j'vous annonce la prochaine, j'ai des visions, Amazon, Netflix, France Télévisions” ou encore “bientôt j’rentre au Capital chez Pierre Bélanger”. Comme tout bon PDG de multinationale (ce qu’il n’est pas encore, mais on lui souhaite), il affiche des ambitions toujours plus grandes, celles d’un homme qui veut littéralement dévorer le monde -son monde, celui du rap, mais pas seulement.