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Comment le confinement a changé le visage du rap ?
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Booba - corona time (montage Skusku)
Booba - corona time (montage Skusku)

Comment le confinement a changé le visage du rap ?

À l’épreuve du Covid-19 et du confinement, le rap se voit profondément bouleversé, mais promet d’en ressortir plus fort que jamais.

Soyez sûrs que la période que nous vivons actuellement restera à jamais gravée dans les livres d’Histoire. L’épidémie de Covid-19 a frappé de plein fouet l’humanité et nous a tous mis à l’épreuve. La mise en quarantaine massive de la majorité de la population mondiale a provoqué un arrêt partiel, mais brutal de l’économie. Peu de secteurs ont été épargnés, et encore moins l’industrie musicale.

Avant même le début de confinement, on assistait, impuissants, à l’annulation progressive de tous les éventements musicaux, concerts, festivals et autres showcases. Le média Sourdoreille a d’ailleurs livré une excellente enquête sur le sujet, en mettant en lumière le « KO du spectacle-vivant causé par cette situation sans précédent."

Mais ceci n’était que le début, car le monde de la musique n’avait pas fini d’en pâtir. Progressivement, c’est tout un secteur qui s’est retrouvé gelé. Forcément avec toutes les performances annulées, l’impossibilité de tourner des clips en extérieur, ou encore l’incapacité de certains artistes à se rendre au studio pour enregistrer, beaucoup de plannings de sorties ont été remis en cause.

C’est ainsi que pendant les premiers jours de confinement généralisé, l’actualité rap, et plus généralement musicale s’est quasiment retrouvée au point mort. Comme si cela ne suffisait pas, contre toute attente, la consommation de streaming musical a connu une baisse significative.

Évidemment, d’une manière ou d’une autre, il fallait laisser le temps à l’industrie et aux artistes de s’adapter à cette situation extraordinaire. Il n’aura au final pas fallu longtemps pour que les rappeurs fassent preuve de créativité et d’ingéniosité pour assurer la continuité de leur art.

Les rappeurs à l’heure du télétravail

Comme beaucoup d’entre nous, les artistes se sont donc réglés à l’heure du télétravail. De cette expérience sociétale exceptionnelle qu’est le confinement, sont alors nées de nombreuses initiatives plus ou moins surprenantes. Le meilleur ami des rappeurs en cette période troublée ? Le live sur les réseaux sociaux. En effet, afin de lutter contre l’ennui de la quarantaine, bon nombre d’entre eux a vu dans l’outil, un moyen de rester proche du public.

Apéros en mode questions / réponses, discussions, freestyles spécial confinement,  concerts en live,  DJ set ou autres sessions studios filmées… Tous les moyens sont bons pour nouer des liens et égayer le confinement. Parmi toute l’offre de contenus sur les réseaux, chacun aura ses préférences. Niveau rap et hip-hop, dans ce qui fait du bien au moral, on peut par exemple citer les freestyles confinés d’R.Can ou encore les DJ sets quotidiens de Kheops, DJ d’IAM.

D’autres artistes ont profité de la période pour s’enfermer et bosser sur leurs futurs projets. C’est le cas par exemple de Post Malone et Migos aux US, mais aussi de nombreux rappeurs francophones comme Damso et le très attendu QALF. Récemment, Cheu-B et Leto ont annoncé bosser sur un projet commun, pendant que Demi Portion, en plus d’avoir réalisé un clip entièrement chez lui, a annoncé avoir terminé un nouvel album.

Par ailleurs, sans forcément penser album, de nombreux rappeurs impactés par l’actualité ont laissé parler leur plume pour cristalliser en musique, leur vision sur la situation actuelle. Qu’il s’agisse de saluer le courage des soignants et autres soldats déployés au front, raconter son confinement ou s’attaquer frontalement au gouvernement dans sa mauvaise gestion de la crise, nos rappeurs n’ont pas manqué d’inspiration. Certains artistes, à l’instar du rappeur belge Scylla, ont poussé le concept de création encore plus loin, en faisant de la musique en collaboration directe avec le public. N’oublions pas non plus ceux qui travaillent dans l’ombre et ne communiquent pas sur leurs plans. À la fin, gare aux embouteillages de sorties cependant. Comme pour le déconfinement, il faudra sans doute y aller progressivement et par étapes, pour que la machine se remette en route normalement.

Pour les plus originaux, le cadre strictement musical n’a pas suffi. En effet, dès les premiers jours de quarantaine, le divertissement a très vite repris ses droits, au point que certains de nos rappeurs préférés se sont reconvertis temporairement en youtubers.

Dans une volonté partagée de se changer les idées pendant ces temps difficiles, nombreux d’entre eux ont fait germer des challenges pour s’occuper sur les réseaux. Il y a eu le « classique challenge », qui consiste à partager quotidiennement ses plus grands classiques de hip-hop, le Kush Up challenge de Wiz Khalifa, "le All In Challenge" porté notamment par Drake, dans le but de récolter des fonds pour lutter contre le Covid-19 ou encore le Pomperz Challenge de Booba pour les plus sportifs. De son côté, Post Malone a organisé des sessions de beer pong en direct sur Insta et Quavo a carrément fêter son anniversaire en live, devant plus de 15 000 personnes en simultané. Sur le papier, l’idée était plutôt alléchante, mais dans les faits, et en dépit des guests prestigieux, l’événement s’est avéré être un véritable fiasco.

Outre cet échec, il y a aussi, et surtout, eu de belles réussites. Dans une volonté de lier divertissement et musique, tout en exaltant la culture hip-hop, certains artistes se sont prêtés au jeu des battles en live. Timbaland et Swizz Beatz ont ouvert le bal, et face au succès de la formule des Verzuz, d’autres leur ont très vite emboîtés le pas. Le duel musical qui restera sans doute le plus mémorable de tous, est celui qui opposa les légendaires producteurs RZA et DJ Premier dans un beat battle. Trois heures durant, les classiques ont plu, et c’est toute la planète hip-hop américaine et mondiale qui s’est rassemblée devant ce choc des titans.

Étrangement, Booba, autrement dit celui que l’on attendait le plus dans le divertissement, n’était pas au rendez-vous. Lui qui en temps normal se pose en maître des coups de buzz, clashs, provocations et autres polémiques via les réseaux sociaux, s’est rangé. À l’inverse, il a préféré jouer la carte de la prévention. Conscient de la gravité de la situation et fort d’une immense notoriété, il a jugé sage d’utiliser son influence pour sensibiliser ses fans à la lutte cotre le coronavirus. Avec l’émission 100 % web  Corona Time, il a donné la parole à des experts afin d’inciter les gens à respecter les mesures de confinement. Au final, l’enfermement est propice à l’inspiration pour beaucoup de rappeurs, ce qui n’est pas pour déplaire aux auditeurs.

Quel avenir après tout ça ?

Ces dernières années grâce aux réseaux sociaux, de plus en plus d’artistes, Booba en tête, sont devenus leurs propres média de diffusion. Cela étant, ils savent parfaitement cibler leur public. Ils font leurs bails, pendant que la twittosphère, les médias et autres hastags sur les réseaux s’occupent du reste.

Le fait d’innover et repousser toujours plus loin les limites de la communication n’est certes, pas une nouveauté dans le rap, mais le phénomène a vraisemblablement été accentué par le confinement. En cela, les conséquences exceptionnelles provoquées par la pandémie de Covid-19 pourraient très vite pousser certains artistes à remettre en question leurs stratégies marketing de demain.

En effet, dans le cas des gros rappeurs du moins, rassembler des milliers de personnes au même moment sur un live Instagram ou Snapchat n’est-il pas plus rentable pour sa promo que de passer par les médias généralistes ? Comment lutter contre l'instantanéité des réseaux quand convenir d'une date, d'un rendez-vous... peut prendre plusieurs semaines, voire plusieurs mois ? D’autant plus qu’après plus d’un mois de confinement, on commence à s’habituer à ces changements. Il faut dire qu’en plus de donner carte blanche à l’artiste dans sa com, l’initiative permet toujours plus de proximité avec le public.

Par conséquent, même lorsque tout ceci sera terminé, les fans souhaiteront probablement la continuité de ces méthodes de communication amorcées en quarantaine. De leur côté, les artistes pourraient bien y prendre goût en plus de potentiellement en tirer du buzz à moindre coup.

Bien entendu, l’avenir n’est pas écrit à l’avance et il apparaît aujourd’hui difficile de savoir si ce modèle économique perdurera une fois l’épidémie passée. Néanmoins, soyons lucides. Il est difficile de croire que nous aurons droit régulièrement à des concerts gratuits sur Instagram après tout ça.

C’est pourquoi, malgré les heures sombres qui se dressent encore devant nous, profitons-en et soyons heureux de vivre activement l’écriture de ce nouveau chapitre fascinant de l’histoire de la musique. Dans l’attente de lendemains meilleurs et de revoir nos rappeurs préférés en live (pour de vrai cette fois), réjouissons-nous de voir que le rap (et le hip hop en général) se réinvente, grandit, brille, et nous émerveille chaque jour un peu plus, envers et contre ce foutu virus.

Jérémie Léger