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Comment Gazo compte imposer la drill en France
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Gazo (Mister Fifou)
Gazo (Mister Fifou)

Comment Gazo compte imposer la drill en France

Première signature du label Epic Records (Sony), Gazo a gagné en popularité ces derniers mois, s’imposant comme l’un des leaders de la nouvelle vague drill.

Le jeu des maisons de disques est parfois obscure pour le public, qui ne comprend pas toujours pourquoi une seule et même entité peut héberger différents labels, au point de voir des artistes d’une même major en concurrence. C’est le cas de Sony Music, qui divise son catalogue en une série de labels, et regroupe parfois diverses filiales sous un seul et même nom (pour plus de détails sur le sujet, la stratégie de Sony est décrite en détail par nos confrères de Revrse). Nouveau venu dans le game des labels français, Epic Records, qui est donc une division du géant japonais, compte bien s’imposer au cours des années à venir comme l’un des leaders du marché, plaçant Pauline Duarte (ex Def Jam France) pour profiter à la fois de son expérience du terrain et de son image auprès des médias.

Au sein d’un marché rap français affolé par les chiffres toujours plus importants d’écoute et de vues, la première signature du label peut surprendre : plutôt que d’aller chercher une tête d’affiche déjà bien installée, Epic Records a misé sur un profil encore en développement, le séquanodionysien Gazo. Malgré une discographie encore vierge, le rappeur a gagné en popularité depuis le début de l’année 2020, se positionnant comme l’un des leaders de la nouvelle vague drill en France.

La drill à la française, sans artifices

La mise en marché de Gazo depuis le début d’année est d’une simplicité assez frustrante pour les grands penseurs de l’industrie, dont la complexité des concepts marketing ne garantit en rien leur efficacité. Sa stratégie de développement se résume ainsi en différents volumes de Drill FR, une manière spontanée et directe de se positionner sur le marché du rap français, d’affirmer ses influences et son style -un peu comme si Kaaris avait explosé en 2012 avec Trap Vol.1, Trap Vol.2, Trap Vol.3, etc. 

A une époque où les carrières sont dictées par les algorithmes, c’est également une excellente manière de trouver une bonne place parmi les suggestions et résultats de recherche des auditeurs : beaucoup ont pris la vague drill UK en pleine face, et ont logiquement cherché à trouver des équivalents français. Gazo était donc en première ligne pour servir la file de clients potentiels et la fidéliser rapidement.

Pour qui n’aurait pas encore pris la mesure du personnage, quelques minutes d’écoute ou de visionnage de ses clips suffisent à cerner son univers dans les grandes largeurs. Pour faire court : les thématiques varient entre la vente de substances blanches et poudreuses (“tu connais, chez nous que la 0.9”), l’achat presque compulsif de vêtements de marques de luxe (“Fendi est le pull”), la violence de la vie de rue (“si tu paye pas l'addition j'monte chez toi pour une soustraction”), et surtout, l’épaisseur démesurée des liasses de billets (“téma la taille de la kichta, hey, téma la taille de la kichta”). Jusqu’ici, rien de très original, il faut le reconnaître, n’importe quel rappeur de la même catégorie ayant déjà abordé en long et en large chacune de ces thématiques. Gazo se démarque cependant grâce à une excellente capacité d’interprétation qui lui permet de rendre percutant un propos a priori banal, mais aussi grâce à des fulgurances qui viennent accrocher périodiquement l’esprit de l’auditeur (“j'suis tellement maléfique que même en jogging j'ai un djinn”).

Une place à prendre

Malgré l’ampleur de la vague drill en France, aucun nom ne s’est imposé comme le leader absolu du genre -du moins, jusqu’à aujourd’hui. De nombreuses têtes d’affiche ont tenté d’appréhender la tendance (Hamza, Dosseh, Kekra, Kalash Criminel, Mac Tyer, etc), mais l’essentiel de l’activité drill française s’est concentré autour de pôles dits underground (667, CZ8, Lyonzon, Chivas Gang, etc) ou d’artistes en développement (1Pliké140, Decimo). 

Dans ce contexte assez particulier, le travail de fond de Gazo s’est avéré payant, comme le prouve sa récente signature chez Sony. Les sommes inscrites dans son contrat, avancées sur les réseaux sociaux par certains observateurs, ont énormément fait parler. Si la rumeur n’a pas été commentée officiellement, la situation confirme que les majors misent de plus en plus sur des rappeurs à l’univers dur, aussi bien dans le propos que dans l’imagerie. Gazo affirmait d’ailleurs à l’envie qu’il “recalait les maisons de disques au téléphone” sur Acte de Burberry, sorti au mois de mai. S’il a changé d’avis et accepté de collaborer avec elles, c’est bien que les arguments étaient du genre qu’on ne refuse pas, comme une somme à six chiffres pour un artiste qui n’en espérait certainement pas tant il y a quelques mois.

L’un des marqueurs les plus évidents de la réussite de Gazo tient dans la viralité assez extrême de l’une de ses lines, “téma la taille de la kichta”, extrait de Drill FR 4 en feat avec Freeze Corleone-jusqu’ici, son titre le plus populaire. Reprise un peu partout sur les réseaux sociaux, l’expression est devenue tellement répandue qu’elle a fini par toucher un public qui n’est même pas celui du rappeur, et qui n’a peut-être jamais entendu parler de la musique drill. De la même manière que la folie autour du “zumba cafèw” symbolise la prise de poids de Soso Maness dans le milieu du rap, la propagation virale du “téma la taille de la kichta” signe en quelque sorte l’acte de naissance de Gazo sur la scène nationale.

Le plus dur commence maintenant

Désormais lancé, et armé des moyens d’une grosse maison de disques, Gazo doit envisager de poursuivre sa montée en puissance et de changer définitivement d’échelle à moyen terme. Son énergie, sa personnalité, son absence totale de filtres, ont permis une première percée nécessaire à tout début de carrière, mais comme l’ont prouvé à leur dépens bon nombre de jeunes talents, cette étape n’est pas forcément la plus difficile à réaliser. Pérenniser, faire croître sa fan-base, s’installer sur le long-terme, sont des travaux bien plus difficiles à réaliser que de créer un engouement autour d’une poignée de singles. A Gazo de trouver les bonnes ressources, en particulier dans sa capacité à jouer avec les codes de la drill sans perdre sa spécificité de rappeur issu de la banlieue française.

Le schéma cyclique du rap français, qui navigue entre durcissements et adoucissements successifs, tend vers une conjecture franchement favorable aux profils comme celui de Gazo. Après le succès de rappeurs plutôt politiquement corrects ces dernières années (Lomepal, Big Flo & Oli), la tendance est de nouveau à la rue (13 Block, Bosh, Da Uzi) et aux storytellings impliquant prison, deal, et conséquences dramatiques du business parallèle (Soso Maness). Du côté de Gazo, l’angle “rappeur et membre de gang” accroche plutôt bien, en particulier auprès du jeune public, et ce sans que le rappeur ait spécialement besoin de forcer -d’autant que l’idée est cohérente avec le positionnement drill. Pour l’auteur d’Acte de Burberry, la voie est donc libre pour s’imposer parmi les têtes d’affiche et poursuivre un redimensionnement vers le haut déjà entamé. Si Gazo parvient à confirmer les espérances qu’Epic place en lui, on n’a pas fini d’entendre parler de musique drill en France.