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Comment Disiz s’est réinventé projet après projet depuis 20 ans
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Disiz - shooting promo (DR)
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Comment Disiz s’est réinventé projet après projet depuis 20 ans

Avec L’Amour, Disiz s’est réinventé pour la énième fois. On revient sur tous ses revirements artistiques, nombreux en plus de deux décennies de carrière.

Un artiste qui se renouvelle continuellement

Très bien accueilli par son public, ce nouvel album a également permis à Disiz de toucher les plus jeunes générations par des biais inattendus. Son featuring avec Damso, Rencontre, est en effet devenu viral sur Tik Tok, lui permettant de devenir numéro 1 du top singles, et même d’obtenir son premier single d’or de l’ère du streaming. Une belle confirmation pour le rappeur, dont la discographie débutée il y a 22 ans avec Le Poisson Rouge est l’une des plus éclectiques du panorama rap français. D’un projet à l’autre, Disiz est un artiste en perpétuelle mutation, et chacun de ses albums peut être défini par une couleur différente. Pendant longtemps, cette diversité a pu être vue comme un frein pour des auditeurs qui ne savaient pas toujours où situer Disiz. Le rappeur donnait le sentiment d’être constamment en recherche artistique, sans jamais trouver de forme définitive.

Aujourd’hui, cette discographie hétérogène apparaît comme l’une des forces du rappeur, et l’une des raisons principales de sa longévité. A l’image d’un peintre chez qui l’on pourrait distinguer une période bleue, une période rouge, etc, Disiz a donné des couleurs précises à chacune des différentes phases de sa discographie. L’Amour est une nouvelle réinvention de son univers artistique et de son personnage, mais c’est loin d’être la première fois que le rappeur surprend. La première partie de sa discographie, de 2000 à 2005, est celle qui subit le moins de variations. Pourtant, déjà à l’époque, la personnalité artistique de Disiz peut être déclinée en plusieurs versions.

Une première partie de carrière contrastée

Découvert par l’immense majorité des auditeurs avec J’pète les plombs, un storytelling extrêmement léger qui devient l’un des gros singles de l’année 2000, Disiz est rapidement catalogué comme un rappeur comique, dont la principale qualité est de raconter des histoires amusantes. Une image renforcée par un autre single dans le même ton, Ghetto Sitcom, également extrait de l’album Le Poisson Rouge. Pourtant, ce premier projet a une couleur bien différente : certes, on y retrouve beaucoup de second degré, mais aussi des thématiques plus graves (Le Poisson Rouge, Dieu seul sait quand le glas sonne), beaucoup de remise en question (L’associé du diable, La philosophie du hall), et surtout, une vraie passion pour le hip-hop, symbolisée par la présence simultanée d’Akhenaton et de Joeystarr sur la même tracklist.

Pendant toute la première moitié des années 2000, Disiz jongle entre son image publique, ses ambitions artistiques, certaines incompréhensions de la part du milieu rap, sa gestion du succès, ou encore ses origines (deux cassettes publiées uniquement au Sénégal). Catégorisé parmi les artistes mainstream, alors qu’il est l’une des seules têtes d’affiche de l’époque à inviter sur ses albums des artistes de l’underground comme Treyz L’Affreux, Joe Lucazz ou Éloquence, il est apprécié par le grand public pour ses titres les plus mainstream, sa collaboration avec Yannick Noah, et son discours que l’on pourrait qualifier, selon le point de vue, de positif ou bien de naïf. Sa participation au débat mythique avec Joeystarr et Ekoué, organisé par l’émission Tracks, symbolise toutes les contradictions de Disiz à l’époque : le rappeur de la Rumeur le remet en place sèchement, et oblitère définitivement son statut de rappeur consensuel. Son intervention dans ce débat fait partie d’une longue liste d’erreurs que Disiz admettra lui-même quelques années plus tard, comme son discours face à Eric Zemmour dans On n’est pas couché, ou son soutien affiché à Ségolène Royale au second tour de l’élection présidentielle de 2007. S’il y a bien une chose que l’on ne peut pas reprocher à Disiz, c’est qu’il est capable de prendre du recul sur son propre parcours, et de comprendre ses propres errements.

2008-2015 : Disiz l’indécis

A partir de 2008, il effectue un revirement artistique complet : il change de nom, devient Peter Punk, et intègre le collectif Rouge à Lèvres. Il participe alors à l’album Démaquille-toi, aux influences électro, dans le tendance initiée par Grems, l’un des fondateurs du groupe, et inventeur du Deepkho, un genre musical hybride entre rap, deep-house, et French Touch. Pour Disiz, cette aventure aboutira à l’album Dans le ventre du crocodile (2010), toujours sous le nom de Peter Punk, un projet assez expérimental mélangeant rap, électro et sonorités rock. Entre-temps, il aura fait ses adieux au rap avec l’album Disiz the End (2009), cette fois-ci sous le nom de Disiz, évoquant dans le titre éponyme “la fin d’un cycle”, et se montrant, tout au long de la tracklist, très critique à l’égard du rap français et de ce qu’il est devenu. Il revient pourtant au rap dès 2012 avec un nouveau projet, Lucide, évoquant sa période Peter Punk comme une bouffée d’air frais nécessaire.

Avec tous ces revirements, Disiz a inévitablement baladé son public, mais paradoxalement, Extra-Lucide, l’album qui suit Lucide, est celui qui fait le mieux la synthèse entre toutes ses influences, toutes ses envies. La tracklist à rallonge (20 titres et 6 bonus au total) permet au rappeur d’explorer de nombreuses voies et de laisser libre court à ses différentes personnalités artistiques : egotrips pleins de second degré (Go Go Gadget), morceaux expérimentaux (Fukushima, Extra-lucide), titres chantés (Les Moyens du bord) … “Polyuréthane, ou Fête Foraine, c’est des morceaux que j’aurais pu faire avant, mais que j’osais pas”, expliquait à l’époque le rappeur à Olivier Cachin. Disiz conclut la trilogie Lucide avec Trans-lucide en 2014, un album qui propose lui aussi un panel de sonorités très large, et qui se veut plus contrasté. On retrouve là aussi les influences qui ont poussé Disiz à devenir Peter Punk quelques années plus tôt (Burn Out), les habituels égotrips teintés d’humour (Rap Genius, MC Kissinger), et les titres plus aériens (Happy End).

Nouveau revirement l’année suivante : avec Rap Machine, Disiz met de côté toutes ses velléités rock/électro/pop et revient au rap pur et dur. Là où la parenthèse Peter Punk avait constitué une bouffée d’air frais, Rap Machine représente un retour aux sources nécessaire pour un rappeur qui a pris l’habitude de se détacher des codes classiques du genre en y insufflant d’autres types de sonorités. Après s’être éloigné du rap, puis y être revenu sous une forme hybride, Disiz avait besoin de retrouver son costume de pur rappeur. S’il ne s’agit pas de son album le plus marquant, il lui permet de refermer un chapitre. Sans ce projet, la suite n’aurait peut-être pas eu la même couleur.

Pacifique, Disizilla, L’Amour : 3 albums, 3 réinventions

En 2017, Pacifique annonce donc un nouveau changement, et sonne (enfin) comme le premier projet sur lequel il est parfaitement libre artistiquement, dégagé de tout type de concept. Il s’agit de l’un des projets les plus convaincants de sa discographie, et de l’amorce d’une nouvelle étape de son parcours. Ni entièrement rap, ni totalement autre chose, cet album aux teintes mélancoliques donne enfin le sentiment que l’artiste a arrêté de se chercher, laissant libre court à son inspiration sans se poser plus de questions. Pacifique porte d’ailleurs parfaitement son nom : Disiz paraît serein et apaisé comme il l’a rarement été auparavant.

Un peu plus d’un an plus tard, c’est une nouvelle émotion qui pousse Disiz à enregistrer le nerveux Disizilla, un album parfois très sombre. L’amour qu’il porte à sa mère est l’un des fils rouges de l’album, et l’une des raisons qui le conduisent à exprimer autant de colère : obsédé par la peur de la perdre, en colère face à sa maladie (il évoque plusieurs fois son cancer et sa chimiothérapie). D’autres motifs de fureur transparaissent tout au long du projet, qu’il s’agisse de causes sociétales (“t'as pas raté tes études, c'est eux qu'ont niqué l'école”), ou de moments de son parcours, notamment ses études, assez mal vécues (“à Assas, j'suis un stre-mon, un accident d'parcours, continue à m'dire wesh, à ta maman, j'vais faire l'amour”). Disizilla est une explosion de colère sur 16 pistes, et un simple coup d'œil à la tracklist suffit à comprendre son état d’esprit en 2018 : Monstrueuse, Dialogue entre monstres, Hiroshima, Kaiju, Mastodonte …

Après quatre ans d’absence discographique, le retour de Disiz avec L’Amour ajoute donc une énième couleur à son œuvre. Moins apaisé que Pacifique, plus doux dans la forme que Disizilla, moins rap que Rap Machine, plus homogène que Trans-lucide, ce treizième album vient conclure un très long chapitre de la vie de Serigne M’Baye, un chapitre débuté à l’âge de 19 ans avec un mariage et un embryon de carrière dans le rap. Un quart de siècle plus tard, après beaucoup d’expérimentations, des erreurs de parcours, des albums enregistrés en réponse à une pulsion, et de très nombreux revirements artistiques, Disiz est toujours là, prêt à écrire de nouvelles pages et à chercher de nouvelles couleurs.