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"Civilisation" : la conclusion brillante du shōnen d’Orelsan
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Orelsan - photo promo "Civilisation"
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"Civilisation" : la conclusion brillante du shōnen d’Orelsan

Après avoir lutté contre la défaite pendant des années, Orelsan prouve avec "Civilisation" qu’il est définitivement devenu celui qu’il voulait être : un rappeur à succès, mais surtout le héros de son propre shōnen.

Ce n’est un secret pour personne, avant de devenir un rappeur célèbre,  Orelsan était un ado tout ce qu’il y a de plus banal, même carrément perdu d’avance. Accablé par son existence pesante et la morosité de son quotidien, il s’évade rapidement dans un monde bien plus accueillant : celui des mangas et des animés japonais. Son exutoire trouvé, il ne tardera pas à caresser ce doux rêve de ressembler à ses héros préférés.

Sauf qu’il y a un hick : Aurélien Cotentin ne vient ni du village de Konoha, ni de la planète Vegeta, ni de la Ville Z. Il habite à Caen et n’entend que la pluie battante. Qu’à cela ne tienne, à défaut de ne pas pouvoir réunir les sept boules de cristal, devenir le meilleur des hokages ou le roi des pirates, il sera une légende du rap. Tel est le pitch du shōnen dont Orelsan est le héros. En admettant que ses trois premiers albums tracent son parcours initiatique, Civilisation marque l’accomplissement triomphal d’une longue quête personnelle et artistique.

Tout comme les plus grands shōnen japonais qui s’étalent sur plusieurs années avec des dizaines de tomes ou des centaines d’épisodes animés, il aura fallu presque quinze ans, quatre albums et des dizaines de chansons pour qu’Orelsan mène enfin à bien sa quête. Son épopée à première vue fataliste lancée à la fin des années 2000 a d’abord suscité l’intérêt de quelques curieux, jusqu’à rassembler des milliers de fans à chacune de ses itérations. Pourquoi les aventures d’Orelsan ont eu un tel succès me demanderez-vous ? Tout simplement car il est l’incarnation dans le rap de ce qu’on appelle « l’esprit shōnen ».

« D'où j'viens, j'voulais qu'un peu d'soleil, être le héros d'mon propre shonen » (Orelsan - « Shonen »)

Orelsan, l’incarnation de l’esprit shōnen

Vous connaissez l’esprit Shōnen ? Cette morale des mangas pour jeunes garçons qui dit que la réussite arrive toujours, quelles que soient les épreuves qui se dressent devant nous, à partir du moment  lorsque l’on croit en soi et ses proches, qu’on apprend de ses erreurs et que l’on se bat pour faire régner le bien à toute épreuve. Et bien c’est exactement la philosophie qu’a embrassée le rappeur durant toute sa carrière.

Qui a déjà lu un manga au moins une fois dans sa vie sait que bien souvent, le héros de shōnen est, à ses débuts, loin d’être une lumière. Orelsan n’a pas échappé à la règle. En témoigne les images du documentaire « Montre jamais ça à personne », le rappeur ne partait pas gagnant. Bien que comme tout personnage principal, il jouissait de prédispositions dans le rap, de nombreux obstacles à première vue insurmontables se sont dressés devant lui.

Premièrement, si dans les mangas, il est commun que le personnage principal débute son périple depuis son petit village de naissance, dans le rap à cette époque, il était plutôt recommandé de partir de la capitale. Or, Orelsan vient de Caen et comme si ça ne suffisait pas, il n’avait aucune street cred à une époque où celle-ci était encore primordiale pour s’imposer. Il avait même plutôt une dégaine de "mec banal".

Le départ des aventures héroïques d’Orelsan a beau avoir eu lieu dans le Calvados, sa détermination sans faille, couplée à sa puissance créatrice accumulée au fil des projets, l’ont mené à voyager partout en France et dans le monde. Le bougre a même accumulé suffisamment d’expérience et de succès pour que ses louanges résonnent jusque outre-Atlantique  avec une collaboration rêvée avec les Neptunes.

Toutefois, l’heure n’est pas à la célébration. En 2021, à l’ère de Civilisation, le monde dans lequel se déroule le shōnen d’Orelsan est hostile et profondément ancré dans notre réalité. Sur la planète Terre, il était un monde dur et froid. Dans ce monde gangrené par de multiples fléaux, la société est au bord de l’explosion tant l’odeur de l’essence plane dans ses moindres recoins.

Face à la noirceur oppressante d’un tel cadre, notre héros choisit de ne pas de foncer tête baissée et préfère réfléchir avant d’agir. Ainsi donc, grâce à son formidable pouvoir de lucidité, qu’il soit au cœur d’une manifestation populaire, sur les réseaux sociaux ou seul avec du monde autour, Orelsan observe son environnement et le décrit avec toujours plus de justesse et d’habileté. « Plus j’avance, plus j’grandis, plus j’comprends rien », arguait-il en 2006 dans « Changement ». Ça, c’était avant.

Cependant, ne vous y trompez pas : les formidables compétences de sagesse qu’il s’est forgées au fil de son périple musical ne l’empêchent pas d’adopter pour une posture plus offensive quand c’est nécessaire. A la lutte contre les virulents ennemis d’une société en déclin, notre héros a effectivement des armes. De sacrées armes d’ailleurs : son flow toujours aussi nonchalant bien sûr, mais aussi et surtout son arsenal pointu de punchlines. Viser juste en frappant fort là où ça fait mal, tel est le credo d’Orelsan depuis bientôt quinze ans. Sa plus grande compétence physique reste, en dépit de l’âge et de l’épreuve du temps, « la punch fatale », qu’il tient de son homologue de One Punch Man, Saïtama.

Avec tout ça, comme tout bon personnage d’animé après des années d’aventure, Aurélien Cotentin a finalement suffisamment cultivé sa force, son intelligence, sa sagesse, sa technique, sa vitalité et son esprit pour devenir un véritable héros. Le jeune aduléscent de province qu’il était, tétanisé par l’échec et longtemps traîné dans la boue par la justice est désormais bien loin. Son nouveau lui a relevé tous les défis, pris son destin en main et s’est offert la récompense ultime d’une carrière sans faute. Oui, Orelsan peut être fier d’avoir déjà vécu dans le rap, le même parcours glorieux que ses héros de mangas préférés.

Mais n’oublions pas qu’un véritable héros, aussi vaillant soit-il, ne marche jamais seul. C’est particulièrement vrai pour Orelsan. Il a la chance d’avoir depuis toujours à ses côtés de fidèles alliés qui le guident et lui prêtent main forte dans toutes ses batailles.

Orelsan, la réussite en équipe

Que serait le héros de shōnen sans la fine équipe de side-kicks qui l’accompagnent durant son voyage ? A ce niveau, Orelsan est plutôt bien entouré. En tête de cortège, sa famille bien sûr. Bien qu’il ne se soit pas gêné de les tailler en bonne et due forme, le rappeur a conscience de son importance et sait qu’il pourra toujours compter sur elle. Il y a bien sûr son frère Clément qui croit en lui depuis le premier jour - en témoigne sa série-documentaire « Montre jamais ça a personne », ses parents, sa grand-mère avec laquelle il a même signé un morceau, mais aussi tous les autres, de la pire des tantes aux plus ennuyeux des cousins.

Dans le schéma narratif simple et basique du mangas, les personnages secondaires au premier plan restent incontestablement les amis du héros. Là encore, Orelsan coche toutes les cases, épaulé depuis ses débuts par la même équipe. En tête Skread, son producteur et meilleur allié avec lequel il ne manquera pas de développer une alchimie intestable au fil des années et Ablaye, l’associé et chaînon manquant du duo. A leurs côtés, impossible de ne pas voir Gringe comme l’anti-héros, à la fois ami et rival du protagoniste principal. A l’image de la relation entre Gon et Killua de Hunter X Hunter, les deux personnages sont inséparables, malgré quelques moments de discorde, restent toujours cools et font des merveilles lorsqu’ils unissent leurs forces jusqu’à l’infini-ty.

Enfin, dans les shōnens, le héros, en plus de son cercle d’amis croise souvent la route d’un « love interest » qui l’attire et le repousse à la fois, mais qu’il apprendra à aimer tant celui-ci la remettra à maintes reprises sur le droit chemin.

Loin d’être un prince charmant à ses débuts – est-il nécessaire de rappeler que parmi ses premières chansons figurent « Sale Pute », « Saint-Valentin » et « Pour le Pire » ? - Orelsan est progressivement parvenu à maîtriser l’art d’aimer. Après avoir enchaîné les aventures d’un soir et autres relations charnelles, il a finalement trouvé l’élue de son cœur, celle qui l’a transformé en romantique chevalier.

On pensait naïvement qu’après le morceau « Paradis » et son mariage en 2020, il en avait terminé avec son exploration du sentiment amoureux, mais non. Sur Civilisation, il explore le sujet sous un nouvel angle : celle du mari presque quadragénaire conscient que l’amour parfait est finalement imparfait.

S’il n’hésite pas à dresser le portrait de sa femme façon pilier de comptoir dans « Bébéboa », il finit par la comparer à "Athena, déesse grecque de la stratégie militaire et de la sagesse, mais surtout divinité protectrice des Chevaliers du Zodiaque". Une bien belle image pour qualifier celle qui l’a protégé tant de fois et qui depuis plus de dix ans maintenant, guide ses pas. Bien plus fort ensemble malgré leurs failles, ils semblent même tous les deux prêts pour leur prochain combat : devenir parents.

C’est pourquoi bien qu’il l’exprime avec une bonne dose d’autodérision, non, Civilisation n’est pas juste un album qui « parle que de sa meuf et de la société », c’est un projet qui montre un Orelsan dans sa forme finale. Un homme heureux et épanoui dont le pouvoir créatif est arrivé à son nouveau de maîtrise ultime. Et ce en dépit de toutes les merdes qui se passent autour de lui.

Au final, quand on est un héros accompli, il ne reste plus qu’une chose à faire : aider les gens à rêver mieux, les soutenir au quotidien et les inviter à prendre part à son combat pour un jour meilleur. C’est ainsi que dans « Civilisation », le morceau qui clôture l’album, il appelle ses fans à suivre ses pas et à le rejoindre dans sa quête pour changer le monde, en mode Genkidama de Goku. Le final est grandiose et digne des plus grands mangas. Nous en tout cas, on attend avec impatience l’adaptation de ses aventures musicales en animé.