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Ces sujets sur lesquels on aimerait voir les rappeurs s'engager plus (partie 1) : l’homophobie
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Bilal Hassani et Alkpote dans la vidéo de l'annonce de leur projet
Bilal Hassani et Alkpote dans la vidéo de l'annonce de leur projet

Ces sujets sur lesquels on aimerait voir les rappeurs s'engager plus (partie 1) : l’homophobie

Engagé depuis trente ans contre différents types de discriminations, le milieu du rap doit encore se remettre en cause sur certaines questions, dont l’homophobie.

La nécessité d’une remise en question générale   

La semaine dernière, nous évoquions les nombreux sujets sur lesquels les rappeurs français s’engagent depuis trente ans : le racisme, la censure, les violences policières, les génocides et guerres, la néocolonisation, et même l’écologie. Ces prises de position, parfois à l’origine de polémiques ou de débats, ont été particulièrement importantes dans la construction de l’identité du rap français. Le genre s’est forgé, au moins à ses débuts, l’image d’une contre-culture, les rappeurs s’érigeant, de plein gré ou non, comme des porte-voix des plus démunis ou des plus discriminés. La mainstreamisation progressive du rap français n’a jamais empêché les prises de position, même si la forme du message a beaucoup évolué : qu’on le veuille ou non, un Kaaris qui répète “on a assez travaillé pendant l’esclavage, s*lope” reste un rappeur engagé, dans ce cas précis en réaction aux propos racistes de Jean-Paul Guerlain. 

Pendant longtemps, le rap a malheureusement aussi véhiculé lui-même des propos discriminatoires. C’est l’analyse de Mehdi Maizi, interviewé il y a quelques semaines par Valyu Media : “Dans le rap, historiquement, il y a beaucoup de propos homophobes. Il y en a énormément. J’ai l’impression, et je me trompe peut-être, qu’il y en a de moins en moins aujourd’hui. Il y a des choses qu’on disait, qu’on ne dit plus aujourd’hui. Ces propos, qu’ils soient homophobes, ou sexistes, ont été écoutés par des générations entières d’auditeurs. Depuis trente ans, ils ont été implicitement ou explicitement acceptés par tout un milieu, des maisons de disques aux radios, en passant par les journalistes et intervieweurs. 

Les mentalités évoluent progressivement, que ce soit du point de vue de ceux qui gravitent autour des artistes (médias, labels), ou de celui des rappeurs.L’autocensure ? Peut-être, mais si ça peut permettre de ne pas véhiculer massivement de propos homophobes, tant mieux”, poursuit Mehdi Maizi.Aujourd’hui, un rappeur sexiste, homophobe … au bout d’un moment, il ne se fera plus valider. Il est vrai que pendant des années, chacun d’entre nous a forcément été complice de ce type de propos, à un degré plus ou moins important : soit en fermant les yeux, soit en évitant de poser certaines questions, soit en étant complaisant avec ces sujets -voire même en les encourageant.  

Alkpote, un cas révélateur  

Le monde du rap dans son ensemble est donc appelé à évoluer, en commençant par reconnaître ses propres fautes. Le cas d’Alkpote est particulièrement révélateur. Pendant des années, le rappeur a revendiqué son homophobie, que ce soit dans ses textes ou au cours de ses interviews, notamment avec Mehdi Maizi au cours d’une émission de l’Abcdrduson restée dans les mémoires. Le journaliste reconnaît aujourd’hui qu’il aurait pu réagir différemment face à lui “comme on le connaît, et qu’il est drôle, on rigole. Aujourd’hui, si tu regardes la séquence, tu peux dire qu’il cautionne, que ce sont trois mecs qui rigolent de propos homophobes. Si c’est drôle, t’as le droit de rigoler, mais tu dois, à mon avis, mieux gérer la situation que je l’ai fait à l’époque. 

Ce mea-culpa de Mehdi Maizi s’ajoute à celui d’Alkpote. Ce dernier a fini par réaliser qu’il était dans l’erreur, et s’en est expliqué -à sa manière- au cours d’une vidéo tournée en marge de son featuring avec Bilal Hassani : “cette collaboration, c’est une excellente façon de montrer que de l’eau a coulé sous les ponts, et qu’on évolue tous, comme des Pokémons [...] Moi-même j’ai mal, il faut me pardonner. S’il n’est pas le seul à avoir regretté des propos problématiques, son exemple est certainement le plus éloquent, tant les réactions ont été extrêmes : certains ont évidemment salué cette prise de position, d’autres ont dénoncé ce qui s’apparentait selon eux à une opération de communication plutôt qu’à une démarche sincère -cependant, étant donné qu’une partie de sa fan-base a été déçue par ce revirement, on peut douter de l’aspect purement marketing de cette collaboration. 

Quoi qu’il en soit, la prise de position d’Alkpote a touché : l’ex-rappeur homophobe a été cité en exemple dans Têtu, qui souligne “un mea culpa rare de la part d'un rappeur français” et considère son featuring avec Bilal Hassani comme “un symbole de l’ouverture du rap français”. Le “magazine d’actualité LGBT+” cite d’ailleurs d’autres artistes, plus exposés qu’Alkpote, engagés sur la question de l’homophobie : Damso, Lomepal ou encore Nekfeu et son fameux “Occupe-toi de tes pêchés [...] Si t’es homophobe, c’est qu’tu juges, force à mes LGBT”. 

Une évolution dans le bon sens  

Signe que les mentalités ont évolué dans le bon sens, certains artistes affichent aujourd’hui ouvertement leur homosexualité, sans que cela ne devienne même un sujet. C’est par exemple le cas de Lala &ce, qui ne met jamais particulièrement en avant son orientation sexuelle, ne se positionne pas comme le porte-étendard d’une quelconque cause, mais assume simplement tout ce qu’elle est sans se poser aucune question. D’autres artistes français finiront par vivre publiquement leur homosexualité, chacun à leur manière. 

Dans un genre différent, citons par exemple Lapsuceur, un rappeur encore qui pourrait passer pour une parodie s’il n’était pas aussi doué -il suffit d’écouter sa reprise du titre Au DD de PNL pour s’en rendre compte. Sa manière de reprendre les codes les plus virilisants du rap pour les inverser est franchement spectaculaire (pour les Lil’ Dicky j’fais des Lil’Peep), d’autant que ses schémas de rimes sont franchement solides : “faut que j’fasse encore plus gay / j’suce deux portugais au bord du quai / viens chez moi c’est pas pour boire du thé / j’te refais l’intérieur comme Corbusier. 

Même si les mentalités évoluent dans le bon sens, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir. Rappeurs, maisons de disques, médias, journalistes, ont mis beaucoup de temps avant de comprendre qu’un genre musical dénonçant les discriminations (notamment le racisme) ne pouvait pas lui-même être porteur de propos discriminatoires. L’an dernier, Sidisid (Butter Bullets), rappeur pourtant hétérosexuel a été la cible d’insultes homophobes après un passage télévisé dans lequel il raconte qu’il a honte d’être un homme -à cause de leur comportement- et qu’il aurait préféré être une femme. 

La question du retard du rap français sur le rap américain se pose alors une fois de plus. Si le décalage sur le plan purement musical n’est plus le même, les tendances s’uniformisant plus vite, et la France développant peu à peu ses propres spécificités, les mentalités conservent quelques années d’avance aux Etats-Unis. Les prises de position publiques de 50 Cent, Nicki Minaj, Kendrick Lamar ou Jay-Z n’ont pas encore d’équivalent chez nous, où l’engagement en ce sens est plus anecdotique, et moins le fait de têtes d’affiches majeures. Du côté de nos rappeurs, comme du côté des médias rap, il y a encore beaucoup à comprendre, et beaucoup de remises en question à faire. Il faudra encore un peu de chemin avant de voir un Lil Nas X français twerker avec le diable.