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Ce que les rappeuses françaises ont transmis aux nouvelles générations d’artistes femmes
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Diam's - concert Francofolies (Xavier Leoty)
Diam's - concert Francofolies (Xavier Leoty) ©AFP

Ce que les rappeuses françaises ont transmis aux nouvelles générations d’artistes femmes

Focus important sur les rappeuses françaises qui ont influencées plusieurs générations d'artistes féminines.

Lorsque l’on parle de rap féminin en France, un nom nous vient directement en tête : celui de Mélanie Georgiades, plus connue en tant que Diam’s. Première femme à remporter la victoire de la musique du meilleur album rap de 2004, certifiée disque de diamant pour son projet Dans ma bulle et hitmakeuse aux titres qui ont traversé les générations, Diam’s est certainement la figure féminine la plus populaire du rap français. Pourtant, elle n’est pas la seule rappeuse à avoir marqué le genre au fer rouge : d’autres artistes femmes ont elle aussi joué un rôle majeur dans la construction du rap français que l’on connaît aujourd’hui, genre toujours largement sur-représenté par les hommes. Alors à l’occasion de la journée des droits des femmes, retour sur les autres talents historiques du rap français et l’héritage engagé qu’elles ont laissé à la nouvelle génération.

Des figures déterminées

L’histoire de Diam’s, on la connaît tous plus ou moins. Entre confessions nocturnes, trous de boulette et soirées en peau de pêche bleu, ses titres ont largement dépassé les frontières du rap et se sont étendus sur la scène culturelle française entière, touchant un public extrêmement large. Son morceau à succès ultime, La Boulette, a même surplombé la première place des charts français pendant 3 semaines consécutives. Alors avec ses textes engagés contre le racisme, l’extrême droite et les inégalités, Diam’s, en plus de faire une musique très populaire, ne se prive pas de faire passer des messages directs. Dans son titre « Ma France à moi », elle déclare par exemple :

"Ma France à moi c'est pas la leur qui fête le Beaujolais, et qui prétend s'être fait baiser par l'arrivée des immigrés, Celle qui pue le racisme mais qui fait semblant d'être ouverte, Cette France hypocrite qui est peut être sous ma fenêtre"

Des lignes saillantes qui dénoncent ouvertement le racisme en France, à une période ou les discours antiracistes étaient encore rares et que les violences policières embrasaient les quartiers populaires sans réellement mobiliser l’opinion publique. Mais Diam’s n’était pas la seule rappeuse à s’engager contre le racisme : avec son attitude assurée et ses textes vengeurs, Casey a toujours fait du rap un moyen d’expression fort. Active depuis 1995, elle conte dans sa musique les espoirs déchus des personnes racisées, confrontées à un racisme d’état responsable d’un passé colonial sanglant. Avec plus de 9 albums à son actif, Casey s’est dès ses débuts érigé en une figure engagée du rap français et a su marquer les esprits par des morceaux coup de poing, se faire une place dans une industrie majoritairement masculine.

Au début des années 2000, la rappeuse marseillaise Keny Arkana a elle aussi contribué à mettre en lumière les discours des personnes opprimées. La fille du vent originaire de Marseille s’est inscrite, avec son collectif La Rage du Peuple, comme une rappeuse militante aux discours antisystème et proche des classes populaire : ayant elle même grandi en foyer, son célèbre morceau « J’me Barre » s’est érigé en un véritable hymne des enfants de l’aide sociale à l’enfance et a pu accompagner un bon nombre de jeunes ayant grandi dans cet environnement rude. Et c’est bien ça le cœur des textes de ces rappeuses : dénoncer et porter la voix des minorités dont elle font elle même parti.

Avec leur succès notable, Casey, Diam’s et Keny Arkana ont certes permis de véhiculer des messages politiques forts, mais de par leur parcours, elles ont aussi pu montrer aux nouvelles générations qu’une voie était possible, et que même en étant une femme, devenir un grand nom du rap en France était réalisable.

Un nouvel engagement

Dans la nouvelle génération des femmes du rap, une artiste a particulièrement su attirer l’attention par son style et son attitude unique. Originaire de Bruxelles, l’artiste Shay s’est érigée, à la fin des années 2020, comme une véritable icône du rap français à coup de tubes et de collaborations remarquées. Si elle a su emprunter la brèche ouverte par les rappeuses de l’ancienne génération pour s’affirmer en tant qu’artiste légitime dans ce milieu masculin, ce n’est cette fois pas autour de textes antiracistes mais des discours tournés vers l’oppression patriarcale et la liberté revendiquée par les femmes qu’elle a forgé ses thématiques principales. Lorsqu’elle chante « Laisse nous mener la vie qu’on veut » sur le refrain de son célèbre titre P.M.W (Pussy Money Weed), Shay réclame la liberté des femmes à faire de la musique sans critiques, mais aussi à s’afficher publiquement comme elles le souhaitent : dans son interview pour Clique, elle déclare s’inspirer fortement de Mylène Farmer et de sa manière de briser les codes de la musique française en s’affichant dénudée et n’hésitant pas à provoquer le grand public, comme elle a pu le faire avec son morceau à succès « Libertine ». Derrière ces « provocations » se cachent une volonté de changer les choses : à travers ses morceaux et ses clips, Shay veut pouvoir être pleinement libre de s’afficher dénudée, et de twerker autant qu’elle le souhaite, n’en déplaise aux critiques et commentaires misogynes. Dans cette même interview, elle explique son propos par cette phrase : "Si il faut que j’aille très loin dans mes clips ou dans ma musique pour que demain, une femme puisse rapper en minijupe et en talons sans recevoir de commentaires, je le ferai."

Et cet engagement s’inscrit dans un autre contexte que celui des années 2000 : plus de 15 ans plus tard, les problématiques sociétales ont évidemment évoluées. Avec l’apparition du mouvement #metoo en 2007 et sa large popularisation suite à l’affaire Wenstein de 2017, la lutte féministe est devenue l’une des causes majeures de l’engagement contre les minorités en France. Une autre rappeuse à avoir suivi cette lignée n’est autre que Chilla, qui avec son morceau #Balancetonporc, dénonce la culture du viol et les inégalités de genres engendrées par le patriarcat.

Alors si les engagements ont certes évolué en s’appropriant d’autant plus la cause féministe, l’héritage laissé par les rappeuses française est tout à fait déterminant dans le parcours des nouvelles générations : avec une ténacité et une proposition musicale assumée, elles ont réussi à se frayer une place de choix dans un mode d’hommes, et à prouver à de nombreuses artistes femmes qu’une voie était possible en dans le rap en France. C’est donc, en s’accaparant les problèmes sociaux de leur époque que les têtes d’affiche des nouvelles génération ont réussi à proposer une musique qui plaît et qui continue de faire passer de puissants messages. Et ce, jusqu’à les installer comme les dignes et légitimes héritières de leurs prédécesseures.