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Beatmakers, trop chers ou mal payés ? État des lieux dans le rap français
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La Prod : Sulee B Wax - NTM  "Laisse pas traîner ton fils"  (© Raphaël Da Cruz)
La Prod : Sulee B Wax - NTM "Laisse pas traîner ton fils" (© Raphaël Da Cruz) ©Radio France

Beatmakers, trop chers ou mal payés ? État des lieux dans le rap français

PLK a récemment appelé les beatmakers à revoir leurs tarifs jugés excessifs, posant la question de l’évolution du métier de producteur dans le rap. On fait le point.

PLK et la prod à cinquante euros   

Venez, on se parle français les frères. On parle des beatmakers deux minutes. Y’en a quoi ? Six, sept en France. Vous êtes des bons, vous respectez, vous êtes carré. Mais le reste … arrêtez de nous faire les anciens ! Y’a une vague, tous les beatmakers font les anciens. Ça fait trois semaines que vous êtes sur Fruity Loops, vous nous faites les Timbaland, bande d’enc*lés. Arrêtez de nous réclamer des sommes de fou, la tête de ma grand-mère ! Oubliez jamais que des cainris vendent des prods pour cinquante balles. “Pas les mêmes”, quinze millions de vues, la tête de ma mère j’ai acheté la prod cinquante balles ! Arrêtez de faire les cons, y’en a que dix qui méritent l’argent en France, qui méritent des grosses sommes. 

Avec cette sortie très explicite publiée sur Instagram la semaine du 10 juin, PLK a ouvert un nouveau débat sur l’évolution de la production d’instrus en France, s’attirant les remontrances de bon nombre de beatmakers sans pour autant fédérer autour de lui les rappeurs dans son combat contre l’inflation. 

Avant de tirer à boulets rouges sur PLK, il convient de se poser les bonnes questions, et surtout, de comprendre pourquoi un jeune rappeur dont la carrière semble plutôt bien lancée, disque d’or en quelques semaines sur son dernier projet, livre un tel constat sur la pratique du beatmaking en France. Sur la forme, son discours, très offensif et direct, peut donner une impression de présomption ou d’ingratitude envers des producteurs essentiels à la construction de chacun de ses disques. Dans le fond, il met cependant le doigt sur l’évolution de la fonction du beatmaker ces dernières années, et sur certaines dérives du métier -des dérives parfois liées à celles des rappeurs ou d’autres acteurs de l’industrie du disque. 

Produire un beat en 2019 vs produire un beat en 1999  

Le premier constat posé par PLK au sujet des beatmakers “qui sont sur Fruity Loops depuis trois semaines et qui font les Timbaland” concerne l’accès de plus en plus simplifié à la production musicale. Il y a vingt ans, la création instrumentale nécessitait du matériel (donc un investissement financier sérieux), une grosse bibliothèque musicale (donc de la recherche de vinyles, de l’écumage de brocantes, du digging grandeur nature), de l’expérience et du savoir-faire (un tuto Youtube ne suffit pas à maîtriser les différentes machines). Aujourd’hui, tout est évidemment beaucoup plus simple : les investissements nécessaires pour se lancer ont été divisés voire totalement annihilés, puisqu’un logiciel piraté n’a aucun coût, que toute la musique du monde se trouve en ligne, et que des milliers de tutoriels sont disponibles gratuitement sur internet. Le profil du beatmaker débutant a donc évolué : il y a vingt ans, il était obligatoirement passionné, attiré par la création, et n’avait que peu d’espoirs de rentabiliser son investissement -en temps comme en argent. Aujourd’hui, il peut bien entendu être le même type de passionné, mais il peut aussi être un simple curieux désireux d’apprendre les bases de la création instrumentale, ou un profil plus vénal, simplement attiré par la possibilité de produire des beats à la chaine et de les monnayer. 

Sur ce plan, l’évolution des rappeurs et celle des beatmakers est corrélée : là où il n’existait qu’une petite fraction de rappeurs visibles à la fin des années 90 pour une simple poignée de beatmakers capables de tirer leur épingle du jeu, il sont aujourd’hui des centaines à prendre le micro, et en parallèle, ils sont tout aussi nombreux à se lancer dans la production. Les tares que se traîne le rap à l’heure actuelle, comme l’uniformité au sein des sous-genres, ou l’empressement à suivre aveuglément certaines tendances (le single afro-trap obligatoire, les thématiques Netflix), correspond aux tares que se traîne le beatmaking. L’évolution du rap est-elle une cause ou une conséquence de celle du beatmaking ? Probablement l’une et l’autre, tant rappeurs et beatmakers sont liés dans la réussite comme dans l’échec. 

La victoire de la productivité sur la créativité ?   

L’un des grands bouleversement qu’a connu le beatmaking se situe à l’arrivée et surtout à la démocratisation des typebeats. Ces prods “à la manière de” constituent de la part de leurs auteurs l’abandon de la créativité au profit de la productivité. Sur le marché de l’art pictural, on pourrait en fait comparer les typebeats aux reproductions de peintures : on peut les produire à la chaine, les vendre à un prix infiniment plus bas que celui des oeuvres originales. Sans avoir à effectuer un travail de recherche trop fastidieux -car il se contente finalement de s’inspirer de sonorités déjà existantes, ou d’utiliser des kits instrumentaux qui lui prémâchent une partie du travail-, le typebeater va donc gagner en productivité ce qu’il va perdre en créativité. Conséquence logique, il va pouvoir casser les prix -certains sites spécialisés dans la vente de beats font même des soldes à certaines périodes de l’année. 

Ces dernières années, de nombreux succès nous ont cependant enseigné qu’un typebeat n’est pas obligatoirement synonyme de prod au rabais. PNL a ainsi construit son succès avec le projet QLF et ses prods majoritairement récupérées sur YouTube, avant d’exploser avec le titre Le Monde ou Rien et son instru achetée 39.99 dollars sur internet. En France comme aux États-Unis, et on ne compte plus les tubes réalisés à partir de beats à moins de 50 dollars. Preuve du succès et de la pertinence de l’entreprise du typebeat, certains rappeurs finissent même par aller chercher eux-mêmes des prods “à leur manière”, comme quand Joey Badass a avoué avoir tapé “Joey Badass typebeat” sur YouTube avant de choisir l’instru qui serait celle de Christ Conscious. Le typebeater prend moins de risques, travaille dans un cadre prédéfini et sait dans quelle direction il doit aller pour réussir son job, il a donc moins de risques de rater sa cible. 

Le rôle du rappeur et celui du beatmaker  

Du point de vue des beatmakers classiques, deux types de logiques coexistent. D’un côté, ceux qui vont dans le sens de PLK, et estiment que les prods proposées actuellement ne valent pas plus de quelques dizaines d’euros ; de l’autre, ceux qui retournent la question : s’il n’existe qu’une poignée de producteurs valables en France, combien de rappeurs ont suffisamment le niveau pour se permettre de faire la fine bouche ? Comme souvent dans le monde du rap, le serpent se mord la queue et oublie que la cible reste avant tout l’oreille de l’auditeur. Ce dernier semble avoir fait son choix depuis longtemps, en portant en triomphe des tubes construits sur des beats low-cost construits par des producteurs capables de livrer des dizaines de productions par semaine. La question devient alors plus large : le tube est-il forcément l’objet musical le plus qualitatif, ou simplement celui qui peut toucher le plus de monde avec le plus de facilité ? Faut-il comparer le typebeat au menu du fast-food, et la production léchée à un restaurant cinq étoiles ? On peut aussi se demander si le rappeur lambda ne finit pas par entrer lui-aussi dans la même logique, copiant sans grande inspiration les flows, gimmicks, sonorités et styles vestimentaires de ses confrères. 

Parmi toutes les questions que pose la déclaration de PLK, l’une des plus importantes concerne le rôle réel du beatmaker à l’heure actuelle. La plupart d’entre-eux se contentent généralement aujourd’hui de fabriquer un beat, de le mettre en ligne, et de recevoir un virement paypal. A partir de cet instant, l’avenir de leur production ne les concerne plus, que le fruit de leur travail finisse sur un obscur projet distribué gratuitement, ou qu’il devienne un tube planétaire. Pourtant, un beatmaker fait souvent bien plus : il est présent en studio avec le rappeur, retravaille sa prod en fonction des envies et des besoins de l’artiste, collabore avec l’ingé-son, intervient dans la direction artistique du projet. S’il semble donc logique qu’un producteur complet, offrant à la fois une proposition artistique plus riche, et un travail annexe plus approfondi, soit mieux rémunéré qu’un reproducteur fabriquant les beats à la chaine sans grandes prises de risques, on peut cependant se demander s’il est normal qu’un rappeur réalisant quinze millions de vues sur un titre ne redistribue que quelques dizaines d’euros à l’auteur de la partie instrumentale.