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Avec Ziak, la scène drill se porte bien
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Ziak - (photo : DR)
Ziak - (photo : DR)

Avec Ziak, la scène drill se porte bien

Bandana, armes blanches, anonymat... focus sur l'étoile montante Ziak.

A une époque où les rappeurs en activité se comptent par centaines, la première difficulté à laquelle un jeune artiste se trouve confronté consiste à se démarquer. Beaucoup se contentent de se fondre dans la masse, adoptant des codes déjà bien en place, l’efficacité immédiate prenant le pas sur la créativité ou la construction d’un univers original. Ces codes évoluent au fil du temps : ce qui permettait d’être à part il y a dix ans ne suffit pas forcément à sortir du lot aujourd’hui ; réciproquement, certains artistes de la nouvelle génération font la différence avec des caractéristiques qui seraient peut-être passées inaperçues il y a quelques années.

Le cas des rappeurs masqués illustre plutôt bien cette situation. Des rappeurs comme Rockin’ Squat, Karlito, Sefyu ou Fuzati se sont longtemps distingués en dissimulant leur visage -ce qui peut paraître, à première vue, paradoxal. En choisissant de préserver autant que possible leur anonymat, ces artistes ont intrigué le public, et pour certains, ont même su imposer leur masque comme un signe distinctif dans l’esprit des auditeurs. Avec l’arrivée de profils comme Kekra, Kalash Criminel ou Siboy (dont on aimerait avoir des nouvelles), rapper incognito est progressivement devenu commun. Depuis la vague drill et l’importation des codes londoniens, c’est même devenu une norme, et plus personne ne s’étonne de voir un jeune rappeur caché derrière un masque chirurgical, une cagoule, un bandana, un masque à gaz, un masque d’halloween, ou autre.

Si un profil comme celui de Ziak peut émerger aujourd’hui, l’explication donc n’est pas à chercher du côté de son masque. Sa montée en puissance au cours du premier semestre de l’année 2020 est évidemment à mettre en parallèle avec l’explosion en France de toute une scène inspirée de la UK drill. A l’image d’autres types de sonorités par le passé, le genre a fortement influencé le rap français dans son ensemble, à tel point qu’il devient rare d’écouter un projet d’une tête d’affiche sans tomber sur un titre drill. Beaucoup ont pris le train en marche, suivant tête baissée la tendance sans trop se poser de questions. Ziak, de son côté, a eu le flair de miser suffisamment tôt sur le genre. Il s’est donc imposé très tôt dans l’esprit du public comme l’un des principaux représentants français de la vague UK drill.

La percée de Ziak : un bon timing

Le genre existait avant lui, avait été importé en France avant lui, mais l’essentiel est ailleurs : c’est avec lui que bon nombre d’auditeurs ont découvert la drill. Dans l’inconscient collectif, le genre est donc associé à son nom et à son bandana. La situation peut sembler injuste pour ceux qui avaient investi le mouvement avant lui, mais la longue histoire du rap français se répète : NTM n’a pas été le premier groupe à rapper en français, Lunatic n’a pas été le premier groupe à s’inspirer de Mobb Deep, Kaaris n’a pas été le premier à faire de la trap, etc. Ces artistes ont simplement été là au bon moment, soit en répondant à une demande, soit en incarnant une dynamique plus globale. Ziak est loin d’être le seul à avoir donné corps au genre UK drill en France : il en constitue simplement l’un de ses représentants les plus exposés, en particulier à cette période, quelques jours avant la sortie de son premier projet, Akimbo.

A moins d’une semaine de la date fatidique, le nom de Ziak a été associé à une actualité dont il se serait bien passé : le hack de son compte Spotify, et la publication à son insu d’un morceau parodique. Une blague sans grosses conséquences, et qui n’a rien de bien méchant fondamentalement (forcer la sécurité d’un compte Spotify n’est pas le pire que puisse vous faire subir un hacker), qui illustre tout de même deux choses. Premièrement, Ziak a changé de statut : ce genre de petite attaque intervient parce qu’il a gagné en visibilité, qu’il est attendu par une partie de l’auditorat, et qu’il constitue donc une cible de choix. La situation n’aurait pas été la même s’il était un rappeur totalement confidentiel : aucun intérêt de le pirater, et surtout, l’affaire n’aurait fait aucun bruit.

Deuxièmement, cette attaque remet au centre des débats une question qui tourmente le rap français depuis toujours : la notion de street-crédibilité. Déjà titillé par d’autres drilleurs français sur ce sujet, Ziak doit en effet composer avec une caractéristique majeure du genre : à l’origine, la UK drill n’est pas juste un genre musical, mais bien un mode de vie. Ses interprètes masquent leur visage pour éviter la justice, puisqu’ils vivent réellement ce qu’ils racontent. Techniquement, rapper à visage découvert que l’on est coupable de tel ou tel homicide réel, puis publier le clip sur Youtube, reviendrait à se présenter au commissariat le plus proche avec l’arme du crime entre les mains.

La scène drill en France : deux états d’esprit opposés

En France, la scène drill s’est rapidement divisée en deux : d’un côté, la drill intégrale, avec des artistes qui revendiquent ce mode de vie ; de l’autre, ceux qui ne retiennent que l’aspect purement musical du genre -c’est ainsi que l’on a pu entendre des profils comme Joysad, Lefa ou Vald poser sur des prods UK drill. Le cas de Ziak est assez particulier : en termes de contenu et de discours, son univers musical ne fait pas dans la demi-mesure. Dès le clip de Raspoutine, le deuxième publié sur sa chaine Youtube, il rappait dans un décor meurtrier, une pièce bâchée avec des couteaux suspendus dans les airs.

Dans ses textes, Ziak poursuit dans la mise en scène de cet univers très dur fait d’armes blanches, de transactions clandestines et de violence. S’il ne réinvente pas la roue, ces thématiques ayant déjà été traitées en long et en large par un nombre incalculable de rappeurs, Ziak a le mérite de s’appliquer sur la forme, avec un gros effort sur les formules utilisées pour décrire de manière originale des éléments très classiques. On pense par exemple à “j'ai un bail dans la poche tout froid, qu'on imite en faisant 3 avec les doigts”, l’une de ses punchlines les plus régulièrement citées, qui illustre sa capacité à se démarquer, là où un rappeur plus classique aurait été plus concis.

Ziak s’illustre également par sa propension à se montrer détaché de son propos, ou plus largement, des moments durs de l’existence. Quand il évoque les armes blanches, il joue ainsi sur la différence de perception entre un objet dangereux et potentiellement mortel et l’utilisation pour laquelle l’outil est initialement conçu : “3 lames mais c’est pas pour se raser”. De la même manière, il évacue la question de la menace mortelle d’un ennemi en transformant le drame potentiel en véritable service rendu par l’assaillant : “j'ai enterré mon père au bled, alors vise ma tête, faut que j'cause avec”.

Un mystère à préserver

Derrière ce sens de la formule franchement efficace, la mise en avant constante d’un mode de vie criminel de la part de Ziak lui a donc valu quelques attaques de la part d’autres drilleurs, pas convaincus par la crédibilité de ses textes, ou de la part d’internautes. Au-delà du simple cas de Ziak, des questions plus larges se posent. Peut-on encore rester parfaitement mystérieux à l’heure des réseaux sociaux et des traces inévitablement laissées sur le net ? Si l’on se fie uniquement à sa musique et aux informations qu’il a laissé filtrer, Ziak est un fantôme : un clip tourné à Grigny pourrait laisser supposer qu’il vient du 91, une idée renforcée par son vocabulaire très local (igo, floko) ; ses textes lui vaudraient des origines ethniques africaines (“africain comme Akon”) et plus précisément maghrébines, mais aussi caribéennes ; et c’est à peu près tout ce qu’on devrait connaitre de lui.

Là où le mystère aurait dû rester entier, ses détracteurs ont mis à jour des éléments de son identité, notamment ce qui serait son passé de rappeur, sous un autre pseudonyme, et avec un style plutôt éloigné de sa production actuelle. Dans le fond, sa véritable identité n’a pas vraiment d’importance : qu’il soit réellement un tueur de sang froid ou qu’il ait un quotidien très rangé, l’important reste sa musique. La véritable problématique tient dans le maintien du secret, une part essentielle de son univers. A titre d’exemple, la communication parfaitement huilée de PNL aurait été moins efficace si de vieilles interviews étaient ressorties et qu’une part du mystère s’était évaporée ; ou que les deux membres de Daft Punk avaient un passif de chanteurs de pop à visage découvert.

Ensuite, alors que la question de la street-crédibilité continue d’agiter ponctuellement le rap français, le cas de la scène drill prolonge le débat, certains de ses représentants revendiquant avec véhémence l’importance d’un mode de vie concordant avec le discours brutal de cette musique. Dans les faits, Ziak ne s’est pas positionné clairement sur ce terrain : il répond à ses détracteurs dans ses morceaux, conserve la même teneur dans ses textes, et s’exprime peu en dehors. Libre ensuite à l’auditeur de se situer selon sa propre perception. A l’heure où le rap français assume sa dimension fictive, avec les succès monstrueux des albums conceptuels de Sch ou Laylow, doit-on continuer à ancrer notre perception des artistes dans le réel ? Ziak vit peut-être réellement ce qu’il rappe ; peut-être en rajoute-t-il sur certains éléments ; à moins qu’il ait juste une excellente imagination. Dans chacun des cas, il convient de se poser une question : que vaut sa musique ?