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Arrêtons d’utiliser le terme "classique" à toutes les sauces
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Des covers du rap français
Des covers du rap français

Arrêtons d’utiliser le terme "classique" à toutes les sauces

Utilisé à tort et à travers par certains fans de rap pour parler de leurs albums préférés sans aucune objectivité, le terme classique a du sens et ne doit être réservé qu’à une poignée d’élus. Il est temps de le réhabiliter.

Le rap est une musique passionnante. On aime l’écouter, découvrir toujours plus de nouvelles pépites, se jeter sur les traditionnelles sorties d’albums du vendredi etc... C’est cette passion des auditeurs qui fait vivre et avancer la culture hip-hop chaque jour. Malheureusement, chez certains fans, ce sentiment est tellement exacerbé que l’émotion prend vite le pas sur la raison, en gommant chez eux toute notion de recul et d’objectivité.

C’est toujours la même histoire : à chaque fois que se dévoile un nouveau « gros » projet rap, on voit germer systématiquement les mêmes inepties sur les réseaux sociaux. Vous savez évidemment de quoi je veux parler : les fameux « Je viens d’écouter l’album de *insérer le nom de son rappeur préféré* et je vous le dis, c’est déjà un classique ! ». Disons les choses d’emblée : non les gars, vous vous trompez. Mais à quoi bon blâmer les auditeurs quand les rappeurs eux-mêmes ajoutent de l’huile sur le feu de la hype ?  Les MC qui affirment des mois avant la sortie d’un album ou d’un morceau que celui-ci est déjà un classique, on vous voit.

Il est vrai que la découverte d’un nouveau projet très attendu, c’est toujours un grand moment. Un événement qui peut marquer à jamais un auditeur tant l’écoute dudit projet et l’attente qu’il a suscité nous lui auront fait passer par toutes les émotions. Mais soyons sérieux deux minutes : n’est-il pas absurde de crier au classique à tout-va ? N’est-ce pas au contraire faire injure aux véritables classiques du genre que d’utiliser ce titre à toutes les sauces ? Une bonne fois pour toutes, il est temps de se poser les bonnes questions et de mettre en perspective ce qu’implique réellement être un classique dans le rap. Petite précision tout de même : rap francophone ou rap US, même combat.

Qu’est-ce qu’un classique ?

Le terme classique est aujourd’hui tellement utilisé qu’on en oublierait presque à quel point il est censé être prestigieux et symboliquement lourd à porter. Simplement parce que trop souvent, les gens pensent qu’être certifié or ou platine dès la première semaine suffit à hisser un album au rang des plus grands. Qu’on se le dise, si les chiffres de ventes donnent des frissons aux artistes et aux maisons de disques, ce critère ne peut en aucun cas à lui seul déterminer si un projet mérite ou non la certification « classique ». Mériter cette distinction va bien au-delà du simple succès commercial et heureusement d’ailleurs.

Posons les bases avec une définition simple : par classique, on entend un projet cohérent, et devant être quasi-unanimement considéré comme un chef-d’œuvre dans la discographie d’un artiste. En d’autres termes, un classique doit marquer les esprits de son époque, mais aussi et surtout faire date à long terme, inspirer la postérité, imposer ses sonorités et devenir intemporel. Or, une œuvre musicale, quelle qu’elle soit, a besoin de temps pour cocher toutes ces cases. C’est pourquoi le terme bien trop souvent employé de « classique instantané » est une hérésie et devrait même être interdit par la Convention de Genève.

Historiquement, mais encore plus aujourd’hui avec le flot de sorties qui inonde le rap game chaque semaine, survivre à l’épreuve du temps est la condition numéro 1 pour être considéré comme un classique. C’est la raison pour laquelle la majorité des albums de rap appartenant à cette catégorie datent des années 90. Spontanément, on peut citer Qui Sème le Vent Récolte le Tempo de MC Solaar, L’Ecole du Micro d’Argent d’IAM, Paris Sous les Bombes du Suprême NTM, Mauvais Oeil, de Lunatic, Opéra Puccino d’Oxmo… Mais bien sûr, il y en a plein d’autres.

C’est un fait, certains albums rap de plus de vingt ans sont des classiques car ils ont traversé les époques et ont marqué plusieurs générations d’auditeurs sans prendre une ride. Au point que même les plus jeunes, à condition qu’ils soient curieux et désireux d’approfondir leur culture rap, connaissent, considèrent et apprécient ces disques sortis alors qu’ils n’étaient pas encore nés.

Attention cependant, il serait réducteur de penser que le club très fermé des véritables classiques du rap doit se cantonner au rap old-school des années 90. En effet, au fil du temps, d’autres albums ou morceaux sortis dans les années 2000 ont eux aussi progressivement obtenu la reconnaissance qu’ils méritaient, jusqu’à s’inscrire au Panthéon des meilleurs disques du genre. Salif, Nessbeal, la Fonky Family, Sniper, Booba, Rohff ou encore Diam’s sont autant d’artistes qui peuvent se vanter d’avoir signé durant la première décennie du nouveau millénaire, des classiques du rap français. Mais qu’en est-il des années 2010 ?

Les années 2010 ont-elles donné naissance à des classiques ?

Et puisqu’il faut du temps pour déterminer si un album est un classique, dix ans suffisent-ils pour mesurer objectivement l’impact d’un projet sur la planète rap ? Posée autrement, n’est-il pas encore trop tôt pour estimer si des disques sortis depuis 2010 peuvent prétendre légitimement au statut de classique ? La question est piquante, mais mérite d’être posée. D’autant plus qu’à cette époque, tout a changé. A l’aube de la dernière décennie, le rap s’est définitivement démocratisé, les réseaux sociaux ont rendu la musique plus accessible, les coûts de production se sont considérablement réduits et l’émergence du streaming a profondément bouleversé nos habitudes de consommation musicale.

Tous ces facteurs mis ensemble ont inévitablement entraîné une augmentation exponentielle du nombre de projet rendus disponibles sur le marché. Pourtant, avec cette hausse globale de la production musicale, on aurait pu s’attendre à un accroissement proportionnel du nombre de classiques en devenir, mais non. Face au nombre ahurissant de projets diffusé chaque semaine, il est forcément devenu plus difficile de marquer les esprits, tant un album peut facilement tomber dans l’oubli, noyé par le flot ininterrompu de sorties.

Ceci dit, n’en déplaise aux puristes et ceux qui continuent d’affirmer à tort que « le rap, c’était mieux avant », les années 2010 aussi ont leurs classiques. Certains titres et albums ont assurément tiré leur épingle du rap jeu, aussi concurrentiel soit-il.

Encore une fois, on pense spontanément à Or Noir de Kaaris, A7 ou JVLIVS de SCH, Dans La Légende et Deux Frères de PNL, Ipséité de Damso, Feu et Cyborg de Nekfeu, Le Chant des Sirènes d’Orelsan, UMLA d’Alpha Wann ou encore Nero Nemesis de Booba… Évidemment, j’en oublie et ce n’est que mon avis. Pour certains même, on pourrait arguer qu’il est encore trop tôt pour les hisser au rang de classique. Au final, chacun sera juge pour déterminer quels albums nés de la dernière décennie aura suffisamment marqué le game pour être considéré comme tel.

Et c’est là le problème, car cette directive, aussi stimulante soit-elle, soulève une question délicate : jusqu’à quel point notre affect biaise notre jugement sur un album ?

Le paradoxe de l’affect

On le sait, si la musique est un bien culturel qui se partage, elle est aussi très personnelle. Chacun, au travers ses croyances et son vécu sera touché ou non, en tout cas à sa manière, par une mélodie, des textes ou un artiste. C’est malheureusement pour ça que pour juger de la musique ou n’importe quelle autre forme d’art, il est impossible pour qui que ce soit de se séparer totalement de son biais de subjectivité. Notre affect à l’égard de tel ou tel projet ou artiste jouera forcément un rôle non-négligeable dans les critères de notre classic-o-mêtre.

Il est vrai qu’un disque ou un son adulé par les uns pourra potentiellement laisser les autres complètement indifférents, voire carrément faire saigner les oreilles des plus réfractaires. Si les goûts et les couleurs sont difficilement contestables, c’est bien la pluralité des avis et des arguments qui rend les débats rapologiques si passionnants. Mais c’est aussi pour ça que le terme classique est malheureusement aujourd’hui, encore trop souvent utilisé à tort et à travers.

Le phénomène est d’ailleurs particulièrement visible d’une époque à l’autre et il illustre à lui seul le clivage qui existe entre les différentes générations de fans de rap. Les anciens les plus intégristes qui ne jurent que par le rap des années 90 par exemple. En dépit de l’évolution extraordinaire et perpétuelle qu’a connue le rap depuis plus de 30 ans, ils sont incapables d’admettre que des artistes contemporains ont eux aussi à leur manière livré des classiques que les véritables passionnés de rap écouteront encore dans 15-20 ans. Évidemment, ils ne valent pas mieux que les rapix, ces fans de rap du dimanche qui n’ont pas un brin de culture rap, ne jurant que par les albums de leur rappeur préféré, sans jamais regarder plus loin. Les uns comme les autres, ceux sont ses franges extrêmes des fans de rap qui nuisent au rayonnement et au développement de la culture hip-hop.

Fort heureusement, certains artistes et certains projets, même si l’on ne peut évidemment pas plaire à tout le monde, arrivent à mettre d’accord une écrasante majorité des auditeurs. N’est-ce pas ça la marque des plus grands classiques ? Tout ça pour dire que non, en dépit des excellents projets rap sortis ces derniers mois, 2021 ne nous a pas encore offert de classiques.

Attention, cela ne signifie pas que certains d’entre eux ne le deviendront pas, mais il faudra simplement attendre que le temps fasse son œuvre. Une chose est sûre néanmoins, le rap ne s’est jamais aussi bien porté et n’a jamais été autant force de proposition. Vous pouvez donc dormir tranquille, des classiques dans le rap, il y en aura encore et pour longtemps.