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Alkpote peut-il encore surprendre ?
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Alkpote (Fifou / DR)
Alkpote (Fifou / DR)

Alkpote peut-il encore surprendre ?

A l’approche de la sortie de Monument, on revient sur les dernières collabs d’Alkpote et on se pose la question des prochains enjeux de sa carrière.

A l’heure où le rap français accepte enfin de jouer la carte de l’entertainment (octogone, jeux télévisés, connexions rappeurs-youtubeurs, etc) après s’être affranchi des contraintes posées par les défenseurs d’une musique obligatoirement engagée et porteuse de certaines valeurs, ses artistes les plus portés sur le divertissement sont face à un tournant. Les textes les plus crus semblent en effet tous avoir déjà été écrits, les clips farfelus sont monnaie courante, et il devient donc de plus en plus difficile de repousser les limites et de surprendre réellement les auditeurs. Pour bousculer un tant soit peu les esprits, quelques solutions subsistent : faire dans le démesuré en affichant des ambitions herculéennes (PNL sur la Tour Eiffel), aborder des thématiques inédites avec un angle bien précis (Vald sur Pensionman), ou encore aller chercher un featuring inimaginable de prime abord (Lorenzo avec Shy’m, Booba avec Christine & the Queens il y a quelques années).

D’Empereur de la Crasserie à Roi des Freaks  

A ce petit jeu, Alkpote est l’un des seuls à renouveler régulièrement les effets de surprise. Le buzz réalisé par son feat avec Bilal Hassani ces derniers jours est évidemment l’un des exemples les plus évidents, mais l’autoproclamé Empereur de la Crasserie n’en est pas à son premier coup d’essai : il y a quelques mois, sa collaboration avec Philippe Katerine avait déjà déchaîné les internautes, tandis que ses différentes apparitions à l’écran sont à chaque fois devenues virales, à l’image de ses sombres anecdotes chez Radio Sexe ou de ses prestations chez Check Food (au salon de l’Agriculture, chez lui avec le Roi Heenok, etc). A force de pousser toujours plus loin les limites de son personnage, il court cependant le risque de limiter l’impact de l’effet de surprise. Après avoir associé son image à celle de Bilal Hassani, l’un des artistes les plus hauts en couleur de la scène musicale française, et surtout un personnage à l’opposé de celui d’Alkpote sur tous les plans, il devient en effet difficile d’imaginer le rappeur repousser les limites plus loin. 

Le même type de problématique se pose sur le plan du vocabulaire d’Alk : autrefois capable de bousculer l’auditeur en explorant de fond en comble les champs lexicaux de la fellation et du sexe tarifé, il doit aujourd’hui enchaîner les superlatifs et les déclinaisons extrêmes pour surprendre. Là où un “sucez” bien placé suffisait à faire de lui le rappeur le plus malsain de la deuxième moitié des années 2000, un “octopute” ne suffit plus et tend même à le cantonner au rôle de rappeur vulgaire-mais-rigolo. Qu’il ait véritablement ouvert la voix à d’autres (La Fouine, Kaaris) ou qu’il ait simplement été en avance sur son temps, Alkpote a en effet vu son créneau envahi au fil des ans par des têtes d’affiches normalisant petit à petit l’injure gratuite, la punchline salace, et surtout les allusions sexuelles spectaculaires. 

Désormais monnaie courante dans les textes des rappeurs, ces phases graveleuses sont même devenues un argument de vente, là où elles avaient encore un effet marginalisant il y a une dizaine d’années. Alkpote est donc entré malgré lui dans la norme, voyant sa particularité principale devenir une caractéristique commune à la majorité du rap-game. La surenchère devenant la seule option pour rester le roi sur son propre terrain, il a fini par donner à ses fans ce qu’ils attendaient : une profusion illimitée de crasserie sans grande subtilité, avec t-shirts hydropute, briquets sucepute, ballons de basket mégapute, et autres produits dérivés dignes d’une collection pokémon. Sur ce plan, le fan d’Alkpote est aujourd’hui l’équivalent d’un fan de Marvel : on ne cherche pas à le surprendre ni à le bouleverser, mais bien à lui donner ce qu’il est venu chercher -une surdose de super-héros et d’effets spéciaux d’un côté, une explosion de déclinaisons du mot pute de l’autre. Pas forcément de quoi renouveler la proposition, mais au moins, la clientèle est servie. 

Un statut en constante évolution  

Il serait cependant injuste de cantonner Alkpote à ce rôle de rappeur bien dans sa petite zone de confort, tant ses efforts pour en sortir sont visibles -les featurings avec Philippe Katerine, Bilal Hassani et (bientôt) Roméo Elvis sont là pour en témoigner. On se rappelle d’ailleurs qu’il y a quelques années, le rappeur est passé à deux doigts de mettre fin à sa carrière, usé par l’économie du monde de la musique indépendante. De l’eau a coulé sous les ponts depuis, et s’il est devenu véritablement bankable depuis deux à trois ans (festivals, gros featurings, médias rap qui se l’arrachent), Alkpote n’oublie pas qu’il revient de loin, se définissant lui même comme un “survivant de l’enfer”. L’un des grands enjeux de sa carrière était donc de se renouveler suffisamment pour ne pas retomber dans le marasme, sans pour autant couper avec son univers. Le lien avec sa fan-base la plus rap est notamment entretenue à travers ses collaborations sur les Marches de l’Empereur, et ses connexions avec Vald ou Freeze Corleone ont particulièrement marqué les esprits ces dernières années. 

Les réactions des internautes aux dernières aventures d’Alkpote ont tout de même démontré que le rappeur était encore capable d’émoustiller son public. Rien que ces deux dernières semaines, on a ainsi eu droit à : 

- une vidéo chez Checkfood avec le Roi Heenok, dont la moitié des séquences sont devenues virales 

- un visuel spectaculaire -de bon ou de mauvais goût, selon sa sensibilité- évoquant un sexe féminin et vu comme l’accouchement d’Alkpote par Fifou. 

- un featuring avec le Roi Heenok, attendu par les fan-bases des deux rappeurs depuis une bonne douzaine d’années

- un featuring avec Bilal Hassani, provoquant nombre de réactions -globalement amusées- sur les réseaux sociaux et bouleversant quelque peu les esprits les moins préparés. 

A l’approche de la sortie de Monument, énième projet d’une carrière faite de hauts, de bas et de punchlines salaces, Alkpote sait qu’il va devoir continuer à entretenir la flamme dans les yeux de son public en enchaînant les visuels hors-normes ou les concepts forts. Mieux, il pourrait donner une véritable poussée à sa politique d’expansion en allant chercher un nouveau public, donnant un sens plus concret à ses dernières collaborations qu’une simple volonté de s’amuser avec son image de freak. En expliquant sur son compte instagram pourquoi il avait accepté l’invitation de Bilal Hassani, il a ainsi laissé penser que ce genre de collaboration n’était pas une finalité, mais bien le début de quelque chose : “Je suis très ouvert à ce genre de propositions. Mélanger les genres, les communautés, les parfums, les saveurs … moi, je suis ouvert à ça. Inviter Roméo Elvis sur son album, par exemple, est une manœuvre qui pourrait s’avérer payante pour tout le monde : l’évryen pourrait atteindre un public qui n’est pas le sien -plus sage, moins porté sur les pratiques sexuelles extrêmes- ; le belge pourrait profiter de l’occasion pour renouer avec une part du public qui l’a progressivement boudé depuis deux ans.

En paix avec lui-même et avec les autres  

Une douzaine d’années après ses premiers projets en solo et avec l’Unité de Feu, Alkpote fait donc aujourd’hui face à bon nombre de nouveaux défis, dont certains s’entrecroisent : il doit ainsi continuer à satisfaire sa fan-base sans pour autant tomber dans la caricature de lui-même ; d’autre part, il cherche à se renouveler, surprendre et élargir son public, sans trahir son personnage et son héritage. L’équilibre est périlleux, mais les réactions positives à ses dernières sorties laisse à penser que le rappeur est sur la bonne voie. Longtemps vu comme le François Rabelais du rap français, Alkpote a dépassé ce statut ces derniers mois en ajoutant de nouvelles couleurs à sa palette, démontrant qu’il avait encore quelques tours dans son slip. En s’ouvrant -sur le plan artistique, mais aussi sur celui de l’image-, il a trouvé de nouvelles limites à repousser, et peut aujourd’hui espérer explorer de nouvelles frontières. 

Très peu enclin à laisser entrevoir ce qu’il cache derrière sa carapace, Alk s’est laissé aller à des semblants de remords au sujet de ses prises de position passées, concluant au sujet de sa collaboration avec Bilal Hassani : “Premièrement, c’est du divertissement. Mais au delà du divertissement, c’est une excellente façon de montrer que de l’eau a coulé sous les ponts. On évolue tous, comme des pokémons. L’Empereur est pardonneur, il pardonne à tous ceux qui lui ont faire du mal. Moi-même j’ai mal. Il faut me pardonner. La musique brise les frontières. Y’a pas de limites. Plus ouvert, en paix avec lui-même et surtout avec les autres : finalement, les obstacles qui empêchaient le rappeur de dépasser un certain plafond de verre jusqu’ici ont fini par de désagréger d’eux-mêmes. Débarrassé de certains poids, Alkpote a désormais toutes les cartes en main.