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2020, l’année du grime en France ?
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Kekra (Fifou)
Kekra (Fifou)

2020, l’année du grime en France ?

Le grime ou la grime ? Peu importe : ce genre né à Londres il y a un peu moins de vingt ans pèse de plus en plus sur le rap français.

Historique et définition

Comme toute bonne histoire, celle du grime commence par une anecdote invérifiable, racontée par la touche-à-tout Christelle Oyiri (journaliste, mais aussi productrice et DJ) dans l’excellent numéro de l’émission No Fun dédié au grime en fin d’année 2015. La scène se déroule donc au début des années 2000, quand un pauvre père de famille se fait prendre à partie par un professeur. En cause, l’absence d’ordinateur au sein du foyer familial, qui empêcherait le fils, un adolescent du nom de Prince Owusu-Agyekum, de faire convenablement ses devoirs. Quelques deniers sont alors investis dans une machine d’occasion. Celle-ci n’a cependant pas été formatée correctement, et le gamin censé travailler le traitement de texte tombe sur un logiciel qui va changer sa vie : Fruity Loops. Sans la moindre ambition et surtout sans la moindre idée de ce qu’il compte faire, celui qui prendra pour nom de scène Prince Rapid pose avec sa bande de potes, sur l’ordinateur familial, les bases d’un nouveau genre musical. 

Ce genre musical, justement, quel est-il ? Christelle Oyiri, toujours dans l’émission citée plus haut, en donnait une définition plutôt précise : “Le grime vient d’Angleterre, de Londres. C’est le résultat d’une mutation et d’une émulation entre les différentes immigrations jamaïcaine et ghanéenne. C’est le résultat de l’héritage du sound-system jamaïcain et de la rave-culture__. Pour parler d’histoire immédiate, le grime est l’évolution du garage, surtout. Voilà pour les origines et les influences du genre grime. Décidé à l’expliquer au grand public, le journal Le Monde en donne une définition moins précise et moins exigeante, mais peut-être plus claire pour le profane : “un style musical bien britannique qui mêle garage, hip-hop et drum and bass. Pour éviter toute confusion, il faut surtout prendre le soin de rappeler ce que le grime n’est pas :
- le nom donné au rap anglais : s’il est né à Londres et que l’essentiel de sa scène est anglaise, le grime n’englobe pas l’ensemble du rap UK. De nombreux rappeurs londoniens ne font pas de grime, et comme en France, le rap anglais a ses influences trap, drill, cloud, old school, westcoast, et autres.
- un sous-genre du rap : le grime est un genre à part entière. S’il partage des similitudes avec le rap et que les croisements rap/grime se font naturellement, il ne s’agit pas d’un dérivé ou d’une évolution du rap. 

Côté couleur musicale et sonorités, il est plus difficile de mettre des mots sur ce qu’est concrètement le grime. La traduction littérale du mot grime aide cependant à se faire une idée : “crasse, saleté”. Le grime vient des bas-fonds, est né comme une culture underground en opposition avec l’ordre établi, véhiculant un message de revendication sociale fort. A la fois rétro (en portant l’héritage de la musique électronique anglaise des années 90 et de la house) et futuriste (style novateur, rupture avec les codes musicaux établis, esthétique), il serait parfait en bande-son d’un monde néo-noir ou d’un nouveau genre de cyber-punk. 

L’expansion internationale

Jugé trop britannique pour être exporté et adapté à des oreilles américaines, le grime est resté pendant quinze ans cantonné au marché anglais -malgré quelques percées timides au Canada ou au Japon. Prophète en son pays pendant la première moitié des années 2000, Dizzee Rascal n’aura connu qu’une audience très limitée dès lors qu’il aura tenté d’approcher le marché US, et ce malgré des collaborations destinées aussi bien à un public averti (UGK) qu’au très grand public (Shakira). Même chose pour les autres gros noms ayant contribué à faire du mouvement grime une réalité concrète en Angleterre, comme Wiley, Kano, Lethal Bizzle, Ruff Sqwad ou Skepta -malgré, pour ce dernier, l’appui d’un ponte comme P.Diddy. 

Né en tant que culture underground et subversive portée par des radios pirates londoniennes, le grime est un temps pris entre deux feux. Trop spécifique pour dépasser ses propres frontières, mais rattrapé par le mainstream au sein de sa propre scène, il connaît un lent déclin entre la fin de la décennie 2000 et le début de la suivante. Ses artistes les plus influents signent en major, les grandes marques s’y intéressent, et les sonorités pop s’infiltrent lentement mais sûrement -et l’esprit subversif ou du moins anticonformiste, en toute logique, s’amenuise et se dilue. 

Alors qu’une nouvelle dynamique se met en place entre 2012 et 2013 avec la résurgence de ses premiers leaders et l’avènement d’une nouvelle génération aux idées neuves, le grime se taille une belle couverture médiatique outre-Atlantique quand Kanye West et Drake s’intéressent tour à tour à l’énergie et au style d’artistes londoniens. La nouvelle santé du genre se renforce au fil des années, et les indicateurs positifs se multiplient, en Angleterre comme ailleurs : Skepta enchaine les récompenses et se retrouve régulièrement classé parmi les artistes britanniques les plus influents, Stormzy a placé pour la première fois un album en première place des charts en 2017, les scènes grime explosent à l’étranger, notamment en Asie mais aussi en Italie ou en France. 

Le grime en France

Chez nous, c’est comme toujours plus compliqué qu’ailleurs. Dès le milieu des années 2000, il existe bien une scène grime -forcément underground- mais elle est plutôt tournée vers le grime instrumental, et fait difficilement le lien avec le monde du rap. Par la suite, des influences grime se ressentent chez des artistes suffisamment ouverts aux sonorités spécifiques du genre. Elles se mélangent alors avec d’autres influences electro ou house chez des rappeurs comme Disiz ou Grems -ce dernier empruntant au grime pour créer un genre à part entière, le deepkho- ou du côté de la fameuse scène dite alternative (TTC entre autres). Reste qu’à l’instar de la vague trap en 2013 ou de la confusion faite chez nous entre drill et trap, le rap français a plus tendance à piocher des éléments et les réadapter à sa sauce qu’à investir pleinement le genre. 

De la même manière qu’il a fallu attendre que des têtes d’affiches américaines s’intéressent de façon concrète au grime pour que le grand public en entende parler, la France du rap prend la question au sérieux à partir du moment où Nekfeu et Népal (avec Esquimaux, référence très directe au Eskimo de Wiley, l’un des premiers beats grime et peut-être le plus emblématique), Orelsan (qui invite Deezee Rascal sur La fête est finie) ou encore Niska (qui aurait enregistré un feat avec Skepta) assument leurs influences londoniennes. 

Une belle confusion règne cependant toujours chez nous sur ce qu’est réellement le grime, et comme pour la confusion trap/drill, on ne s’en sortira certainement qu’en considérant qu’il existe un “french grime” avec ses spécificités, diffèrent en bien des égards de ce qu’est le grime UK. Kekra étant le premier rappeur suffisamment médiatisé à miser autant sur ses influences grime, et à les assumer aussi franchement (Roll Deep Style, That’s not me remix) que beaucoup ont fini par associer tout ce que sort le rappeur de Courbevoie au mouvement londonien -bien qu’il tire autant du côté de la trap ou du rap français plus classique, et que ses influences, esthétiques notamment, se trouvent plus du côté du Japon. L’équation est devenue simple : une instru ou un morceau qui ressemble à ce que pourrait faire Kekra = du grime. Quand Dinos s’est retrouvé à “poser sur de la grime” selon le titre de son dernier freestyle, les débats se sont donc enflammés : beaucoup d’internautes ont ainsi signalé que techniquement, on était plus proche du garage house, citant par exemple Mové Sort ou Mothas la Mascarade parmi les exemples de grime à la française. 

On arrivera donc difficilement à un consensus, et les frontières entre grime, 2step, garage et autres restera forcément poreuse. L’essentiel est ailleurs : de la même manière que les influences d’Atlanta et Chicago ont redynamisé le rap français entre 2012 et 2015, la vague londonienne pourrait lui offrir un nouveau souffle -d’autant qu’en plus du grime, d’autres types de sonorités en vogue outre-manche présentent de belles perspectives pour les artistes francophones, comme la drill UK, qu’on a un temps présenté comme la “new grime”. Après avoir longtemps cherché l’inspiration outre-Atlantique,