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2005-2010 : la génération maudite du rap français
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Nessbeal - capture clip "Jeune Vétéran"
Nessbeal - capture clip "Jeune Vétéran"

2005-2010 : la génération maudite du rap français

Après les fastes des années 90 mais avant l’ère du streaming, le rap français a connu une période de disette pendant laquelle le nombre d’albums classiques est inversement proportionnel à celui des certifications.

Entre deux âges d’or  

A l’heure de faire les bilans de la décennie écoulée, de nombreux observateurs se sont rendus compte qu’ils venaient peut-être de vivre un deuxième âge d’or du rap français. Le tournant opéré à partir de 2013 a en effet permis au genre de livrer un certain nombre d’albums marquants pour une majorité d’auditeurs (Or Noir, A7, Deux Frères, pour ne citer que quelques réussites incontestables sur cette période) tout en renouvelant la quasi-intégralité des têtes d’affiche. L’extrême productivité, la naissance de nouveaux sous-genres, l’explosion du streaming, les chiffres spectaculaires des plus gros vendeurs : tous les feux sont au vert pour le rap français. Tout indique par conséquent qu’un nouvel âge d’or a démarré depuis une demi-douzaine d’années, qu’on appellera par conséquent l’âge d’or et de platine, en référence d’une part aux pluies de certifications qui tombent chaque semaine sur les “artistes urbains” et d’autre part à Jul, l’un des principaux symboles de cette période. 

Celle-ci succède donc au premier âge d’or du rap -en France, la deuxième moitié des années 90 et le début des années 2000-, comme si la période entre les deux était une faille spatio-temporelle pendant laquelle rien ne s’était passé -ou du moins, rien de bien mémorable. La deuxième moitié des années 2000 correspond pourtant au plus gros de l’activité de rappeurs unanimement reconnus pour leurs qualités hors-normes et leur influence postérieure : Salif, Nessbeal et Alpha 5.20 en tête, mais également Nakk, Zekwe, ou la LMC Click. Depuis, certains ont quitté le monde de la musique, d’autres ont gardé un pied dedans tout en s’éloignant du centre de la scène, d’autres sont restés actifs. Quoi qu’il en soit, bon nombre d’albums ont marqué leur temps et restent aujourd’hui considérés comme des classiques indiscutables. 

Pourquoi la période 2005-2010 a-t-elle été si dure pour le rap français ?   

La crise du disque

Comme d’autres pans de l’industrie de la musique, le monde du rap s’est fait prendre de vitesse par l’arrivée de solutions technologiques qui ont démocratisé le piratage : d’abord les graveurs de CDs, puis le déploiement d’internet, et enfin l’offre en lecteurs mp3. Alors que les auditeurs étaient jusqu’ici contraints d’acheter les albums qu’ils écoutaient (le vol de CDs n’ayant jamais eu un véritable impact sur les chiffres de ventes), ils pouvaient désormais se servir et se constituer des bibliothèques de centaines de disques sans rien dépenser. Conséquence logique : les ventes d’albums s’effondrent, en particulier chez les petits artistes et les labels indépendants. Beaucoup de rappeurs finissent par se décourager, fatigués de lutter pour survivre. 

La fin des magazines spécialisés

Alors que l’offre en magazines divers fleurissait quelques années plus tôt (Radikal, Groove, Rap Mag, Get Busy, RER, L’Affiche, etc), la presse papier se meurt petit à petit. Les facteurs sont divers : le poids des revenus publicitaires impactant le contenu éditorial (difficile de critiquer un album quand la maison de disques qui le publie assure 50% de la régie publicitaire du magazine) ; l’émergence de contenu similaire (et surtout, gratuit) sur internet ; le désintérêt progressif autour de l’un des principaux arguments de ventes des magazines rap, le disque ou la compil offert ; etc. En conséquence, le rap français perd peu à peu son meilleur support de documentation : là où Diam’s avait par exemple profité d’une belle couverture critique sur les magazines spécialisés avant son explosion, plus personne n’est là pour pousser les artistes émergents en 2008. Des webzines (Abcdrduson) ou des médias nouveaux (Booska-P) prennent progressivement le relais, mais il faudra du temps et beaucoup d’énergie avant de s’imposer comme les nouvelles plateformes de référence. 

Le monopole de quelques têtes d’affiche

Contrairement à aujourd’hui, où le nombre de têtes d’affiches est incalculable, et où le gros gâteau du rap français se divise entre des centaines d’artistes (avec des parts plus petites, forcément), le rap des années 2005-2010 voit la domination de quelques gros noms : Rohff, Booba, Sinik, Diam’s, Sefyu … et Fatal Bazooka. Quelques noms parviennent tout de même à vivre de leur musique, mais l’immense majorité du plateau doit se contenter des miettes. Pas vraiment de juste milieu, donc : soit on vend des disques par centaines de milliers, soit on lutte pour sa survie. 

Un rap qui se durcit et se ferme au mainstream

Que ce soit une cause ou une conséquence de la crise des ventes, les faits sont là : la période 2005-2010 correspond aux beaux jours du rap de rue indépendant, celui qui refuse de prêter allégeance aux majors (qui, de toutes façons, ne veulent plus signer personne) et d’adoucir son discours pour passer en radio. Globalement, on a donc droit à une belle série d’albums au parfum de rue absolument pas dilué -une aubaine pour les auditeurs, mais pas forcément une stratégie payante pour les artistes, qui ne voient jamais la couleur de leurs disques d’or en téléchargement illégaux. 

Le statut des artistes de la période 2005-2010 aujourd’hui  

Survivre à une telle période de vaches maigres tient plus du miracle que du véritable plan de carrière, et les quelques rappeurs encore actifs aujourd’hui font clairement figure de miraculés. Certains ont eu la chance d’entamer leur percée à l’époque et de pérenniser ensuite (Mac Tyer, Seth Gueko, Médine), d’autres ont attendu dix à quinze ans pour enfin récolter les fruits de leurs efforts (Alkpote, Fianso), beaucoup ont abandonné en cours de route. On note tout de même que ceux qui ont su traverser les âges pour prendre leur revanche à l’ère du streaming ont aujourd’hui une aura particulière, celle de véritables survivants revenus de l’enfer. Ceux qui ont arrêté les frais, en revanche, sont aujourd’hui regrettés par les auditeurs. Que la retraite artistique soit avérée (Alpha 5.20, Salif) ou que leurs activités aient ralenti au point où l’on ne sait plus s’ils sont retraités ou non (Nessbeal, Nakk), tous représentent pour les auditeurs qui les ont connu de véritables légendes du rap français. 

Une liste non-exhaustive de 20 albums indispensables de la période 2005-2010

C’est toujours pour ceux qui savent (Tandem, 2005)
Chaos et Harmonie (Ali, 2005)
Arc-en-ciel pour Daltoniens (La Caution, 2005)
Les Sirènes du Charbon (Despo Rutti, 2006)
Haine, Misère et Crasse (Unité de Feu, 2006)

Street Minimum (Nakk, 2006)
Tragédie d’une trajectoire (Casey, 2006)
Diamants de conflit (Lalcko, 2007)

J’éclaire ma ville (Flynt, 2007)
Extrait d’Amertume (Sidi O, 2007)
Le cauchemar du rap français (Rohff, 2007)
Patate de Forain (Seth Gueko, 2007)
Du cœur à l’outrage (La Rumeur, 2007)
Rois sans Couronne (Nessbeal, 2008)
Prolongations (Salif, 2008)
Sisi la famille (Nysay, 2008)
Vrai dans l’jeu (LMC Click, 2009)
Himalaya (Mala, 2009)
Autopsie Vol.3 (Booba, 2009)
Scarface d’Afrique (Alpha 5.20, 2010)