MENU
Accueil
"13 Organisé" : l'aventure marseillaise racontée par Jul, IAM, SCH, Kofs, DRIME...
Écouter le direct
13 Organisé - session live (Deezer)
13 Organisé - session live (Deezer)

"13 Organisé" : l'aventure marseillaise racontée par Jul, IAM, SCH, Kofs, DRIME...

Jul, IAM, SCH, Kofs, DRIME... Les artistes de "13 Organisé" nous racontent l’expérience et les leçons tirées de cette formidable aventure musicale collective 100 % marseillaise. Reportage.

Comme si le succès du tube Bande Organisée ne suffisait pas, Jul et son collectif 100 % marseillais ont décidé de retourner le rap game une fois de plus. Le vendredi 23 octobre, à 21h, tous les artistes 13 Organisé se sont réunis dans les hangars du Parc Chanot à Marseille pour une performance d’anthologie. En clippant  un son de 25 minutes réunissant au total 50 artistes. (tous les artistes du collectif, à l’exception d’IAM remplacé par le 3eme Oeil), ils ont signé le morceau le plus long de l’Histoire du rap français.

Au-delà de ce qu’elle représente, cette performance était surtout là pour célébrer un autre accomplissement : comme un signe du destin, en 13 jours, la compilation 13 Organisé initiée par Jul a été certifiée disque d’Or pour un total de plus de 50 000 exemplaires vendus. Une récompense que les artistes ont d’ailleurs dignement fêtée après le tournage, par des chants, des fumigènes et autres scènes de liesse en tout genre. Des images fortes qui ne sont d’ailleurs pas sans rappeler celles que l’on retrouve après les plus belles victoires de l’OM au Vélodrome.

Depuis, le week-end est passé, la fièvre phocéenne est doucement retombée, et l’heure est au bilan. Car 13 Organisé, au-delà d’illustrer la réussite de tout un collectif, promet de laisser une marque bleue et blanche indélébile sur le rap français.

La genèse d’un projet d’anthologie

N’en déplaise à ses détracteurs, avec sept ans de carrière et déjà une vingtaine d’albums à son actif, Jul n’a pratiquement plus rien à prouver. Au sommet de l’industrie musicale en solo, il ne lui manquait plus qu’à s’illustrer en collectif. C’est alors que lui vient l’idée : se servir de son aura pour faire briller tous les artistes de sa ville. "Quand on était au studio au début, ça parlait pas d’album, mais seulement du single" Bande Organisée". Quand on a vu que le morceau défonçait, on s’est dit que ça serait ouf de faire un album à 50", se souvient Kofs. En juillet, la machine démarre et le J commence à contacter tout le monde. « J’ai envoyé un message à tout le monde et c’est parti de là ».

Évidemment, après tout est allé très vite. Parmi les cinquante à avoir reçu son message et certains n’en reviennent toujours pas :  "C’était une nuit, je me souviens, j’entends mon téléphone qui sonne et c’était Jul. J’ai trouvé ça bizarre, quand j’ai vu son nom, j’ai cru à une blague", raconte Sat de la FF. Ce n’est effectivement pas un rêve et en moins de temps pour le dire, les choses se mettent en place. Il faut dire qu’une telle invitation ça ne se refuse pas. Quelle que soit la génération, ils sont tous d’accord là-dessus. "Un projet fédérateur avec toutes les générations, ça faisait longtemps. Les collectifs, ça manquait au rap et ça me manquait à moi, c’était impossible de refuser", explique Shurik’n. Même constat pour les plus jeunes, à l’image de Thabiti : "Comment dire non ? J’ai posé avec des légendes et des gars que j’écoutais étant petit. C’est juste magique". Magique, le mot est faible, car au total, il aura fallu à peine un mois et demi à tout ce beau monde pour mener ce projet à bien. "C’était facile, car tout le monde allait dans la même direction, avait la même énergie et voulait tuer ça__", affirme fièrement Jul. "On est arrivés comme des Power Rangers ", s’amuse Elams. Ces Power Rangers, sachez que le J les a tous nommé producteurs du projet. Comprenez que tous les participants à l'album toucheront la même somme. Un énième geste d’humilité de la part de l’OVNI qu’il fallait évidemment souligner.

"C’est pas la capitale, c’est Marseille bébé !"

Cette punchline désormais culte de SCH reprise par Kofs dans Bande Organisée illustre à elle seule l’énergie motrice de ce projet : la volonté de faire briller Marseille sur la carte du rap français. Ce projet est en effet apparu dans une période où Marseille avait bien besoin de rayonnement, car bien que la ville représente historiquement l’un des berceaux de la culture hip-hop en France, beaucoup s’accordent à dire que cette dernière décennie, Marseille a connu le creux de la vague. "L’énergie du rap marseillais a toujours été là, c’est juste qu’on ne l’a pas assez exposé", déplore Fahar, du groupe Puissance Nord. Pour SCH, le problème s’explique également par une carence structurelle de la ville, notamment en comparaison de Paris : "A Marseille, on n’a pas tout accompli en terme de structure, on n’a pas de radio locale, pas de média, pas de gros major local, ce qui rend forcément les choses plus difficiles"__.

Quelles que soient les raisons de la perte de vitesse du rap marseillais ces dernières années, Jul est parvenu à canaliser les énergies de chacun pour remettre le rap de la cité phocéenne au premier plan. "Jul a réussi à ramener la solidarité qui existait à l’époque d’IAM de la FF et du Shit Squad. Il savait qu’il pouvait le faire et il s’est pas manqué" admire Kofs. "Il l’a fait bien et il l’a fait vite, ajoute Kamikaz. Chapeau à lui". " Derrière ce projet, il y a une véritable âme sincère et marseillaise, ça fait plaisir", souligne le Rat Luciano.

Au niveau des performances, chacun était donc désireux de se montrer à la hauteur pour représenter dignement sa ville. Autant les anciens comme IAM ou la FF, les intermédiaires comme les Psy 4 de la Rime et les nouveaux comme DRIME, Moubarak et tant d’autres. "Entre nous, il y avait un vrai esprit de compétition, mais une compétition saine", se souvient l’Algérino.

Résultat, sous l’impulsion du J, c’est le rap marseillais dans toute sa diversité qui a brillé et a été célébré sur ce projet. Jul a effectivement tout mis en œuvre pour montrer toutes les facettes de la cité phocéenne et pas seulement son décor de carte postale. Voilà pourquoi 13 Organisé propose des titres joyeux et lumineux, mais aussi d’autres plus mélancoliques, et certains plus sombres. "Le rap marseillais, ça respire la bonne humeur, la joie, le soleil, mais la ville a aussi un côté sombre__", rappelle Houari de Ghetto Phénomène. Son team mate Friz ajoute : "La touche marseillaise, c’est des sons qui bougent, des sons rythmés qui racontent les joies de la ville, mais aussi ses peines et il ne faut pas l’oublier". Ombre et lumière comme l’a dit IAM en 1993, une année prophétique pour les Marseillais. Presque 30 ans plus tard, le message à retenir de ce projet collectif, tous les artistes sont tous d’accord pour le dire, c’est : « l’union fait la force ».

"A Marseille, on appartient tous à la ville, même si on a des quartiers, des origines et des parcours différents. Marseille c’est une ville qui a une identité, une culture, une histoire et c’est un héritage qui se transmet. On a hérité de ça de la part d’IAM, on l’a transmis aux générations suivantes, qui l’ont transmis à d’autres. Même si les discours évoluent, même si la forme évolue musicalement, les flows aussi, le fond, cette identité marseillaise, ce sentiment d’appartenance restent les mêmes. C’est ça qui nous embellie et nous réunit. Même si on n’a pas le même âge et la même vie, on a ce truc qui nous unit tous, c’est Marseille"__. (Sat l’Artificier)

La solidarité et l’unité marseillaise

Si "Le J c’est le S" de ce projet, chacun des artistes sollicités représente une veine indispensable  au bon fonctionnement et la cohérence de l’ensemble. Un cocktail musical détonnant à l’image d’une ville "cosmopolite, unique et magique" selon ses artistes. Sauzer l’exprime d’ailleurs très bien : "Marseille ce n’est pas que la rue, les meurtres et toute cette mauvaise image. C’est surtout la solidarité, le rassemblement__".

En effet, il suffit de mettre un pied à Marseille pour constater de son atmosphère si particulière. "A Marseille, c’est la vida loca. On est jamais sérieux, toujours le soleil et on est tout le temps à rigoler", affirme Elams. De cette mentalité partagée, découle une proximité et une solidarité sans faille entre les différents artistes de la ville, comme le décrit parfaitement Fahar. "Marseille, c’est un petit village tout le monde se connaît, c’est une filière, on est tous unis le même drapeau". Un constat également partagé par Alonzo "A Marseille, on n’a pas le temps d’être dans des clashs ou de s’envoyer des piques. On est dans le réel, tout le monde est mélangé, peu importe la popularité et on s’en fout. Marseille, c’est la simplicité. L’important, c’est de donner de la lumière à des artistes qui le méritent ».

Cette unité à toute épreuve se retrouve bien entendu au cœur de ce projet, à raison que les artistes n’ont fait plus qu’un, et ce qu’importe les générations, les univers, et le style de chacun. "C’était vraiment l’objectif le plus important pour moi, réunir tout le monde sans distinctions", admet Jul. Et si au début, le magicien d’or et de platine avait peur que certains artistes ne s’entendent pas artistiquement, les doutes se sont vite dissipés une fois en studio, comme s’en réjouit Sat l’Artificier : "En studio, j’ai senti qu’il se passait un truc entre les artistes, il y avait vraiment une énergie positive, une émulation. Tout le monde venait  avec la même envie d’arracher le micro et de donner la meilleure performance qui soit". Soso Maness lui aussi garde un excellent souvenir des enregistrements : "C’était magnifique, même si on était sérieux, on a rigolé et on s’est amusé comme si c’était la première fois de notre vie qu’on se retrouvait en studio".

C’est grâce à cette positivité ambiante et cette bonne humeur générale que tout le monde est parvenu à passer outre les barrières stylistiques et générationnelles. Grâce à cette synergie collective que nous avons eus des collaborations aussi réussies qu’improbables entre les membres de la FF et ceux de Ghetto Phénomène, entre les Psy 4 et des rookies marseillais ou encore entre Jul et IAM. AKH admet d’ailleurs être sorti grandi des enregistrements : "En ce moment, je connais des situations personnelles un peu compliquée et cette journée en studio a été une bouffée d’air pour moi. J’ai vraiment réussi à passer une journée où je me suis détendu, amusé, partagé des bons moments en faisant de la musique. A cela, Shurik’n ajoute : "Qu’importe le style ou le quartier de chacun, on a prouvé qu’on était tous capable de se retrouver pour faire de la bonne musique. C’est extraordinaire qu’on ait tous pu se rassembler pour ce projet".

Toutes ces affinités exprimées entre artistes se retrouvaient d’ailleurs aisément dans les coulisses et sur le plateau des différentes sessions live du collectif au Recording Studio Marseille. "Quels que soient les générations, on est heureux d’être là, car on se retrouve entre potes pour rigoler, parler musique et passer un bon moment", balance l’Algérino le sourire aux lèvres. "Il y a beau avoir un fossé de 20 ou 30 ans entre les artistes, on a tout effacé", se réjouit Sat.

Le rap game ne sera plus jamais le même

Qu’on se le dise, il y aura un avant et un après 13 Organisé dans le rap français. Bien entendu, il y a déjà eu des projets collectifs dans l’histoire du rap français, mais force est d’admettre qu’aucun des précédents sortis à ce jour, n’avait poussé la démarche fédératrice à ce point. A ce propos, tous les artistes s’accordent à dire que seul Jul était capable d’une telle prouesse. Pour SCH, c’est clair : "Il y avait que Jul qui pouvait amener ce projet-. Dans la tête des gens aujourd’hui, c’est lui le symbole de la musique de Marseille. Jul à Marseille, c’est comme Schumi dans la F1, mais en Y__. C’est l’une des plus belles initiatives de ses 20 dernières et des 20 prochaines années. Pour moi, c’est carrément le projet d’un siècle. Tu ne verras pas des projets unitaires comme celui-là dans les prochains mois". Il va même plus loin en affirmant que 13 Organisé, au-delà d’être un projet rap, est un véritable projet social :  "C’est quelque chose qui va resserrer des liens entre artistes pour les décennies prochaines. Le J c’est une belle personne, car il a réussi à faire du social au travers de la musique. Il n’aurait pas pu arriver une chose plus belle pour la ville de Marseille que ce projet dans le rap ".

"Le J, la personne qui aurait pu se la jouer solo toute sa carrière, nous a fait une passe décisive à chacun au lieu de marquer seul. Je retiens que Jul avait un grand couscous et a décidé d’en donner une part à tout le monde".(Kofs)

Les effets positifs de l’initiative de Jul se font en effet déjà clairement ressentir. Inévitablement, puisque tout le monde s’est rassemblé, de nouvelles portes se sont ouvertes, des nouvelles connexions artistiques et surtout, humaines se sont créées. Un cercle vertueux que les artistes made in Marseille comptent bien utiliser pour aller de l’avant. "Il y a eu tellement un bon feeling entre nous tous qu’après ce projet, il y a plein de nouveaux feats qui vont sortir entre les uns et les autres. C’est sûr et certain, assure DRIME. "Ça va donner une nouvelle force à Marseille, car les connexions entre tous se feront plus facilement", ajoute Sysa.

Au final, tous sont ressortis grandis de cette expérience à leur manière. La jeune génération a évidemment vu en cette opportunité un moyen de rêver plus grand, pendant que d’autres, après des années d’inactivité, ont pu ragoûter aux joies du micro. " J’étais dans le rap depuis 10-12 ans, j’avais raccroché les crampons, mais ça m’a donné envie de les remettre et de représenter Marseille", confie Sauzer. Sat lui aussi, voit en 13 Organisé un heureux rappel de ses meilleures années en tant que MC : "Ça redonne envie. J’ai rechaussé les crampons le temps d’un match de Gala. Un retour ? J’apprécie les choses comme elles viennent. L’avenir nous le dira". Pour une reformation de la Fonky Family en revanche, ce n’est malheureusement pas à l’ordre du jour.

Conscient de la dynamique qu’il a créée, Jul est catégorique : il ne souhaite pas que les choses s’arrêtent en si bon chemin. "Je veux qu’après ce projet, la solidarité entre tout Marseille continue. Je veux que tout le monde partage les sons de chacun et que tout le monde se donne de la force. C’est tout Marseille qui sortira gagnant, même ceux qui ne sont pas sur ce projet ".

Évidemment, tous ceux qui ont participé au projet ont bien conscience qu’ils ont marqués l’histoire du rap français. Tous espèrent néanmoins que cette initiative s’élargisse au reste de la France, afin d’offrir au public, un véritable nouvel âge d’or.  "Je suis persuadé que ce rassemblement va inspirer d’autres artistes en France, s’extasie Jhonson des frères J. Avec ce projet, Jul a envoyé un grand message à tout le rap français ". Un message qui par ailleurs a déjà été reçu puisque Aketo a déjà fait part de sa volonté de voir arriver un projet similaire du côté de Paris. Se fera ? Se fera pas ? En attendant, le J et sa bande peuvent être fiers d’avoir remis les lettres MARS au Panthéon du rap français. Des lettres bleues et blanches gravées à l’encre indélébile, sur une plaque d’or et de platine.

Jérémie Léger