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Lous and the Yakuza : explication du phénomène
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Lous and The Yakuza - capture clip "Dilemme" (Wendy Morgan)
Lous and The Yakuza - capture clip "Dilemme" (Wendy Morgan)

Lous and the Yakuza : explication du phénomène

A 24 ans, Lous and the Yakuza est en passe de devenir une figure de la lutte contre le sexisme et le racisme. On décrypte ce phénomène à mi-chemin entre pop et rap.

De passage dans les studios de Colors il y a quelques jours pour interpréter son dernier titre, Bon Acteur, Lous and the Yakusa a réalisé une véritable percée ces derniers mois, et s’impose sereinement comme l’un des phénomènes majeurs de la scène pop/rap en 2020. Son premier album, Gore, dont la sortie était prévue avant l’été, a été repoussé à une date ultérieure suite à la crise du coronavirus. 

Aperçue aux côtés de L’Or du Commun, de Damso ou de Blu Samu, la jeune femme s’est déjà fait remarquer sur la scène belge par le passé. Auteure de 7 projets courts et d’une cinquantaine de titres ces dernières années, elle a beaucoup expérimenté, passant de la pop au métal en passant par la trap et le reggae. Ces tâtonnements nécessaires lui ont permis de préciser sa proposition artistique au fil des mois et de proposer aujourd’hui un genre nouveau, somme de ses influences et de ses différentes tentatives. A mi-chemin entre pop et rap, sa musique fonctionne comme un écrin pour délivrer le message ambivalent de la chanteuse. Tiraillée entre les dures épreuves traversées pendant les 23 premières années de sa vie, et une personnalité forte, toujours optimiste, Lous ne se montre jamais abattue, n’ose même pas se plaindre après avoir vécu des horreurs qui en auraient terrassé plus d’un. 

Les traumatismes du passé  

Née en République Démocratique du Congo en 1996, Marie-Pierra est tout de suite confrontée à la brutalité de ce monde : âgée d’à peine deux ans, elle voit sa mère, d’origine rwandaise, arrêtée et enfermée un an pour des raisons politiques. A 4 ans, elle pose le pied en Belgique pour la première fois, mais n’y reste que quelques temps, avant de décoller pour le Rwanda, où elle va rester jusqu’à ses quinze ans. Sa mère, pédiatre, et son père, gynécologue, font dans l’humanitaire, et confrontent très tôt la jeune fille à la réalité du monde dans lequel elle devra évoluer, dans un Rwanda post-génocide où les orphelins et les enfants estropiés peuplent les rues. De retour en Belgique avec sa soeur, elle va naviguer entre pension la semaine, et autonomie le week-end, décrochant son bac avec un prix d’excellence en physique et en latin. Une excellente nouvelle pour la famille (d’autant que Papa maîtrise parfaitement cette langue morte), qui espère alors que Marie-Pierra se concacrera elle aussi à une carrière dans le domaine médical. Déjà sûre d’elle, celle-ci s’y refuse pourtant, bien décidée à devenir chanteuse. Malgré tout l’amour que les parents portent à leur fille, ils estiment que cette voie tient plus du rêve d’adolescente que du projet professionnel sérieux, et ne peuvent se résoudre à financer une telle entreprise. 

Censée trouver un emploi et s’y tenir pour s’assumer financièrement, elle n’arrive malheureusement pas à tenir le rythme, ne voyant pas “comment se consacrer à la musique en travaillant de 8h à 17h” (interview 7 sur 7, mars 2020). De galère en galère, celle qui deviendra Lous and the Yakusa se retrouve finalement à la rue. Une période extrêmement difficile dont elle retiendra quelques expériences positives, comme ces soirées passées à chanter avec d’autres SDF autour d’une bouche de d’égout. Elle y vivra également quelques expériences traumatisantes, entre agressions sexuelles, proximité avec les prostituées, et allers-retours à l'hôpital. Pendant la même période, elle trouve des combines pour survivre, s’essaye au deal, et trouve toujours le moyen de s’offrir quelques séances de studio pour poursuivre son rêve. Quelques années plus tard, c’est sur ce dur vécu que se construisent les textes de Lous and the Yakusa, c’est avec la conscience des terribles réalités de la nature humaine qu’elle transmet son message et cherche à réveiller les esprits de ses auditeurs. 

L’importance du message  

Sa musique est une lutte permanente contre la violence, qu’elle soit très concrète, comme lorsqu’elle aborde la question du viol, se plaçant tour à tour dans la peau de la victime, puis dans celle de l’agresseur, ou qu’elle soit plus insidieuse, comme la violence verbale d’un propos raciste, voire invisible, comme la violence psychologique d’une rupture. Logique, donc, que son premier véritable album fasse directement référence à la question dans son titre : GORE. Plus approprié à première vue pour un sombre projet d’horrorcore que pour l’album d’un phénomène pop, ce titre trouve tout son sens quand on parcourt la biographie de la jeune femme, et que l’on mesure l’ampleur des épreuves qu’elle a dû traverser. En interview chez nos confrères de Yard fin 2019, elle livrait sa vision de la question : “Par définition, le « gore », c’est le genre dans l’horreur qui est tellement sanglant qu’il en devient une forme d’humour. Ma vie a été tellement hardcore, qu’il vaut mieux en rire qu’en pleurer !

Déterminée à faire entendre la voix d’une femme noire en France, en Belgique, et pourquoi pas au delà, Lous and the Yakuza est consciente de ses responsabilités. Elle doit se faire entendre, et poser des mots sur les souffrances vécues à la fois par les femmes, et par la communauté noire. En racontant ses terribles expériences de vie, elle sacrifie une part de son intimité pour servir une cause plus grande que sa propre personne, et mettre son propre vécu au service des milliers de femmes agressées chaque année, ou des milliers de personnes victimes, d’une manière ou d’une autre, de racisme. 

Tout sauf une soliste  

Si la percée de Lous and the Yakuza est encore récente, beaucoup connaissent déjà la chanteuse, ou au moins son visage. Aperçue dans le clip de Bruxelles Vie de Damso en 2016, elle s’est souvent retrouvée dans les parages de L’Or du Commun, Yseult, Krisy ou encore YellowStraps. Malgré une forte personnalité et une capacité indiscutable à attirer la lumière, la chanteuse est tout sauf une soliste. Le choix de son pseudonyme en est d’ailleurs une preuve assez évidente : Lous est l’anagramme de Soul, un genre musical qui l’a beaucoup influencée ; tandis que le Yakuza représente toute l’équipe qui l’entoure, toutes les mains invisibles qui travaillent dans l’ombre, du batteur au maquilleur en passant par l’arrangeur et le styliste. Pas de groupe à proprement parler donc, avec sa géométrie bien définie, mais bien une artiste complète entourée de coéquipier(e)s indispensables. 

Côté influences, c’est à l’image de la musique proposée par Lous and the Yakuza : du Wu-Tang Clan à Mozart, de Ndongo Lo à Kate Bush, le panel est d’une diversité rarement vue, en particulier chez une chanteuse aussi jeune. D’une interview à l’autre, elle cite Bob Marley puis Vivaldi, Ikue Asazaki puis Cesaria Evora ou Etta James, signe qu’elle s’inspire des plus grands, et qu’elle puise ce qu’il y a de meilleur dans chaque genre. Attachée à se forger son propre créneau pour mieux servir son propos, elle a, ces dernières années, entrepris un travail décisif sur le plan purement technique : en apprenant le solfège d’abord, puis le piano, là où elle composait encore des accords à la voix il y a quelques années. Fini le temps de la débrouille, Lous and the Yakuza est aujourd’hui dans la cour des grands.