MENU
Accueil
Les hommes de l'ombre du rap (1/3) : l’ingénieur du son, de l’autre côté de la vitre du studio
Écouter le direct
« Il est super talentueux ! » apprécie DJ Elite (au premier plan) en parlant d’Ormaz (second plan)
« Il est super talentueux ! » apprécie DJ Elite (au premier plan) en parlant d’Ormaz (second plan) ©Radio France

Les hommes de l'ombre du rap (1/3) : l’ingénieur du son, de l’autre côté de la vitre du studio

Dans les clips tournés en studio, on voit toujours le rappeur seul face au micro. Mais de l’autre côté de la vitre, il y a toujours un ingénieur du son, qui doit comprendre en un regard ce que lui demande l’artiste. Reportage au studio Blackbird à Paris.

Chaque semaine, Mouv’ vous emmène à la découverte de ceux qui font le rap français, mais que l’on n’entend jamais.

Pas la peine de chercher, son nom n’apparaît quasiment nulle part. Sur les plateformes de streaming, sur YouTube, sur la pochette du disque, le nom de l’ingénieur du son ayant enregistré le titre est souvent inconnu. Parfois, dans une chanson, on entend un rappeur demander : "Tu peux baisser un peu le micro s’te plaît ?" C’est tout. On ne sait pas à qui il parle. Parmi les hommes de l’ombre du rap français, l’ingénieur du son est sûrement le plus discret.

Pour s’en apercevoir, direction le Blackbird, un studio installé à Bastille, dans l’est de la capitale. En poussant la porte d’entrée, on tombe sur un paillasson Batman, le symbole de la discrétion. "C’est un peu ma Batcave ici", se marre Eliott Pullicino. Cet homme de l’ombre est plus connu sous le nom de DJ Elite, un nom étroitement associé à Nekfeu et son succès.

Eliott est l’ingénieur du son ayant enregistré chaque album du rappeur parisien, dont les disques d’or et de platine tapissent les murs du studio. Il définit son métier simplement : "Pendant un enregistrement, je dois mettre le rappeur le plus à l’aise possible. Il ne doit pas avoir quelque chose en tête qui l’empêche de bien faire son travail."

Le "rec" – pour recording – comme on dit dans le jargon, est un rôle méconnu. L’ingénieur du son est souvent invisible. "Elite" se compare… à un escalier. "Je dois être une rampe pour le rappeur. Quand tu regardes un escalier, tu vois les marches, tu ne remarques pas la rampe. Et ben moi c’est pareil." Il sourit, fier de sa petite comparaison, puis tire une taffe sur sa cigarette. "Ça me dérange pas du tout d’être dans l’ombre, poursuit-il. La discrétion, c’est le but de ma vie ! Je ne cherche pas la gloire."

Bromance

DJ Elite n’est donc pas "que" DJ, mais aussi ingénieur du son, beatmaker, directeur du studio et patron de Blackbird Records. Le musicien a plusieurs casquettes, dont celle des Raptors de Toronto (NBA) qu’il porte aujourd’hui. Il y a quelques années, il a suivi une formation d’ingénieur du son à Londres, qui lui a servi pour ouvrir le Blackbird.

Ici, c’est comme au Manoir Wayne, la résidence de Batman : tout ce qu’il y a d’intéressant est au sous-sol. Il faut descendre quelques marches et arpenter un couloir pour arriver dans la salle où "Elite" passe le plus clair de son temps, à enregistrer les rappeurs.

Studio Blackbird à Paris ©Radio France

Aujourd’hui, c’est Ormaz qui s’y colle. Le rappeur, révélé par le collectif Panama Bende (dont est issu PLK), a élu domicile depuis quelques semaines au studio. Avec Eliott aux manettes, il enregistre une série de freestyles qu’il publiera sur sa chaîne YouTube dans quelques jours.

Entre les deux hommes, c’est une vraie bromance. "C’est super important que l’artiste apprécie l’ingénieur du son avec qui il travaille", insiste Eliott. Sur une chaise à côté, bouteille de jus de fruit dans la main, Ormaz acquiesce. "Elite, c’est du pain béni. Je lui fais confiance à 1000 % ! Moi, je suis dans la cabine, je fais ce que j’ai à faire, et lui s’occupe des prises de voix."

La complémentarité entre un rappeur et l’ingénieur du son est donc indispensable. On pourrait la comparer à l’entente entre Xavi et Iniesta, les ex-footballeurs du Barça qui se trouvaient les yeux fermés. DJ Elite, lui, pense à autre chose. Il se tourne vers Ormaz, puis lance : "Mec, on aurait dû participer aux 'Z'Amours' ! J’te jure, on aurait gagné la voiture. On répond exactement la même chose."

Bien plus qu’une personne connaissant par cœur les innombrables boutons d’une console d’enregistrement, ingénieur du son est donc un métier bien plus humain qu’on ne le pense. "Tout passe par l’humain", confirme Nathan, jeune ingénieur du son et assistant d’Eliott au Blackbird. Le jeune homme, qui "sort de l’école" est très apprécié au studio. La raison est simple, explique Eliott : "Il est patient, il est gentil, donc tous les rappeurs le kiffent. C’est super important."

Ici, tout le monde le surnomme "Nachos." Et cette proximité avec les artistes permet une meilleure musique, selon lui. "Si tu ne connais pas le rappeur, en tant qu’ingé son, tu vas avoir moins d’idées, tu vas bâcler." De là à rendre le rappeur moins performant au micro ? Eliott est catégorique. "C’est évident que si l’ingé son ne connaît pas le rappeur, il rappe moins bien." Ormaz hésite, puis lâche : "Non." Puis il se ravise : "Ouais… peut-être."

"Toujours dans le speed"

Autre aspect du métier : savoir s’adapter à l’artiste. "Pendant une session d’enregistrement, je dois être dans la tête de l’artiste, explique DJ Elite. On dit souvent que l’ingé son doit aller vite. Moi, je dis plutôt qu’il doit aller au rythme du rappeur : certains préfèrent enregistrer un titre mesure par mesure, d’autres en une seule prise."

Un vrai casse-tête ? "Non, répond Elite, puisque j’ai la chance de connaître par cœur tous ceux qui enregistrent ici. Je change juste ma fonction de travailler en fonction de l’artiste. Nekfeu travaille différemment de Doums, qui travaille différemment d’Ormaz." Ce dernier acquiesce. "Quand on doit reprendre une prise, il sait exactement l’endroit où je veux reprendre."

Ce qui ne change jamais pour l’ingénieur du son, c’est le fait d’être "toujours dans le speed", confesse DJ Elite. "Quand un rappeur dit : ‘on la refait’, on doit refaire la prise tout de suite. Il ne doit pas sentir de temps de latence, sinon il peut oublier son flow ou ses paroles." Et comme ça doit aller vite, le rappeur peut passer ses nerfs sur l’ingénieur du son. "C’est sûr qu’il y en a qui se sont déjà faits engueuler, reconnaît Eliott. Cela arrive surtout dans des studios où les artistes passent à la chaîne."

Surtout que le studio, ça coûte cher. Les prix oscillent entre 30-50€ l’heure d’enregistrement. 

Au Blackbird, Eliott doit parfois temporiser. "Certes, il faut aller vite, mais quand un rappeur me demande un effet de distorsion sur sa voix ou de l’Autotune, je lui demande gentiment quelques minutes de patience, le temps que j’installe."

Connaître la technique

Enfin, et cela va sans dire, l’ingénieur du son doit connaître l’aspect technique sur le bout des doigts. "Quand un rappeur arrive, la première chose que je fais c’est de récupérer l’instrumentale, explique Elite. Ensuite, il va en cabine d’enregistrement, moi j’ouvre mon logiciel – Logic Pro – puis on fait un premier test. Je règle le niveau de son micro et son retour dans le casque, pour qu’il soit à l’aise. Enfin, j’ajoute des « plugs » [effets sonores] sur sa voix, pour qu’elle sonne bien. Et après c’est parti !"

L’"equalizer" servant à régler la voix de l’artiste pour qu’elle sonne bien ©Radio France

"Il y a des artistes qui connaissent bien la technique, d’autres qui s’en foutent et veulent juste rapper, ajoute Eliott. 2zer, par exemple, sait exactement quel plug il veut que je mette sur sa voix."

Une fois que tout est installé, l’artiste enregistre son morceau. Cela peut prendre quelques heures, comme quelques jours. "Moi, j’suis un peu lent", rigole Ormaz de sa voix grave et traînante. Au cours de la prise, Eliott peut utiliser un micro afin de parler au rappeur dans la cabine. Ce micro sert aussi parfois jouer les conseillers. "Il y a des rappeurs qui ont besoin d’être rassurés après chaque prise, d’autres non." Ormaz tourne la tête, et glisse : "Nous, on parle pas trop, j’crois."

Ensuite, une fois que le morceau est enregistré, l’ingénieur du son procède à une "mise à plat", c’est-à-dire une première version. Mais le travail n’est pas fini, puisqu’avant de pouvoir être envoyé aux radios et plateformes de streaming, le morceau devra être mixé.

Benjamin Boukriche.