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De Wallen à Wejdene : comment la pop urbaine a succédé au RnB
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Wejdene - capture clip "Anissa" + Wallen - hip hop symphonique (DR)
Wejdene - capture clip "Anissa" + Wallen - hip hop symphonique (DR)

De Wallen à Wejdene : comment la pop urbaine a succédé au RnB

Le succès fou de Wejdene symbolise l’arrivée en force d’une nouvelle génération de chanteuses de pop urbaine, héritières directes du RnB des années 2000.

Une cinquantaine de millions de vues sur Youtube, un succès monstre sur TikTok, un single d’or, un feat annoncé avec Jul, une reprise par Jean-Luc Mélenchon … En quelques semaines, Wejdene a réalisé une énorme percée et s’est installée parmi les noms les plus côtés du RnB à la française en 2020. Loin d’être une exception, la chanteuse essonnienne n’est que l’une des nombreuses représentantes d’une scène en plein renouveau, portée par le succès de profils comme Imen S, Eva Queen ou Lyna Mahyem. Cette nouvelle génération a su concilier une approche neuve pour toucher un public plutôt jeune, et un positionnement plus traditionnel dans la forme, absorbant l’héritage de l’âge d’or des Kenza Farah, Lea Castel et Wallen. 

L’âge d’or du RnB français  

Tombé progressivement en désuétude au cours de la décennie 2010-2020, le RnB français a subi de plein fouet la fin de sa relation symbiotique avec le rap. Entre la démocratisation de l’autotune et l’arrivée de sonorités nouvelles (reggaeton, afrotrap, cloud), les rappeurs se sont en effet affranchis de leur dépendance aux chanteuses, longtemps indispensables pour de nombreuses raisons : réaliser un refrain plus léger, toucher un public plus large, adoucir des titres trop sombres, et surtout, passer en radio. Des premières réussites du mariage rap-RnB au milieu des années 90(Karima sur Bad Boys de Marseille, Vinja Mojica avec Alliance Ethnik) à l’apogée du milieu des années 2000, le genre s’établit comme une valeur sûre de la musique en France jusqu’à ce que la crise de l’industrie du disque vienne bouleverser toutes les certitudes du secteur. 

Au plus haut de la popularité de ces chanteuses en France, le RnB français trouve même les ressources pour s’émanciper partiellement de sa relation avec le rap : les carrières solo des principales représentantes du genre jouissent d’une excellente réussite, et certaines touchent un public bien plus large que la seule cible urbaine (Nâdiya, Amel Bent). Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si ces artistes en particulier vont durer plus que d’autres : le rap ne faisant plus recette à la fin des années 2000 en dehors de quelques grosses têtes d’affiche, une partie de la scène Rnb à la française perd un pied d’appui et doit repenser son modèle de fonctionnement. 

A partir de la deuxième moitié des années 2000, le genre se heurte à plusieurs difficultés. D’abord, la diversité des profils rangés dans la catégorie RnB n’aide pas à y voir autre chose qu’un genre fourre-tout, dans lequel on retrouve aussi bien Wallen que Matt Houston ou Lynnsha -alors que ces trois artistes ont des styles extrêmement différents. Ensuite, le public rap rejette l’aspect trop radiophonique des collaborations rap-RnB : symbole de cette période, le titre Confessions Nocturnes de Diam’s et Vitaa peut aujourd’hui être considéré comme le chant du cygne du mariage entre les deux genres. Sorti en 2007, il constitue l’un des plus gros succès de la décennie (au point où il va être parodié par Michael Youn), mais marque une rupture avec le monde du rap, qui se durcit inévitablement. 

La transition des années 2010  

Progressivement, la relation entre rap et RnB se fait donc de moins en moins passionnée. Quand les conditions pour un retour de flamme se mettent en place, avec un retour du rap vers des sonorités plus sucrées, c’est la technologie qui a raison du mariage entre les genres : désormais armé d’autotune, le rap français peut se laisser aller à déballer ses sentiments et pousser sur sa voix sans avoir besoin de l’appui de chanteuses dont c’est le rôle naturel. Supplantée par la machine, la scène RnB français est contrainte de se redimensionner et surtout de renouveler sa proposition. 

A partir de 2012, le genre va donc se tourner vers l'indépendance et vers l’expérimentation, tout en conservant sa propension naturelle à l’hybridation. Une nouvelle scène voit donc le jour, plus discrète mais plus audacieuse sur le plan artistique, de Monsieur Nov à Ok Lou en passant par Hamza ou Isleym. Si certaines têtes d’affiche des années 2000 apprennent à se renouveler et s’installent durablement dans le paysage musical français (Vitaa), le renouvellement générationnel ne parvient pas à se mettre en place. Le rap français, toujours plus léger dans la forme, cannibalise en effet toute l’offre musicale et les profils d’auditeurs initialement happés par la vague RnB se retrouvent happés par les sonorités reggaeton, pop ou afropop. 

Ce n’est qu’à partir de 2017-2018 qu’une nouvelle génération de chanteuses va réussir à s’installer et prouver à l’industrie du disque qu’une frange importante des auditeurs est encore à conquérir. Poussée par Aya Nakamura d’abord et Marwa Loud ensuite, le genre trouve un nouveau souffle, avec des accents pop plus prononcés qui l’éloignent toujours plus des racines réelles du Rythm and Blues. La réussite faramineuse de titres comme Djadja (600 millions de vues !), Pookie (230M), Copines (220M) pour l’une, et Mi Corazon (215 M), Bad Boy (200M), Fallait pas (140M) pour l’autre, ouvre la voie à toute une nouvelle scène, consciente qu’un marché est à prendre. 

Une nouvelle génération libérée  

C’est dans ce sillage que vont s’installer des profils comme Lyna Mahyem, Imen S, ou encore Eva Queen. Parfaitement en phase avec leur époque, ces jeunes chanteuses s’imposent ces dernières années en occupant le créneau de la pop urbaine -une catégorie aussi fourre-tout que le RnB des années 2000. Contrairement aux chanteuses des années 2000, elles ne misent que très peu sur leurs collaborations avec le milieu du rap, préférant s’en émanciper rapidement pour ne pas répéter les erreurs du passé. Particulièrement populaires auprès des plus jeunes générations, cette scène pop/rnb a rapidement compris l’intérêt de l’usage des réseaux sociaux et en particulier des plateformes vidéo. Dans ce contexte, le succès phénoménal de Wejdene, initié sur TikTok, prouve que la conjecture est idéale pour ce type de profil. 

Loin d’être un simple effet de mode, la percée de toute cette nouvelle scène répond avant tout aux attentes d’un public trop longtemps ignoré ou simplement incompris. Le succès imprédictible d’un titre comme Anissa prouve également que, comme dans le rap où le succès de Jul a laissé plus d’une major dans l’incompréhension, la courbe de popularité d’un morceau n’obéit parfois à aucune logique préétablie. Rien, dans la simplicité extrême de la thématique (tu m’as trompé avec ma cousine), ne permettait d’anticiper la viralité extrême du titre, et ce malgré l’efficacité de la composition de Mehdi Nine. Là où une faute évidente de syntaxe (“tu hors de ma vue) devient un mème et contribue à élargir ultérieurement la portée du morceau, aucune directeur artistique, aucun algorithme, n’aurait pu remplacer cet élan de spontanéité. 

Cette absence totale de complexe rejoint la mentalité très libérée de Marwa Loud, qui chante Allez les gros en toute décontraction, ou d’Aya Nakamura, qui surprend parfois par sa confiance absolue en elle. Même chose du côté d’Eva Queen, très orientée égotrip, ou, dans un style différent, d’Imen S, qui n’hésite pas à aborder des thématiques plus sérieuses mais surtout plus difficiles comme les violences conjugales (1ère fois feat Alonzo). En somme : les chanteuses actuelles, contrairement à leurs aînées des années 2000, sont totalement libérées sur tous les plans, et refusent le rôle de faire-valoir du rap attribué à la génération précédente. Maîtresses de leurs discours, elles n’ont plus à s’adapter aux rappeurs mais ont bien misé sur leur propre créneau, où, malgré le côté fourre-tout du genre pop urbaine, chacune peut exprimer librement chacun des traits de sa personnalité.