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Streaming : le principal responsable des singles de plus en plus courts ?
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Illustration du phénomène : le single "Roulette Russe 6.5" de Sadek ne dure "que" 2 minutes et 14 secondes...
Illustration du phénomène : le single "Roulette Russe 6.5" de Sadek ne dure "que" 2 minutes et 14 secondes... ©Radio France

Streaming : le principal responsable des singles de plus en plus courts ?

En écoutant les sorties rap de ces dernières années, vous avez peut-être constaté un raccourcissement de la durée de vos morceaux préférés. Si certains imputent ce phénomène à l’essor des plateformes de streaming musical type Deezer ou Spotify, d’autres évoquent plutôt une évolution des usages.

Avez-vous déjà ressenti cette frustration lorsqu’un morceau que vous aimez ne dure pas assez longtemps alors même que vous commencez tout juste à vous ambiancer dessus ? Si oui, autant vous prévenir de suite, il va falloir vous y habituer. A l’écoute de Mouv’ par exemple ou en parcourant vos playlists Spotify, Deezer et autre Apple Music, vous avez sans doute déjà remarqué un raccourcissement de la durée des sons de vos rappeurs préférés. Si tel n’est pas le cas, les faits parlent d’eux-mêmes. La durée des morceaux ne cesse de diminuer. Une étude du site américain Quartz largement commentée au début de l’année révèle qu’en cinq ans la durée moyenne des chansons du « Billboard Hot 100 » (classement de référence aux Etats-Unis) a baissé de 20 secondes, et même de 40 secondes depuis 2000. "Aujourd’hui un son de 3 minutes 10 ça paraît super long, alors qu’à la base un format radio c’est 3 minutes 30", nous confie un programmateur. Cette diminution coïnciderait selon Quartz avec l’essor des plateformes de streaming musical. 

L'influence des algorithmes

Là ou avant les artistes étaient essentiellement rémunérés grâce à la vente d’album en physique, les plateformes de streaming, elles, les rémunèrent à l’unité. A chaque écoute d’un morceau ce sont quelques centimes d’euros qui tombent dans la poche des artistes. En 2014, l'Adami, l'organisme qui gère les droits des artistes français, calculait que sur un abonnement mensuel de 9,99€, les artistes écoutés se partageaient la bagatelle de 0,46€. Et ce peu importe la durée du morceau. Alors la tentation de sortir une multitude de titres courts est grande. En effet, plus la chanson est courte, plus les algorithmes des plateformes auront tendance à la mettre en avant car elle tournera beaucoup plus rapidement dans les données calculées par l’application qu’une musique de 4 minutes. "Il existe effectivement plus d’artistes qui font des morceaux courts, mais en aucun c’est un critère à la sélection ou pour exister en playlist", insiste Narjes Bahhar, en charge de l’éditorialisation des contenus rap chez Deezer et spécialiste nouveaux talents sur Mouv'. Et d’ajouter, "un hit c’est un hit, peu importe la durée du son. Le critère temps n’est pas une contrainte chez nous comme il pourrait l’être en télévision ou en radio.". Pour elle, plus qu’une conséquence du streaming, la diminution de la durée des morceaux s’explique surtout par l’époque dans laquelle on vit. "On est dans l’ère de la synthétisation avec les stories Snapchat, Instagram, ou encore les 140 caractères imposés par Twitter. Une nouvelle esthétique se dessine, y compris dans la musique." Ceci expliquerait pourquoi le titre le plus long des cinq plus écoutés de Gambi (né en 1999) sur Spotify est seulement de 2 minutes et 58 secondes (« Hé oh »). 

Les playlists, nouveau nerf de la guerre

Que pense-t-on côté label ? Est-ce que ces derniers poussent les artistes à faire des sons volontairement plus courts pour être davantage écoutés sur les plateformes de streaming ? Ben Ifrah, directeur artistique chez MCA, un label Universal Music dont font partie notamment Vegedream, Franglish, Eva Queen ou encore Luidji, affirme, "ça ne m’est jamais arrivé de dire à un artiste de raccourcir un morceau. En revanche, ce qui peut arriver dans le cas de la radio, c’est qu’on raccourcisse nous-même un son pour éviter qu’il soit massacré par les programmateurs. Ça se joue à des petits détails. S’il y a une intro et/ou une outro dans un même titre, on va avoir tendance à les retirer pour se donner plus de chances de passer en radio si l’opportunité se présente.". Autrement dit le streaming ne change rien dans le processus de création des artistes. Par contre son importance est devenue telle (la France compte aujourd’hui 5,5 millions d'abonnés payants) qu’on réfléchit parfois à faire des titres pour des playlists en particulier. "Le seul truc qui pourrait arriver ça serait effectivement qu’on pense à faire un morceau qui nous fasse entrer dans un type de playlist. Par exemple, je peux demander à un artiste de faire un son pour être dans punchliners. Mais en aucun cas ce n’est une garantie. A la fin, ce sont les plateformes qui décident.". L’exemple de "punchliners", aka "PVNCHLNRS" sur Spotify, n’est pas choisi au hasard. Cette playlist du géant suédois (leader mondial de la musique en ligne avec 113 millions d’abonnés payants) est une vitrine non-négligeable pour les labels et des revenus assurés pour les artistes. Celle-ci est suivie par plus de 919 000 personnes… 

Les maisons de disque menacées ?

Voilà où réside le vrai « game changer » du streaming selon Ben Ifrah. Au-delà du temps plus court des sons "davantage un phénomène inconscient qu’autre chose", l’importante place prise par les plateformes de streaming grâce aux playlists en font des médias à part entière. "A l’époque on formatait la musique pour la radio. Aujourd’hui on aura plus tendance à faire des musiques pour entrer dans les playlists. Car un son qui fonctionne en playlist sera diffusé en radio. Alors qu’avant c’était la radio qui déterminait le succès d’un titre", analyse le directeur artistique. Ainsi les plateformes supplanteraient presque les radios, mais iraient-elles un jour jusqu’à concurrencer les maisons de disques ? La question est en droit de se poser compte tenu des données que les plateformes collectent comme le sexe des utilisateurs, le zapping des musiques, mais aussi l’endroit où elles sont jouées. Tout ceci pourrait être utilisées pour travailler directement auprès des artistes. "Nous sommes uniquement des diffuseurs de contenus. On produit de manière ponctuelle comme avec les podcasts par exemple, mais ça ne va pas plus loin", explique Deezer. Quant à Ben Ifrah, il s’appuie sur l’auteur Idriss Aberkane. "A chaque fois qu’il y a une évolution au début ça paraît impossible, ensuite évident, puis dangereux. On s’est effectivement demandé comment on allait faire de l’argent avec le streaming musical, maintenant on se demande comment on a fait pour ne pas y penser plus tôt, et peut-être qu’à l’avenir on trouvera le rôle des plateformes dangereux. Mais pour le moment, il n’y a aucun problème. Ce sont nos partenaires."