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"Sekiro", le jeu qui tranche
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Sekiro (© From Software / Activision)
Sekiro (© From Software / Activision)

"Sekiro", le jeu qui tranche

Rares sont les jeux qui divisent les communautés de gamers comme "Sekiro: Shadows Die Twice" est en train de le faire depuis quelques semaines. Historique et explications.

On a pu lire tout et son contraire à propos du jeu d’action et d’aventure imaginé par la team japonaise FromSoftware : trop dur, trop élitiste, trop technique, trop chronophage… En gros, il y a deux clans qui s’affrontent : d’un côté, les gamers acharnés, qui aiment le challenge et ont des dizaines d’heures à griller dans un jeu, et de l’autre, les gamers plus occasionnels, qui ne comprennent pas l’intérêt de lâcher 60€ dans une expérience dont la plupart ne verront jamais le bout - ni même ce qui se passe au-delà du premier premier boss, tellement le bail peut vite se montrer douloureux ! Pourtant, Sekiro est un grand jeu, héritier d’une illustre lignée d’aventures taillées pour celles et ceux qui aiment souffrir. Un cas d’école dans l’histoire du gaming. 

Petite histoire sombre

Pour comprendre Sekiro, il faut remonter au milieu des années 90, à l’époque où les sneakers s’appelaient encore des baskets, qu’on associait idéalement à des sapes trop grandes, fluo et dépareillées. Les héros du moment s’appelaient Michael Jordan (sans le “B.” au milieu, aucun lien), le Prince de Bel Air et 2Pac ; et dans le jeu vidéo, la nouvelle star c’était la Playstation, qui venait fraîchement de débarquer en mettant déjà un bon gros taquet à la Sega Saturn, sa principale rivale. 13 jours après sa naissance, la PS1 est courtisée par un petit nouveau dans le monde du jeu vidéo, baptisé King’s Field. Il s’agit du tout premier jeu développé par l’éditeur FromSoftware à Tokyo, qui jusque-là se contentait essentiellement de sortir des logiciels de bureautique sur PC. King’s Field, c’est un jeu de rôle avec des combats en temps réel, qui se déroule dans un labyrinthe sous-terrain. Chaque action entame une barre de puissance, qui doit se recharger avant qu’on puisse lancer une autre attaque ; et déjà, on se retrouve dans un univers très sombre, avec assez peu d’indices sur le pourquoi du comment. La recette qui va devenir la signature du studio… 

Très difficile, King’s Field est accueilli timidement par la critique, mais sa représentation 3D des environnements fait quand même un sacré effet à l’époque. Conséquence, les premiers utilisateurs de Playstation se jettent dessus et c’est le petit jackpot pour FromSoftware, qui est conforté dans l’idée de devenir un studio jeu vidéo à 100%, dès son premier essai. Le jeu devient une série à part entière, avec quatre épisodes étalés entre la PS1 et la PS2, plus quelques spin-offs assez anecdotiques sur PSP, mobile et PC. En 98, toujours dans le même genre, Shadow Tower permet au studio de parfaire sa copie, avec des mécaniques de jeu encore plus radicales : une interface hyper dépouillée, pas de musique, des armes qui s’usent à mesure qu’on les utilise, l’introduction du bouclier pour rendre les combats plus techniques… Mais tout ça n’est qu’une étape vers le futur poids-lourd de la catégorie. Un indice : ça commence par Demon et ça finit par Souls. 

Demon’s Souls sort en 2009, en exclusivité sur Playstation 3. Fruit d’un développement un peu chaotique, finalement signé par le réalisateur Hidetaka Miyazaki, il installe une ambiance qui dénote dans le jeu vidéo de l’époque. Alors que la tendance est à des expériences très balisées, accessibles au plus grand nombre, avec des mises en scène hollywoodiennes, Demon’s Souls attaque le marché à revers : le moindre ennemi est potentiellement fatal, il faut s’acharner sur chaque combat. L’histoire est distillée par toutes petites touches, rien de spectaculaire. Et le détail qui tue, c’est qu’à chaque défaite, vous perdez tous vos âmes, qui servent de monnaie pour augmenter vos capacités et votre matériel. Il est alors possible de repêcher votre trésor, à condition de revenir au point où vous avez perdu… Sachant que tous les ennemis reviennent systématiquement, que vous êtes replacés au début du niveau, et qu’en cas de nouvelle défaite, vous perdez définitivement vos gains !

En tant que fils spirituel de King’s Field, Demon’s Souls se taille une bonne réputation chez les “hardcore gamers”, mais échappe lui aussi au grand public ; il pulvérise malgré tout la barre du million de ventes dans le monde, après avoir engrangé des tonnes de récompenses. La réputation d’Hidetaka Miyazaki est donc solidement assise ; de quoi lui ouvrir un boulevard pour la suite. Elle s’appelle Dark Souls et sort en 2011, cette fois sur PS3 et Xbox 360. Elle reprend l’essentiel des éléments qui ont fait la réputation de Demon’s Souls, à savoir l’univers fantastico-médiéval, les combats très techniques, la difficulté élevée, le système de progression et d’évolution. Mais elle ajoute un élément supplémentaire, qui va faire la différence : la possibilité d’entrer dans la partie d’un autre joueur, en ligne, pour des combats en direct. Et dans le même esprit, on peut laisser des messages courts dans l’environnement, pour aider les autres galériens, ou au contraire, les envoyer au bûcher avec des faux indices ! Démoniaque, tout simplement. 

Dark Souls est un chef-d’œuvre, un peu austère mais qui tient encore sérieusement la route aujourd’hui, en ayant bénéficié d’un récent remaster HD vraiment soigné, sur la plupart des plateformes de jeu. On pourrait disserter sur ses deux suites, tout aussi épiques, mais quitte à découvrir la série, autant commencer par le commencement ! Alors oui, Dark Souls est un jeu exigeant, mais jamais injuste, dans lequel on peut recommencer des dizaines de fois un seul combat, faute de maîtriser encore LA bonne parade, esquive, riposte… L’expérience n’est clairement pas faite pour les gamers paresseux, mais contrairement aux idées reçues, il ne faut pas avoir de don particulier pour avancer, à part de la patience. 

De la suite dans les idées

Ayant compris le potentiel de la formule, Sony commande ensuite à FromSoftware un jeu exclusif, dans la lignée de Dark Souls, mais qui serait une licence à part entière. Le challenge est relevé par Bloodborne en 2015, qui devient instantanément culte. Toujours aux commandes, Miyazaki se lâche sur la direction artistique, toujours plus sombre, mais mise cette fois sur des combats plus rapides, qui poussent au contact plutôt qu’à la parade, et sur une série de boss totalement monstrueux. Le jeu étant proposé à moins de 20€ dans la sélection des classiques PS4, on ne peut que vous pousser à vous lancer ; c’est vraiment la porte d’entrée parfaite pour découvrir le boulot du studio japonais. 

Et voilà qui nous amène à Sekiro et les questionnements existentiels qu’il traîne dans son sillage ; au premier abord, ce Dark Souls au pays des ninjas n’est pas fait pour tout le monde, loin de là, d’autant qu’il ne propose qu’un seul niveau de (très grande) difficulté. Mais comme tous ses kheys de la grande famille “Souls”, c’est justement ce challenge qui fait son charme. Le kif absolu de faire tomber un boss, après des heures d’acharnement, à se demander comment s’y prendre. D’ailleurs, le secret est un peu là : si vous tombez plusieurs fois au même point, allez donc vous balader ailleurs pour monter votre skill et revenir plus fort. Simple, basique. L’avantage d’un jeu comme ça, c’est qu’il peut largement occuper plusieurs mois de votre vie de gamer, par petites doses, jusqu’à rendre accro. Après tout, le mieux pour se faire une idée, c’est d’y jouer. Faut simplement se faire à l’idée que ça va être épique, dans tous les sens du terme… 

Bonus :  la “darksoulisation” du jeu vidéo  

Même si Dark Souls est plutôt en marge des prods grand public classique, son aura atteint depuis quelques années toute l’industrie, qui pioche joyeusement dans ses fondations. À tel point qu’on parle aujourd’hui avec amusement de la “darksoulisation” du jeu vidéo ! De Zelda Breath of the Wild_au dernier God of War_, en passant par les récents Assassin’s Creed, tout le monde s’est mis au principe du combat technique, où chaque ennemi peut vite devenir un enfer si on a pas la bonne approche ou l’équipement qui va bien. Même les prods indé plus modestes s’en inspirent : Dead Cells et Hollow Knight_ont non seulement opté pour cette approche de la difficulté haut placée, mais ont aussi récupéré le concept du porte-monnaie qui reste là où on s’est fait dégommer, voire qui finit à la poubelle si on n’arrive pas à revenir sur le lieu du crime. Et la recette _Dark Souls est même totalement dupliquée chez certains challengers, comme le génial Nioh (PS4, 2017), dont Sekiro pourrait injustement passer pour un clone ! Tout ça finit pour dire que si vous kiffez l’un des ces jeux, autant se motiver à essayer celui qui a tout inventé, quitte à verser quelques litres de larmes de sel au passage. Le plaisir de souffrir, c’est aussi ça le jeu vidéo.