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Racisme dans les stades italiens : un problème profond
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Moise Kean célèbre son but ©Radio France

Racisme dans les stades italiens : un problème profond

Lors du dernier match de la Juventus Turin, c’est un nouvel épisode de racisme bien triste qui a eu lieu. Alors que les joueurs montent au créneau, les institutions tardent à prendre les décisions nécessaires pour éradiquer le fléau.

En 2000, un certain Patrick Vieira, alors devenu l'un des meilleurs milieux de terrain au monde à Arsenal était courtisé par l'Italie. Ayant déjà connu la Serie A avec le Milan AC, le Français allait refuser les avances des clubs transalpins. À cette époque pourtant, le champion était toujours considéré comme le meilleur au monde. Vieira s’en expliquait à magazine Kicker : « Je ne reviendrai pas, non, c'est catégorique. Même si des équipes prestigieuses s'intéressent à moi en Italie, je ne reviendrai pas. Il y a une atmosphère intolérable qui règne avec le racisme. J'ai grandi dans le respect. Le racisme est un véritable problème et l'Italie en est l'exemple. Je me souviens quand on jouait à Rome, il y avait une ambiance inhumaine avec une haine incompréhensible, à cause de ma couleur de peau. J'ai parlé avec d'autres joueurs de couleur qui ont connu la Serie A et ils me racontent la même histoire. Par exemple Paul Ince de Middlesbrough, il avait eu les mêmes problèmes à l'Inter. C'est triste, mais vrai. » Presque 20 ans plus tard, rien n’a changé ou presque. 

L’épisode Moise Kean

Lors de la victoire de la Juventus Turin chez Cagliari, Moise Kean, marqua le second but des siens. En guise de célébration, le joueur de 19 ans se présenta les bras écartés face au public afin de protester contre les chants racistes dont il avait été la cible. Une réponse du joueur qui suscita quelques critiques y compris au sein de la Juventus. Ainsi, Leonardo Bonucci, piller de la défense turinoise expliqua que « les torts sont partagés à 50-50 entre Kean et les fans de Cagliari. Moise n'aurait pas dû faire ça et la Curva n'aurait pas dû réagir de la sorte. Kean sait que lorsqu'un but est marqué, il a juste à penser à célébrer avec l'équipe, célébrer ensemble. C'était un épisode isolé et lui-même sait qu'il aurait dû faire quelque chose de différent. » L'entraîneur de la Juve, Massimiliano Allegri rajouta une couche en expliquant que Kean « n'aurait pas dû célébrer de cette manière ». De son côté, le président de Cagliari, Tommaso Giulini, pointa aussi du doigt la célébration de Keane : « ce qu'il s'est passé à la fin fut à cause de la célébration, qui était mauvaise. Ce serait arrivé à n'importe quel autre joueur. » À l’opposé de ces réactions, pour le moins surprenantes, Keane reçut pléthore de soutiens dans le monde du football ; Raheem Sterling, Memphis Depay et Mario Balotelli en tête. 

À noter que Blaise Matuidi et Alex Sandro furent également la cible de chants et d'insultes lors de la rencontre.

Pourquoi les supporters s’en sortent encore et toujours ? 

Alors que Raheem Sterling avait été ciblé par des chants racistes sur le terrain de Chelsea, le club londonien ne tarda pas. Il retrouva en effet les quatre fans et les condamna à un bannissement alors que l’enquête se poursuivait en interne. En Italie, la donne est différente, les clubs ne veulent pas risquer de se mettre les fans à dos. 

Mauro Valeri, directeur de l'observatoire italien du racisme dans le football, fustige un manque d'action marquante dans son pays : « Il y avait déjà des incidents à Cagliari avec Muntari et Matuidi par le passé. Ça concerne un petit groupe de personnes et le président du Club pourrait décider de frapper fort et de punir, comme en Angleterre, mais il choisit de défendre ses fans. C'est beaucoup plus facile d'agir de la sorte, et de dire que Cagliari n'est pas un club raciste ; ce que personne ne dit de toute façon. » Le sociologue ajoute : « La différence avec les autres pays est qu'en Italie, ce problème n'a jamais eu d'énormes répercussions. Pour beaucoup, ce n'est pas du racisme et personne ne veut prendre la responsabilité de s'attaquer à un problème culturel. » Le mot est lâché : un problème culturel. En effet et c’est bien là le véritable souci, ce genre de comportement est presque considéré comme normal. La réaction de Leonardo Bonucci correspond à celle d’une bonne partie du public avec ce fameux « en même temps. » Si en France le défenseur fut unanimement critiqué pour sa manière peu approprié de venir en soutien à son coéquipier, ce ne fut pas le cas en Italie. Valeri conclut en évoquant ce problème de fond, dépassant le cadre du football : « On a toujours cette idée que vous pouvez aller au stade, faire des cris de singe pendant une heure et demie et tranquillement rentrer chez vous sans vous dire que vous êtes raciste. »

L’UEFA doit agir

Malheureusement, tant que le monde du football, et l'Italie en particulier, ne sera pas véritablement sensibilisé, le racisme restera un véritable fléau. En janvier dernier, le ministre de l'Intérieur italien d'extrême droite Matteo Salvini se moquait même des nouvelles règles pour combattre le racisme dans le football., parlant d'une « échelle de Richter pour les huées ». Difficile dans ce contexte de pouvoir avancer sereinement... Au-delà de l’Italie, l’UEFA et la FIFA devraient se saisir plus sérieusement du problème. Par « plus sérieusement », nous évoquons autre chose qu’un patch « RESPECT » en Ligue des Champions et des spots publicitaires lors des avant-matchs. Non, il faut des actions coup de poing et des moyens clairs pour permettre aux arbitres d’agir en match. On garde en mémoire la gestion des cris de singe proférés par des supporters de l'Atalanta Bergame à l'encontre de Michy Batshuayi. Finalement, l'UEFA avait classé l'affaire. Suite à l’annonce de l’abandon des poursuites, l’attaquant belge avait préféré en rire : « LOL. Ça devait être mon imagination. » C’est tout ce qu’il lui restait. 

Aujourd’hui, le président de l'UEFA, Aleksander Ceferin, parle de sa volonté de voir les arbitres arrêter les rencontres en cas de débordements. En 2019, il semble même enfin prêt à ce que l'UEFA fasse le nécessaire pour endiguer le phénomène : « Nous devons faire un effort supplémentaire. Nous le devons à nos joueurs. » Ces mêmes joueurs qui, avec les réseaux sociaux, sont devenus leurs propres médias. Grâce à ces plateformes, ils ont pu accélérer le changement en s’exprimant librement. C’est d’ailleurs sur Instagram que Leonardo Bonucci a rétropédalé sur le cas Kean : « Après 24 heures, je veux clarifier mes sentiments. J'ai été interviewé à la fin du match et mes paroles ont clairement été mal comprises, probablement parce que j'avais trop hâte d'exprimer mes pensées. Des heures et des années ne suffiraient pas pour parler de ce sujet. Je condamne fermement toutes les formes de racisme et de discrimination. Les abus ne sont pas du tout acceptables et cela ne doit pas être mal compris. »… Affaire classée ?