MENU
Accueil
Duckens Nazon : "Le monde du foot est un milieu de requins"
Écouter le direct
International à seulement 19 ans, Duckens Nazon a connu de nombreuses péripéties avant de vivre son rêve ©Getty

Duckens Nazon : "Le monde du foot est un milieu de requins"

Duckens Nazon revient de loin. À 24 ans, il fait le bonheur de Saint Trond en Jupiler Pro League (L1 belge belge) et il est international haïtien. Mais voilà, si aujourd’hui il vit son rêve pleinement, celui-ci a bien failli finir en cruelle désillusion.

Raconter l’histoire de Duckens Nazon, revient à témoigner d’une réalité que beaucoup de jeunes lascars, la tête pleine de rêves, vivent dans le milieu du football professionnel. Tous ces petits qu’on voyait taper le ballon avec talent et panache dans les city stades. Ce genre d’ados, qu’on voit partir en sport-études, qui espèrent taper dans l’œil d’un entraîneur. Ce genre de mec, qu’on ne voit plus pendant un certain moment, dont on entend dire qu’ils auraient « percé. » Mais qui réapparaissent un jour au quartier, les rêves brisés par un pseudo agent et le regard marqué par cette amère prise de conscience : le foot c’est vraiment un monde de clébard. 

Duckens Nazon est originaire de Poissy (78). C’est dans le quartier de Beauregard aka Balti, qu’il grandit. Et aussi qu’il fait les 400 coups. « J’étais un adolescent assez difficile. Au collège, j’étais pourtant vraiment bon. L’Anglais, le Français, l’Histoire-géo, dans toutes ces matières j’avais vraiment des bonnes notes. Mais le problème c’était le comportement. J’étais insolent avec les profs. » 

« Du lycée, j'ai pris congé. J'étais de ces gosses qui auraient pu réussir. Mais légèrement trop féroce pour que le système puisse me contenir... » 

À l’instar de son compatriote Kery James, Duckens avait cette fougue et cette rage qu’aucune institution ne pouvait maitriser. Conséquence, à 16 ans, il est viré du lycée professionnel. Le voilà livré au quartier, c’est la « street. » Avec ses potes ils sont tous « matrixés » par la rue. Des vols à l’arraché, de l’adrénaline et d’autres méfaits pour faire rentrer du cash dans les poches. 

Si la rue le berce, ses rêves de foot partent en fumée. À cause de son dossier scolaire chaotique, il se verra refusé à Clairefontaine et l’AJ Auxerre en sport-études. 

Dans le même temps, comme une mauvaise nouvelle n’arrive jamais seule, il est placé par une juge dans un foyer de redressement pour mineur. Et puis les nerfs craquent. Alors qu’il évoluait depuis l’âge de 6 ans dans le club de sa ville, le voilà qui se bat avec son coach des - 17 ans. Il décide de faire un break dans le foot. 

Alors que la simple pensée de devenir joueur professionnel s’éloignait petit à petit de notre jeune footeux, le destin va lui donner un coup de pouce. 

Un soir, un agent proche de la sélection nationale d’Haïti me contacte par téléphone de la part d’un ami. Il me propose de faire une détection dans le club de Vannes. Moi j’ai cru à une blague. Je l’insulte et lui raccroche au nez. Il me rappelle et je comprends finalement que c’est réel.

La détection à Vannes est concluante et il est retenu chez les U19. Seulement, ses vieux démons le rattrapent. Il a la street dans la peau et les flics viennent le chercher dans son club pour une affaire de vol. Finalement l’affaire sera classée sans suite. 

Malgré ses mésaventures, le garçon est bon sur le terrain et il atterrit à Lorient en CFA.-bas il plante 16 buts en 12 matchs. Suivra le club de l’Olympique Saint Quentin où il marquera 11 buts en 13 matchs durant la première partie de championnat. 

Et là c’est la consécration. Le rêve que souhaite vivre tous les gamins qui tape le ballon en centre de formation. Durant la trêve hivernale, Duckens reçoit une offre du Stade Lavallois, un club de Ligue 2. « Je touchais au but. Le club de Laval me propose un contrat professionnel. Ça voulait dire que j’allais enfin être payé pour jouer et que j’allais vivre de ma passion. C’était un aboutissement. » 

Et cette fois, une bonne nouvelle n’arrivant jamais seule, à 19 ans il devient international haïtien. 

On va parvenir à se qualifier pour la première fois de notre histoire pour la Copa America 2016. Les gens dans le pays étaient tellement heureux, ça leur a fait oublier leur quotidien difficile et leur a procuré des émotions.

Outre la Copa America, il a l’occasion de disputer avec la sélection nationale des matchs contre des géants du football international comme le Brésil ou encore l’Argentine. Il repartira même avec le maillot de Messi, dédicacé. 

Alors qu’il trouve peu à peu ses marques dans le monde du foot professionnel. L’international haïtien va vivre ce qui sera sûrement sa pire expérience en tant que professionnel. Le genre de mauvaise rencontre qui peut tuer une carrière. Apres deux années à Laval, il signe à Tondela au Portugal. Il fait deux matchs de préparation et il marque même un but. « Les dirigeants me convoquent et m’annoncent que j’aurais un problème cardiaque et que le foot c’est fini pour moi__. Je ne comprends pas trop comment ils ont découvert ça. Donc je décide d’aller d’autres cardiologues pour vérifier. Tous me disent que je n’ai rien du tout. Mais rien à faire ils décident de casser mon contrat. » 

Et alors que les dirigeants lui promettent qu’ils resteraient discrets concernant son « problème cardiaque », cette fake news se retrouve publiée dans plusieurs journaux et sites web. 

Je ne voulais pas passer une saison sans club. J’ai tout fait pour en trouver un. J’ai failli signer au Dynamo Bucarest, mais au moment de la signature les dirigeants tombent sur un de ces articles et ils pensent que j’ai essayé de leur faire à l’envers.

Finalement, c’est en Inde qu’il rebondit.-aussi, les recruteurs vont tomber sur les fameux articles mais après plusieurs tests, il sera finalement recruté. Il y fera une saison avant de revenir en Europe, dans le championnat anglais où il recevra le prix du but du mois avec le club d’Oldham. 

Aujourd’hui, engagé pour trois ans avec le club belge de Saint Trond, Nazon savoure cette stabilité derrière laquelle il a longtemps couru. Surtout, il savoure sa réussite. Car oui, il a bien conscience qu’ils sont nombreux à vouloir être à sa place. Des joueurs, qui ont quitté leur famille pour espérer devenir professionnel. Lui il est devenu professionnel et cela lui suffit. Surtout que « tout était fait pour que je ne sois pas pro. J’aurais pu finir en prison.» 

Alors s’il fallait finir sur un conseil à donner à tous ces jeunes qui rêvent de signer pro, Duckens Nazon opte pour la lucidité « C’est un milieu de vicieux et de requins dans lequel tu dois être malin__. Garde en tête que beaucoup te voient comme un billet. Il faut toujours garder confiance en soi et croire en soi. Quant aux sentiments, il faut les mettre de côté. »

Aladine Zaïane