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Tu ne trahiras point de Karim Madani : l'histoire des graffeurs racontée comme un polar
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Tu ne trahiras point de Karim Madani : l'histoire des graffeurs racontée comme un polar

A la page du 05 novembre 20214 minutes
De la fin des années 80 jusqu'au mythique procès de Versailles qui s'achève en 2012, Karim Madani retrace l'histoire, les rêves, les peur des graffeurs parisiens et leur traque obsessive par la police, avec des moyens jusque-là réservés au grand banditisme.

Tu ne trahiras point, de Karim Madani, nous replonge dans à une époque où le graffiti n'est pas rentré dans les galeries d’art, et où Paris est la deuxième ville de la culture hip-hop dans le monde, derrière New York. Il raconte la trajectoire de plusieurs graffeurs parisiens, depuis leur début jusqu’au procès mythique de 56 d’entre eux qui s’est tenu à Versailles dans les années 2000. On rentre dans cette histoire à travers celle de Luc, 29 ans, qui a grandi à Paris puis dans l’Oise, à 40 km de Creil, travaille au Foot Locker de Châtelet les Halles, au cœur de Paris, et qui tague "Comer" sur les wagons de RER et de métro. Il est initié au graf par Sonia, alias Isa, sa cousine, qui traîne avec une bande de filles dans les cités de Paris Sud,  près de la porte de Vanves, et est mordu par le virus du graffiti.

Plus ce virus se développe sur les flancs des rames des transports parisiens, plus la répression s'intensifie. Karim Madani raconte la parano permanente des graffeurs qui sont suivis par des policiers en civil, mènent une double vie, ont tout le temps une excuse ou un alibi déjà préparé, et qui connaissent bien la loi pour s’en sortir. La police a créé une cellule spéciale, dans le sous-sol de la gare du Nord, avec des moyens qui étaient réservés jusque-là aux plus grands criminels : filatures, écoutes téléphoniques, commissions rogatoires nationales et même internationales. Au fil des gardes à vue et des interpellations, on croise les brigades de la Surveillance générale de la RATP, les stups, les douanes, la DST, la BAC, et le fameux commandant Merle, un ancien de la répression du grand banditisme, obsédé par les graffeurs. Le livre montre bien comment la police s’est totalement trompée en fantasmant sur les crews de graffeurs qui auraient été affiliés à des gangs, comme à Los Angeles. Ils pensent affronter des gros bonnets du trafic alors qu'il s'agit simplement de jeunes qui gravent leur blaze à la bombe pendant la nuit… En 2001, la police réalise un immense coup de filet : toutes les stars du milieu sont arrêtées, et après 12 ans de procédure, la justice sera finalement clémente avec eux lors du fameux procès de Versailles, qui s'achève en 2012. Le livre décrit ce procès comme une réunion de famille, avec des rivaux, des amis d’enfance, des compagnons de graf qui ont grandi, qui se sont parfois éloignés et parfois même trahis. Surtout, il montre que les graffeurs sont issus de milieux sociaux différents : y a des jeunes de cité, des fils de bourgeois, et des jeunes issus de la classe moyenne. C’est l’occasion pour Karim Madani de rappeler que la culture hip-hop n'a pas été amenée en France par les enfants des quartiers et des cités mais par des jeunes des milieux aisés, avec des parents qui travaillaient dans la mode, le journalisme ou la finance. Il cite notamment Mathias Crochon, alias Rockin' Squat, du groupe Assassin, et Bando, un graffeur qui est le petit-fils d’un des fondateurs de la banque Lehman Brothers.

La vie des graffeurs et la naissance de la culture hip-hop étant intimement liées, le livre nous emmène sur le terrain vague de la Chapelle, berceau du rap en France ; on plonge aussi dans les 150 kilomètres du métro parisien qui sont un univers à part entière, avec les rails, les odeurs, les sons, le danger, le vol des bombes de peintures. On découvre l’histoire de tous les blazes, celle des crew (dont les OBK, je vous laisse imaginer ce que ça signifie, sachant que le K est pour « keufs »). Karim Madani nous raconte également la culture de la rue des années 80 à Paname, avec les bandes rivales, les fringues, la culture américaine qui débarque. Pour illustrer son propos, il cite des lyrics de Nas, Run DMC, Mobb Deep, Public Enemy ou Oxmo Puccino et on apprend aussi que les graffeurs avaient quelques alliés, comme Agnès B, qui les exposait dans sa galerie d’art.

Tu ne trahiras point est écrit comme un roman, autour du personnage de Comer, mais tout est réel, documenté, chiffré, les blazes sont vrais, les personnages existent, rien n’est inventé. On apprend par exemple que le graf est un vrai problème politique à l'époque : il y a des déclarations dans la presse, la RATP dépense 70 millions de francs en 1990 pour les effacer. Mais c’est aussi une culture à part entière, avec son code d’honneur, ses mythes, ses héros et ses règles, la plus importante étant « tu ne toyeras pas », c’est-à-dire tu ne recouvriras pas une signature. En lisant, on comprend pourquoi les graffeurs font ça : ils sont drogués à l’adrénaline, ils connaissent la ville comme personne, ils créent et partagent une culture qui leur appartient - et c’est aussi un moyen de tester ses limites et de s’affirmer. Tu ne trahiras point est une histoire d’amitié, de rêves (parfois brisés), de trahisons, où on se demande quel est le sens de la vie quand on est balancé par un pote, alors qu’une des règles implicites du milieu est « tu ne trahiras point »… C’est une déclaration d’amour à cette mythologie urbaine, qui donne presque envie de prendre le RER avec une bombe de peinture ou un marqueur dans la poche…