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"On est bien arrivés" : une histoire des cités à travers des cartes postales
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"On est bien arrivés" : une histoire des cités à travers des cartes postales

A la page du 29 avril 20224 minutes
Un tour de France des grands ensembles à travers l'histoire de ses habitants, quand les cités HLM étaient présentées comme des symboles de la modernité urbaine et du progrès social.

On est bien arrivés*, un tour de grands ensembles* raconte l'évolution des quartiers populaires en se basant sur des… cartes postales ! Son auteur, Renaud Epstein, est un sociologue spécialisé dans les politiques de la ville. Il collectionne les cartes postales des grands ensembles (il en possède plus de 3000 ), et pour ce livre il en sélectionné 64, un peu partout sur le territoire. Depuis 8 ans, il poste sur Twitter des cartes postales de cités HLM, parce qu’elles racontent beaucoup de choses. Elles datent d’une époque où les grands ensembles étaient vendus comme « la modernité urbaine » avec « une promesse de progrès social ». C’était dans les années 60 -70, et chaque tour, chaque barre d’immeuble avait sa carte. Au verso, une photo de la cité dans laquelle on habitait, sur laquelle on mettait souvent une petite croix au stylo pour indiquer l’appartement dans lequel on vivait, et au recto un petit mot, du genre « J’arrive à la gare samedi à 12 h 43, venez me chercher » ou une info laconique : « on est bien arrivés en vacances ». Ces cartes postales avaient un peu le même rôle que les notes vocales ou les textos. Au fil des pages, on voyage partout en France : en région parisienne d’abord, avec La Cité de la Sablière à Bondy, Les Genettes à Clichy-sous-Bois, « Les Choux » à Créteil (94), la cité Hoche à Ivry, La Grande Borne à Grigny, Les Mureaux, Pablo Picasso à Nanterre, Les Lochères à Sarcelles, La Fauconnière à Villiers-Le-Bel… mais aussi dans toutes les régions : à Béziers, Nîmes, Limoges, au Haut du Lièvre à Nancy, même à Woippy, qui a eu son buzz sur Twitter récemment, et à La Duchère ou Rillieux, à côté de Lyon.

Les Choux, Créteil (94)
Les Choux, Créteil (94) ©undefined

Sur chaque double page on trouve d’un côté la carte postale d’une cité, et de l’autre côté un texte en rapport avec l'image. Ca peut être la transcription de la carte  («La maman de Véronique n’a jamais voulu se mettre sur le balcon, elle a le vertige », des histoires de famille, ou des anecdotes racontées par les habitants), mais aussi des discours d’architectes (Le Corbusier), d’élus locaux (l'ancien maire de Clichy), ou des chansons, comme Banlieue Rouge de Renaud. Le livre recense aussi des déclarations d’artistes (Viktor Vasarely), un extrait de discours de Nicolas Sarkozy (« on va nettoyer au karcher la cité des 4000 [à La Courneuve] »), un dialogue du film La Haine, et des textes de rap, qui vont de NTM à Kery James en passant par L'Ombre sur la mesure de La Rumeur. Les textes sont courts et variés. On trouve par exemple une remarque d’un psychologues des années 60 qui affirme que les grands ensembles vont donner plus de pouvoir aux femmes, et un extrait de la Lettre aux jeunes de Kylian Mbappé« nous vivons là-bas dans un incroyable mélange de différentes cultures – françaises, africaine, asiatique, arabe, [] mais quand vous n’êtes pas de la-bàs, vous ne pouvez pas comprendre ce que c’est ».

Ces cartes postales sont d’un autre temps : on y voit des vaches qui broutent devant les barres d’immeubles, des enfants qui jouent dans des toboggans rouges fluo, sur une herbe verte pétante et ciel bleu pastel. Le décalage est total entre ces images des années 60 – 70 qui vendent le rêve d'un bonheur quotidien, et les textes à côté qui racontent comment ces villes où il y avait des médecins, des cafés, des maisons de la presse, des bar-tabacs, ont été abandonnées progressivement. Par exemple dans cet extrait du roman Kiffe kiffe demain de Faïza Guène (2004) : « ma mère, elle s’imaginait que la France, c’était comme dans les films en noir et blanc des années soixante [] alors quand elle est arrivée avec mon père en février 1984, elle a cru qu’ils avaient prix le mauvais bateau et qu’ils s’étaient trompés de pays. ».

L’intro du livre raconte de manière très claire la transformation sociale de ces quartiers, avec les émeutes, d’abord dans la région lyonnaise (les « rodéos des Minguettes » à Vénissieux en 1981), puis en région parisienne dans les années 90, puis en 2005 après la mort de Zyed et Bouna, et régulièrement depuis. En 2003, l’Etat a lancé un programme de démolition des grands ensembles, et l’idée de ce recueil est de documenter un monde appelé à disparaître. Il rappelle aussi deux choses. D’abord cette phrase tirée du Grand Paris de Médine (cité dans le livre) :

"La banlieue influence Paname, Paname influence le monde

Et que l’histoire des quartiers, à travers les souvenirs et les vies quotidiennes, c’est l’histoire de la France.