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Lucy Luciano, tesTament : le livre qui a inspiré Le Parrain
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Lucy Luciano, tesTament : le livre qui a inspiré Le Parrain

A la page du 18 mars 20224 minutes
Réédition des confessions du mafieux italo-américain le plus emblématique : comment un gamin de Sicile, débarqué comme un immigré pauvre à New York, a mis à genoux le crime organisé.

Lucky Luciano est sans conteste le mafieux italo-américain le plus connu de l’histoire. Le magazine Time l'a classé parmi les principaux bâtisseurs d'empire du XXe siècle – même s'il s'agit pour lui un empire du crime. Avant de mourir, Lucky Luciano a décidé de tout raconter. Pendant 10 mois, en 1961, il s’est confié à Martin Gosch, le producteur d’un film sur la mafia qui n'a jamais vu le jour. Il lui a dit ce qu’il n’avait jamais révélé à personne, en lui fixant une seule condition : le livre devrait être publié 10 ans après sa mort et celle de ses associés. Luciano est mort en 1962 à Naples, d’une crise cardiaque juste avant de prendre l’avion, Martin Gosch est décédé en 1973 et le livre est sorti en 1974, avec l’aide du journaliste Richard Hammer. Il a longtemps été introuvable en France, c’est devenu un objet culte, puis il a été réédité en 2014 et ressort aujourd’hui dans une nouvelle édition. Mario Puzo et Francis Ford Coppola ont puisé leur inspiration dans ces pages pour créer Le Parrain, et Sergio Leone aussi pour Il était une fois en Amérique.

Luciano se donne évidemment le beau rôle dans ce récit, même s'il assume les crimes et les trafics dont il est responsable. Des historiens de la mafia ont montré qu'il joue un peu avec la vérité et les dates, mais la puissance du livre est ailleurs. C’est d’abord l’histoire d’un petit garçon immigré de 9 ans qui traverse l’Atlantique dans cale d’un bateau :

"Après avoir quitté l'univers paisible, familier et peu peuplé de Lercara-Friddi, où tout le monde se connaissait, où il n'y avait que des amis, des ennemis et la famille, où tout le monde parlait la même langue, où tout le monde était pauvre, ils arrivèrent dans un monde où il fallait lutter simplement pour respirer, où les gens se trouvaient entassés sur un espace si petit que le simple fait de marcher sur le trottoir était un droit qui s'obtenait de haute lutte, où les rues n'étaient pas pavées d'or, mais de béton, où la nuit n'était pas criblée d'étoiles, mais illuminée presque comme en plein jour par des lumières artificielles, où le bruit vous assourdissait et où tout et tout le monde avaient quelque chose d'étrange et de terrifiant."

Ce monde, c’est New York, et celui qui s’appelle encore Salvatore Lucania va lui prendre tout ce qu’il y a prendre, jusqu’à en devenir le boss. On suit la naissance de son amitié avec des gangsters mythiques comme Al Capone, Meyer Lansky, qui deviendra son bras droit,  Franck Costello ou Bugsy Siegel. Après les petits larcins, le vol à l'étalage et le racket, qui lui valent ses premières condamnations, Luciano intègre à 16 ans un gang de New York, les Five Pointers, dont il devient un des chefs, puis il met la main sur le trafic d’alcool pendant la prohibition. Rapidement, il pèse près de 1 million de dollars par an. Il achète les juges, les policiers et les politiques. Il sort vivant par miracle d’une agression qui le laisse défiguré à vie, d’où son surnom « Lucky ». Il continue à gravir les échelons et à éliminer ses ennemis, puis négocie la paix entre les gangs pour faire naître la Cosa Nostra. Il devient  le "capo di tutti capi " - le chef de tous les chefs- il vit dans une suite luxueuse de l’hôtel Waldorf Astoria, ne consomme ni alcool ni drogue, et impose un  code moral à son organisation : le meurtre est autorisé, mais seulement entre criminels.  Il est condamné à 30 ans de prison pour proxénétisme, mais la Seconde Guerre Mondiale arrive et il est approché par les services secrets américains pour éviter que les nazis prennent la main sur les docks de New York, qu'il gère en sous-main. Les services secrets lui demandent ensuite de les aider à organiser le débarquement en Sicile en 1943. En récompense, Lucky Luciano est libéré en 1946, à condition de ne jamais remettre les pieds aux Etats-Unis. Il retourne en Italie, d’où il met en place le trafic international d’héroïne et de cocaïne.

Lucky Luciano, testament est basé sur des entretiens, mais il est écrit à la 3ème personne, et il se lit comme un film. C’est passionnant, impossible à lâcher et on se rend compte que depuis Le Parrain jusqu’aux Sopranos en passant par JVLIVS d’SCH, ce livre est la matrice de tout l’imaginaire que la pop culture a construit autour de la mafia italo-américaine. Les boulettes à la sauce tomate dans le quartier de Little Italy, les parrains criblés de balles dans l’arrière-salle d’un restaurant, les luttes de pouvoir, la violence, la belle vie dans les clubs new yorkais, les trahisons, la mégalomanie, la corruption, l’ascension d’un gamin des rues qui arrive au sommet… tout est dans ces pages. En lisant, on a un panorama détaillé des émotions ressenties par Lucky Luciano, sa stratégie, une galaxie de personnages plus incarnés qu’au cinéma, et on comprend dans un mélange de terreur et de fascination que la réalité dépassait la fiction.

La Manufacture de Livres, 2022
La Manufacture de Livres, 2022